‹ Plutarque a menti 1923Chapitre 37 sur 59 · partie se joue compte seul, le reste du territoire n a qu une · texte numérisé non relu

partie se joue compte seul, le reste du territoire n a qu une

sorte d'existence civile, c'est-à-dire métaphysique. Ajou-

tons que la formation d'un tel groupement eut échappé de par des règlements mal compris au généralissime.

Seul le Ministre de la Guerre avait pouvoir sur ces régions excentriques. Les ministres civils de la guerre ont — je le répète — toujours borné leur rôle à obéir à leur entourage militaire, si bien qu'aucun d'eux ne

s'est jamais formé de la guerre une idée personnelle. » Loin de moi le désir de vouloir leur en imposer une, … jindique seulement qu'une conception étroite de la |

défense nationale existe du fait que le chet suprême

des armées en campagne en assume seul le souci.

La division en plusieurs armées est au fond factice : il y a, en réalité, une seule armée que le généralissime garde jaiousement sous sa coupe et qu: vegarde comme un tout indivisible. Loin de dominer la situation a ensembie du pays, il ne tient ses regards fixés que sur l’espace où les troupes régulières se meuvent en liaison, sans se douter qu une armée nationale grosse de millions de combattants devrait obéir à des nécessités nouvelles.

Moiltke ou Joffre sont partis avec leur million d'hommes comme Napoléon avec les 40.000 de l’armée d'Italie.

Ils les ont déployés dans l’espace, comme si le problème

guerrier restait le même : ils se sont évertués à créer un ‘seul organisme avec un centre et des ailes tout prêts à reprendre avec une telle masse l'éternel jeu d’enfoncement et de débordement. Mais tout de suite une des ailes

. s'est accrochée à la frontière suisse, et cela seul aurait

dû montrer que le jeu n'était plus de mise. À ce moment,

un homme de génie aurait compris qu'il fallait modifier

. la grande tactique eu égard à l'importance des forces en

présence. Mais quoi, en dépit des canons lourds, des

mitralleuses, de tout l'appareil moderne et scientifique,

it

du matériel perfectionné, rien n'est changé. On rêve de

livrer une bataille rangée comme au xvii® siècle. La | campagne d'invasion est entamée par l'ennemi en vue, . semble-t1l, d'un seul combat avec une unique armée.

Je donne la remarque pour ce qu'elle vaut, ce n'est pas à moi de trouver Les formations qui conviennent aux guerres |

modernes, mais je reste persuadé qu'il faut jeter bas la vieille armature désuète dans laquelle on veut faire rentrer coûte que coûte cette réalité nouvelle, l'armée nationale.

Jamais d'ailleurs cette conception du groupement ne fut aussi tyrannique. Diverses armées opéraient, pour leur compte, avec une certaine liberté d’allure, l'art étant de les faire s’entr'aider au moment décisif, comme pour l'ennemi l'habileté consistant à les surprendre séparé-

ment.

À dire la vérité, je crois surtout que les États-Maïors ont méconnu leur métier, tant du côté allemand que du côté français. Cinquante ans de paix européenne ont réduit l'art militaire à la décadence. Cinquante ans employés à des développements théoriques, des « kriegspiel » et des méditations sur le papier non contrôlés par l'expérience ont conduit les États-Majors à accoucher d'une espèce de conception de la guerre qui n’a plus rien de commun avec l'art de Napoléon. Sans être un militaire de carrière, il est simple de le prouver.

Le système de Napoléon est dominé par aus principes qui s’énoncent ainsi : embrasser tout le théâtre d'opéra-

tions, concentrer ses forces pour la bataille : principes

qu impliquent un double mouvement de dilatation et

de resserrement réglé par les circonstances. Napoléon

— en effet — ne craint pas d'écarter largement ses corps d'armée afin qu'ils puissent battre un vaste espace ;

ils sont quelquefois à la distance de deux marches les

uns des autres. Mais l’armée se concentre, au premier signal, sur le point d'attaque unique choisi par le chef. Le secret de cette souplesse et de cette rapidité est perdu

de nos jours. Les généraux ont trouvé un moyen commode

de satisfaire à la fois aux deux principes. En accumulant

des masses formidables d'hommes ils embrasseat le plus

grand espace possible, en même temps qu'ils réalisent sur tous les points à la fois le maximum de concentration. C'est simple et naïf. Le dispositif de marche de Moltke et son dispositif de bataille se confondent sensiblement. Comme tel, il est d'ailleurs plus près de Frédéric que de Napoléon. Car Frédéric fait marcher toutes ses troupes

‘ensemble « en un faisceau de colonnes qui n'embrasse

pas plus de 2.000 pas ! ». L'armée de Moltke, c'est en

somme une suite d'armées frélériciennes considérablement

| accrues et rangées à côté les unes des autres sur des cen-

taines de kilomètres. Il ne peut plus arriver qu'un des

| éléments soit surpris isolé, puisque sur tous les points . 11 y a concentration. Voilà bien la formation de tout repos | Mais pour aboutir à ce résultat, vous devinez quelles

| quantités de troupes sont mises en jeu. Les accroissements

. successifs de l’armée allemande dans les années qui ont . précédé la guerre ont été calculés conformément à la fameuse manœuvre de débordement par la Belgique. P

… Le théâtre d'opérations s'élargissant, il fallait des hommes

proportion. On sait que Ludendorff avait conçu à

|. CE. Capitaine Colin . Éducation militair: de Natoldon.

l’origine un déploiement tel que son aile droite devait

déborder Paris, loin à l'ouest, de sorte qu'en se rabattant au sud de la Seine elle enserrait la capitale comme dans une boucle. Il dut renoncer à cette manœuvre gigantesque, à quoi nous n'aurions pas eu les moyens de parer, à cause du refus du Reichstag d'accorder un nombre d'hommes égal aux kilomètres à couvrir. Si bien que Moltke se trouva dans la position du charpentier qui n'a plus assez de bois pour édifier l'immense raison qu'il rêve.

Mais, en vérité, quelle admiration méritent des chefs qui nous ramènent aux manières d'être de la horde primitive? Et qu'est-ce que ce groupement de forces rigides, à tant d'hommes par mètre courant ? Qu'est-ce que cette

barrière humaine qui balaie un pays tout entier comme

la ligne des rabatteurs chasse les lapins dans la forêt ? Où est l’art dans tout cela, où sont les risques glorieux du jeu des armes ?

La division de l’armée en plusieurs corps distincts, répartis sur un front très supérieur à l'ordre de bataille, reste le plus grand progrès de l’art militaire. Ce progrès est acquis dès la fin du xviti® siècle, on le voit nettement formulé dans le traité de grande tactique de Guibert, mais au XX° siècle par la volonté des États-Majors, par peur du risque aussi, il est devenu lettre morte. Avec

quelle stupeur Qt ‘ira dans l'avenir que les belligérants

de la grande guerre se sont, pendant les quinze jours de

la mobilisation, déployés face à face, qu'ils ont fait à la !

lettre. la chaîne, marchant finalement ru contre l'autre

HP EU DE L'AILE lé

sur 400 kilomètres, comme au temps des invasions barbares, pour se pourfendre et se massacrer.

Îci on allèguera que ces formations sont la conséquence des énormes masses de troupes employées dans la guerre moderne et l’on accusera les démocraties d’avoir rendu les guerres plus meurtrières en instituant le service obligatoire. Voilà bien un singulier sophisme. Gardez-vous de dire que l'esprit démocratique en proclamant l'égalité des citoyens devant l'impôt du sang a été cause de l'accroissement démesuré des armées modernes, car cela est faux. Les démocraties n'ont voulu affirmer qu'une obligation morale, l'obligation pour chaque homme de défendre son pays. Mais il n'était écrit nulle part que tous les citoyens devraient en même temps porter les armes, qu'ils seraient enrôlés fous à la fois et qu'on ménerait ainsi le pays entier à la bataille. Le tempérament militaire, ambitieux par essence, a créé ceite conception. Par orgueil de commander à des masses de plus en plus nombreuses, par instinct de joueur qui double toujours la mise, par peur du risque enfin, les militaires ont été vite enclins à donner aux armées une importance numérique toujours plus grande. Henri Houssaye nous apprend qu'en 1815, la France qu'on disait épuisée n'avait pas même enrôlé les hommes de 40 ans. Napoléon, réduit cependant à toute extrémité, n'osa point exiger ce sacrifice, car chez lui le chef politique dominaïit le soldat. Mais le jour où le corps militaire irresponsable n'a eu quà puiser dans le réservoir des démocraties imprudemment généreuses du sang de leurs enfants, 1 n'y a plus eu de limites. Est- - 1:

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