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ce qu'en Allemagne, d'ailleurs, on peut accuser le régime démocratique du monstrueux accroissement des armées ? C'est l'existence d'une Prusse militarisée au sein de l'Europe qui a été le point de départ de la folie des armements. Le fait qu'une caste militaire put satisfaire, sans qu un frein politique la contint, sa passion du jeu et ses instincts d'accaparament, cest ce fait seul qui a provoqué l'extension illimitée de l'état de guerre. Mais ie Moloch guerrier n'a pas su proportionner ie nombre aux besoins de la lutte, n1 la mesurer aux possibiités de l'art. Un jour devait venir où le guerrier, submergé par la masse humaine qu'il avait à conduire, ne
pourrait plus que l’entasser comme de vils moelions le |
long d'énormes espaces, sans pouvoir lui donner une forme, sans pouvoir la diriger et la dominer. Du même coup, toute la part d’habileté, de savoir-faire, d'art enfin que contient le jeu guerrier allait disparaître et céder la place à la loi brutale de la force, à la guerre nationale en un mot. Le front continu sera la dernière conséquence de cet abus du nombre, dont l'esprit militaire est exclusivement responsable.
C'est à ce front continu qu'aboutira la manœuvre de
débordement tentée par les deux adversaires au lendemain de la Marne.
Revenons à Maunoury que nous avons laissé dans la «
région au sud de l'Oise, cherchant à s'étendre vers le. nord. Prisonnier de cette tactique rigide qui juxtapose
les armées, 1l n'osera pas se détacher franchement, courir à marches forcées vers le nord-ouest : il se préoccupera
de sa liaison à droite, perdra du temps à prier ses voisins de s étirer à l'ouest. |
Dès le 17, il est trop tard, les Allemands, préoccupés de faire le mouvement inversement semblable mais plus prévoyants et plus méthodiques, ont transporté toute l'armée Heeringen à leur droite et se trouvent en force dans la région de Noyon qu'ils occupent.
Laissez-moi à ce propos vous remettre en mémoire l'énervant et bumiliant leit-motiv que répéta pendant trois ans Clemenceau : « les Allemands sont à Noyon. » Ciernenceau, âme d'une solide trempe. vrai cœur de Romain, n'a jamais eu de nos indulgences bénisseuses. «& Les Allemands sont à Noyon », cela voulait dire et répéter qu une lourde faute avait été commise encore, aussitôt après la victoire de la Marne. Et cette faute, il ne voulait pas qu'on l'oubliât. Eh | quoi, vous avez saisi : l'occasion sur le vif, vous avez par une manœuvre mer- veilleusement audacieuse obligé toute l'armée allemande à retraiter de 50 kilomètres, en menaçant son flanc droit et vous arrivez en retard à Noyon ? Est-ce pardonnable cela? | Gallieni, sl avait eu voix au chapitre, n'aurait pas | manqué cette seconde occasion. Comme la foudre, l'idée $ eut jailh dans son cerveau que la manœuvre devait continuer sans trêve, sans arrêt, toujours plus au nord, et
armée de Paris, eut fait glisser aussitôt des forces nouveiles
. lui qui demandait à cors et à cris à joffre de grossir son
164 PLUTAROUE À MEN
de l'est à l’ouest. Nos troupes étaient fatiguées ? Elles l'étaient au matin du 6 septembre, elles l'étaient déjà au lendemain de Charleroi ! Ajoutez à cela que la mer est là-haut, dont la liberté doit être gardée sous peine de mort, que c'est à la rattacher à nous par un lien solide quil faut songer d'abord. Que de raisons pour y marcher au plus vite |
Mais le G. Q. G. y pensera trop tard, comme il eut, sans Gallieni, pensé trop tard à mettre à profit le changement de direction de Von Kluck. Ce cerveau de l’armée est lourd ét lent à se mouvoir. Comme une mère poule ses poussins, il ramasse sous lui ses troupes, jaloux qu'aucune ne lui échappe et fasse cavalier seul. Il songera trop tard à créer l’armée Castelnau dans la région de Lassigny. Que n'avait-on déjà réalisé à l'écart de la lutte le groupement de ces forces territoriales du nord-ouest dont je parlais plus haut ? Leur présence eut enlevé beaucoup d’audace aux Allemands. Et quel centre d'attraction pour nos troupes ! Maunoury eut été moins timide s'il avait eu à qui tendre la main. Quand on a si peu de règles dans son sac, comment est-on si long à les appliquer ?
Bref, les Allemands sont à Noyon, il n'y a plus qu'à chercher à les déborder. plus en arrière. Et la situation à ce début d'octobre redevient tragique. Les Allemands avec vigueur ont repris le thème du débordement et sont à deux doigts de réussir. Nous cherchons moins à les déborder qu'à éviter de l'être. |
Le mérite de Joffre, c'est qu'il se dresse de temps en temps, au-<lrssus de ses sous-crûres, avec tout le poids
desa puissante autorité pour les empêcher de lâcher les rênes quand la situation devient trop difhcile. Jamais il ne s'effraye des difficultés, je dirai même qu'il ne s’en effraye pas assez, parce qu il arrive quelquefois en retard, et qu ainsi il contribue peut-être à les crééer. À mon sens il faut distinguer dans des cas pareils son rôle de celui de son entourage. Préparer l’action qui va venir, c’est le rôle de ses collaborateurs : se dresser et crier : non, je ne veux pas cela, ou : oui, je le veux, c’est le sien. Castelnau, envoyé d'abord sur le front d'extrêmegauche où la bataille a recommencé avec fureur, s’émeut de la situation et parle de se replier sur la Somme. Joffre fronce ses terribles sourcils, s'y oppose carrément et subordonne Castelnau à Foch, dont il sait la fougue et l'optimisme endiablés. Joffre, de ce jour, gardera pour Castelnau un peu de défiance : elle durera longtemps. Quand je dis Joffre, entendez l'entourage, car ce qu'il pense lui, nul ne peut se vanter de le savoir, pas même ses intimes, pas même les siens. Mais ses collaborateurs n'ont point caché qu'ils tenaient le général de Castelnau pour un homme impressionnable. N'est-ce pas ? 1l faut le dire. Castelnau prouvera le contraire si c'est faux : il doit en avoir les moyens : mais enfin, il serait paradoxal que tout un G. Q. G. ait eu une opinion nette sur un des principaux chefs de cette guerre et qu’on n'en trouve pas trace écrite. D'autant que Castelnau, magnifique nature morale, a d'autres côtés de grandeurs qui suffisent à sa gloire. Trop imaginatif, trop humain aussi, car ce grand homme est un brave homme qui n'est dur que pour lui-
lé PLUTARQUE A MENTI
LA
même, il semble avoir eu en des circonstances désespérées
des minutes de pessimisme. Déjà au Grand-Couronné,
il proposa, ie / septembre, de reporter la défense derrière la Meurthe et la Moselle, sur la position Salfais-Belchamp. Les partisans de Castelnau, et ils sont innombrables, vont crier à la calomnie. Mais où voyez-vous là une faute de Castelnau qui puisse le diminuer ? S'il avait replié sa ligne, sans rien dire, il eut été condamnable. Lui qui soutient la ruée désespérée des Allemands, qui voit nos soldats plier malgré leur bravoure, et le massacre grandir: n'est-ce pas son rôle de demander au chef suprême s’il peut alléger le choc en reportant sa défense en arrière ? Joffre, qui a seul dans la main la clef de la situation générale, et qui est trop loin, heureusement, pour s'émouvoir, lui crie que c'est impossible, quil faut tenir coûte que coûte, et Castelnau tient. Le mérite des deux hommes est égal. Il est beau de dire : enez, mais il ne suffit pas de le dire, il faut tenir. Le chef suprême le dit plus facilement que celui qui réalise. De tels mots d'ailleurs ne sont immortels que lorsqu'ils sont réalisés.
Affaire de tempérament |! Celui de Castelnau le pousse à chercher la solution la moins onéreuse. Hélas, au début d'octobre, on n'en était pas là ; il fallait barrer la route à l'ennemi, à n'importe quel prix. Que de fois, au cours de cette guerre, nous verrons le commandenrent pris au dépourvu s'en remettre à la bravoure du soldat. Le plan est bouleversé, les projets de manœuvre déjoués, il ne reste plus que les poitrines. Et les soldats en mettent à plein
cellier, un contre cinq, tandis que les renforts, trop éloi-
nn nn
-gnés, — Dieu sait où et pourquoi ! — les renforts si peu souvent à pied d'œuvre, arrivent au compte-goutte. Ab !
la magnifique race guerrière... vous pouvez vous armer de tout l'esprit critique du monde, vous n'en avez pas moins des larmes pleins les yeux quand vous voyez toujours et partout cette bravoure jamais défaillante, ce mépris sublime de la vie, cet amour-propre héroïque du soldat français. N'ai-je pas raison de répéter qu'on a beau jeu de vaincre avec de pareilles troupes et qu'il a fallu, pour y consacrer tant de temps, y mettre de la bonne volonté ?
Donc, n'ayant pas prévu, au moins quand s’engageait la bataille de la Marne, qu'il lui était indispensable de poser un pion solide au nord-ouest de Paris pour contrarier le dispositif allemand, le G. Q. G., au moment où s'engage la bataille de l’Aïsne, va se trouver dans un grave embarras. Ce que le calcul n'a pas su nous assurer d'avance, on l’obtiendra par le transport des troupes au
moyen du chemin de fer et des camions. Pour la deuxième
fois, le rôle stratégique du service des transports apparaît
de premier plan. Par la suite nous le verrons grandir au point quil constituera à lui seul toute la stratégie
du G. Q. G.
. aux dangers. Maunoury arrêté dans sa course à
Le chemin de fer a du bon, il permet de parer assez vite à l'aile
. du côté de Compiègne, on jette des forces plus au nord- . ouest vers Lassigny. C'est une phase originale de la ba-
| taille qui mérite d'être signalée. Les trains arrivent en
pleine campagne, à l'extrême-limite possible, au risque de tomber sur les éclaireurs ennemis, les unités en descendent hâtivement et entrent aussitôt en action. Quelquefois une volée d'obus agrémente le débarquement, le train est attaqué avant d'être évacué : qu importe, 1l faut barrer ie chemin à l'envahisseur. Mais les Allemands, de leur côté, opèrent de même. Dans leur espoir de nous envelopper, ils montent toujours plus vers le nord. La lutte se déplace ainsi de la région de Noyon, à celle de la Somme, de là elle court en Picardie, en ‘Artois. Joffre jettera à son tour des forces nouvelles devant Albert, vers Àrras, jusqu'à Dunkerque où le continent prend fin. La ligne est mince et précaire, il s’agit de la « colmater » avec tout ce qu'on peut ramasser d'unités sur le reste du front. Mais il faut avant tout un chef énergique, capable de faire rendre le maximum aux faibles éléments dont il dispose, un chef que la situation la plus critique n'affolera point et qui risquera d'être coupé plutôt que de reculer d’un pouce. Ce chef, on l’a sous la main, c'est Foch. J'ai entendu de mes oreilles le chef du 3° bureau au G. Q. G., le colonel Renouard dire un jour, dans un élan de franchise, et 1l en avait souvent : « De la Sornme à la mer, tout ce territoire français appartient à Foch, car c'est lui seul qui l’a gardé contre l'ennemi. »
S1 pathétique que soit cette course à la mer, elle n’emprunte sa beauté et son caractère dramatique que de la perpétuelle imprévision du Haut Commandement. Depuis le début de la campagne, sauf le 6 septembre, où sous l'impulsion irrésistible de Gallieni nous avons pris une
initiative foudroyante, génératrice de victoire, le G. Q. G. se laisse devancer par l'ennemi. Grâce aux ressources du tempérament français le retard est réparé et, comme on dit, nous arrivons partout à moins cinq. Pour tout autre peuple que le nôtre cette situation aurait engendré le désastre. Du premier au dernier, chacun chez nous se donne à la tâche et l'ennemi au moment suprême trouve à qui parler.
Il en est que cet état de choses remplit d’admiration et, certes, cela est admirable. Mais n'est-ce pas le vice capital des Français de nourrir une secrète tendresse pour leurs défauts ? Le fait qu'on puisse se permettre le luxe de l'improvisation avec de telles troupes montre à quels merveilleux résultats on arriverait si le commandement était toujours présent. Oubliez-vous qu'à la guerre, les fautes se payent cher. Que de sang versé inutilement depuis le mois d'août ? L'offensive meurtrière et vaine sur Morhange et Charleroi, la bataille des frontières livrée partout, dans des conditions hasardées, la retraite enfin si dure, si onéreuse. Soudain, un miracle se produit, la situation est retournée : les Français dans un effort prodigieux reprennent l'avantage et la victoire. Mais aussitôt nous abandonnons la main, pour laisser l'ennemi insensiblement gagner sur nous. Eh ! bien, :l faut le dire, cela. Il faut crier le plus fort possible que !e Commandement n'avait pas le droit de se rendormir après la Marne. La bataille de l'Aisne nest pas une victoire, comme elle aurait pu l'être, c'est une défaite. | neutralisée, ce qui n'est pas la même chose. Son résultat ?
Ce sera le territoire occupé pendant quatre ans, alors qu il aurait dû être libéré d'ennemis. | Quand nous déciderons-nous à tirer les cruelles leçons de l'expérience ? Il faut savoir désormais que le salut du pays exige que toute grande bataille livrée aux portes de Paris soit complétée immanquablement par une deuxième victoire. Que nos stratèges la préparent cellelà, carils l'ont manquée, car sans doute ils ne comptaient pas avoir à la livrer : et voilà leur erreur. Les armées d'invasion qui s'engagent par la route de l'Oise doivent trouver sur leur flanc l'armée du nord-ouest, mise en place sur l'échiquier. Les conditions de défaite et de salut d'un pays sont marquées sur la carte en traïts indélébiles Apprenons à v lire notre destin avec certitude si nous ne voulons que l'avenir soit un perpétuel recommencement. |