TV
La Course à la mer aboutit à une situation de fait : le Front continu. C'est un événement nouveau dans les. annales de l'histoire. À partir de ce moment on peut dire que l’art militaire n'existe plus. En effet, pour qu'il y ait art, il faut qu'on sente la main de l'artiste, c'est-! à-dire de celui qui fait, choisit, met en œuvre. La matière inerte est pétrie par l’homme, modelée à son goût, pliée à ses besoins. Plus la volonté de celui-ci témoigne d'indépendance, plus :! dompte la matière cebelle et plus l'art apparait supérieur. Mas voic que ia guerre échappe à ceux qui la dirigent ; torrent débordé. elle gagne toute la largeur du territoire. L'homme va se trouver impuissant à organiser, à resserrer, à concentrer la bataille
e , e . x $ qui n'aura plus de forme : il subira son déchaînement: #
monstrueux. Comme s'il n'y avait plus au monde nt stratégie, ni tactique, deux peuples aux prises l’un avec l'autre ont dressé un rempart de poitrines pour se barrer mutuellement le passage. Des tranchées profondes hérissées dé fils de fer, flanquées de mitrailleuses et de canons, rendront
la barrière plus infranchissable chaque iour. Toutes 4
règles du jeu guerrier s'abolissent d'un seul coup. Que des nations civilisées préparées longuement à la guerre, que des corps d'officiers instruits aient été contraints d'accepter ce moyen primitif de sécurité : voilà qui est révélateur de la décadence militaire. Les deux ou trois règles connues ayant joué vainement, on est au bout du rouleau. Une réalité impérieuse existe : des peuples en armes s affrontent conduits par leurs chefs. Tout de suite, l'art guerrier s'avère impuissant à diriger cette masse. \[] n'y a plus qu'à laisser fonctionner la tuerie jusqu'à ce qu un des adversaires recule devant l'autre. Et nous voilà \ revenus au temps où deux hordes barbares en poussant des hurlements s'accrochaient corps à corps et se massacraient jusqu à disparition totale du groupe le plus faible. Encore maintenant n'a-t-on plus la ressource de fuir. On meurt dans son trou. Encore pour tuer n'a-t-on pas “besoin d'en venir aux mains : on tue à distance. Est-ce pour ce résultat que d’orgueilleuses académies ont pro- . pagé leur enseignement ? Qu on ne dise point, en effet, que le front continu a été préparé, voulu par une stratégie prudente. Ayant engagé leurs armées, les hauts commandements des deux nations n’ont plus su les décro- "cher, les reprendre en main, les reformer pour recom- .mencer une nouvelle bataille. [ls sont restés déployés sur place, là où ils se trouvaient, et ce provisoire a duré quatre ans. Bien plus, cette formation créée par le hasard dune bataille démesurément prolongée, va bouleverser de fond en comble l’art militaire. Tout l'édifice des expériences anciennes s'écroule, n'est plus qu'un fatras inutile
et sans obiet. À quoi sert maintenant de manœuvrer Il n'y a plus d'ailes. À quoi sert de deviner le plan dé l'adversaire ? Ïl ny a plus de plan. À quoi rniment les travaux laborieux sur le combat d'approche, les règlements qui président au mouvement et à l'emploi des avantgardes, des arrières gardes, des gros ? Des troupes éta- « blies face à face sur des centaines de kilomètres, se fusillant à bout portant, voilà à quoi se réduit la réalité guerrière. Vainement nous dira-t-on que c'est une guerre de siège qui commence, drôle de siège où chacun est à la fois l'assiégeant et l’assiégé, dont l'objectif est partout et nulle part. Que faut-il faire ? Personne n'en sait rien. En atten- \ dant, chacun se fortifie sur place pour rendre sa position . inéxpugnable. Quand on 'gnore où l’on va, on a tout à | craindre Après cela, 1l n y a plus qu à fermer les écoles de guerre | et confer à des terrassiers la défense du pays. Le front continu est né du désir des stratèges de supprimer tous les risques. Qu est-ce qu un corps de guerriers qui supprime ie risque et refuse de courir les aléas du jeu, de se plier aux conventions qu ie régissent ? C’est qu'il ne s agit plus maintenant de perdre ou de gagner au noble jeu des armes, comme au temps des arinées de métier. Une réalité cruelle s'impose aux nations, à savoir lutter | pour ieur existence. La guerre considérée comme une distraction de Princes avec l'enjeu d’une province ou d'une ville est passée de mode. Elle n'est plus qu'une affreuse catastrophe qui met aux prises des peuples” entiers avec toutes leurs ressources. À
Quand un corps militaire cesse d'appliquer la règle du jeu qu on lui a transmise, c'est-à-dire quand il se dérobe à sa responsabilité, 1} paye de sa ruine totale une telle | abdication. En effet l'établissement du front continu est né en 1914 de la volonté de reculer la décision de la . bataille. Les généraux allemands ont recouru à ce moyen | dilatoire pour fuir la conclusion logique d'une série . d'actes militaires qui menaçaient de tourner à leur désavantage. Une telle violation des règles ne s'est pas faite . en vain. La fiction que constituait un engagement entre | des armées de métier mises face à face en champ clos, et plus ou moins représentatives de la puissance des peuples, les nations ne l'accepteront plus. Le front continu leur a montré le néant de ce symbolisme militaire, à la faveur duquel une petite nation de proie bien instruite à la guerre, dirigée par d'ingénieux capitaines, pouvait en | gagnant des batailles s asservir des peuples, très supérieurs par Le nombre et par les ressources. Désormais, les peuples ne voudront plus que leur sort soit décidé sur le coup de . dé d’une bataille, livrée selon les règles de l’art ; ils ont | vu quel trompe-l'œil cela constituait. Ils lutteront, comme ! ils ont fait, en employant toutes leurs ressources, jusqu au . bout, et la lutte sera de plus en plus meurtrière et longue.
mand s'est rendu compte de l'immensité de sa faute,
Lisez les Mémoires de Ludendor#, vous verrez avec quelle
mgéniosité ce générai s eflorce d escamoter l'existence du | front continu. Quand il décrit ses attaques sur le front | français 1l parle avec affectation d'aile droite, d'aile gauche,
de centre, si bien qu on oublie qu'il n y a plus rien de tout cela dans la réalité, mais une suite de tranchées où veillent des hommes sur des centaines de kilomètres.
Et je ne doute point que le Corps militaire ne souhaite « ardemment revenir à la règle du ieu guerrier et oublier : la ieçon des tranchées. Ne voyons-nous pas d’ailleurs
en France ie même souci se faire jour dans l'État-
Major ? N'est-ce pas à cette volonté secrète que corres- …
pond l'adoption du service de 18 mois et la formation d'une armée de couverture importante destinée à porter la guerre chez l'ennemi, c'est-à-dire destinée en somme à reprendre la guerre de mouvements, la guerre brillante des grands capitaines ? Notre État-Maior, a l'espoir, avant
que la nation ennemie soit en armes, de finir la guerre
par de rapides victoires, remportées selon les préceptes
d'un art auquel il ne veut point renoncer. Et assurément, «
une telle guerre serait moins meurtrière et plus courte : M mais quoi ! le Rubicon a été franchi, il est vain d'espérer …
+ . % e ge F1 revenir en arrière. Le front continu, sil est né dun
événement fortuit que les élites militaires eussent pu “ peut-être éviter en revendiquant hautement ieurs res- : ponsabilités, est devenu maintenant une nécessité inéluc- « table : c'est le fait nouveau de la guerre moderne. Nous allons voir les Corps militaires osciller entre deux doctrines contradictoires : l'une qui voudrait supprimer w le front continu, comme destrucieur de l'art militaire :.
l’autre qui essayera tant bien que mal de le concilier avec les éternels principes. | En fait, le jour où le front continu a dressé sa barrière . d'une frontière à l’autre, l'absurdité de la guerre aurait pu apparaître à des cerveaux lucides. Dieu, sans doute, ka voulu par ce moyen nous montrer que l'art des Frédéric, des Napoléon, poussé à ses dernières limites, | aboutissait au massacre tout nu, à l'assassinat universel. . L'homme de génie, si le ciel en avait donné un à l’Alle- magne seule responsable de la guerre, aurait compris qu à cette situation il ne pouvait y avoir de fin ; dans un acces d'humilité. il eut avoué son Impuissance et tenté d arrêter . la chose monstrueuse qui allait se commettre, Mais l'orgueil veillait chez nos ennemis pour aveugler la clarté qui pouvait se faire jour dans l'intelligence humaine, - orgueil d'autant plus démesuré, que l'esprit militaire y régnait sans conteste. On prit à cœur de masquer le problème. Par une sorte de conspiration tacite, les Hauts Commandements dissimuleront leur désarroi : ils cacheront que toute leur science n'existe plus devant la réalité … gigantesque. Péniblement, de part et d'autre, ils essayeront « d'édifier un ensemble de préceptes et de formules qui puissent faire figure d'art. On codifiera les expériences du hasard. On tachera de trouver à la tuerie continuelle ui va sévir des raisons d'ordre militaire, pour que les euples ne voient point que cette tuerie est sans objet ilitaire. Par exemple on se battra pour conquérir les points dominants du terrain, pour gagner des vues ; uand on les aura atteints, on s'apercevra qu il s'en dresse
LA
d'autres pius loin, aussi indispensables et que survolent :
— 6 ironie — le léger avion.
La caste de proie prussienne ne voulut pas reconnaître
que le coup était manqué ; toute à sa passion pour le jeu
LA F s # + PES RATE PU M
guerrier, elle se flattait de sortir de l'impasse. Ayons au. moins la satisfaction d’arracher à Ludendorff et à ses :
pareils leur faux air de grands capitaines. Montrons qu'ils ont été impuissants à conduire la guerre autrement que comme les bouchers conduisent le troupeau à l'abattoir. Prisonniers du front continu, ils ne pourront jamais en
sortir. Et si quelque chose ou quelqu'un a été abattu …
dans cette catastrophe mondiale, c'est l’art militaire, lequel ne s'en relèvera plus. Les nations avec leur capital
de travail et d'épargne, leurs découvertes, leurs richesses : naturelles ou créées, s'affronteront encore, hélas: mais.
oseront-elles se confer entièrement aux spécialistes du
jeu de l’aile que la guerre nationale a débordés de toute / part.
Qu'on examine sérieusement et, dirai-je, civilement, -
les moyens de faire la guerre, comme on étudie les moyens .
d'arrêter un torrent, de combattre l'incendie, l'épidémie et les fléaux du monde. Les progrès du machinisme et. de la science permettront d'y parvenir, sans doute, pour
peu qu on s y applique.
Mais vous sentez bien que la simple logique n'aura.
pas gain de cause Nous allons vivre dans l’équivoque.…
DL "Allemagne a été vaincue en tant qu'elle était représentative de l'industrie et de l'art de la guerre : c'est son Corps d'officiers, son Haut État-Major, sa caste militaire | qui ont été broyés par la force nouvelle que les nations tirent d'elles-mêmes quand elles se mettent tout entière . à se défendre. En fait, dans cette guerre, l'élément vil du monde a vaincu l'élément militaire, parce qu'il est la puissance, la richesse, le talent, le courage, l’abnégation et que l'autre n a eu à lui opposer qu'un corpus de règles désuètes dont la loi est le trompe-l'œil et qui du premier | coup s'est trouvé impuissant à contenir la réalité. Ne nous . laissons pas abuser par ceci que l'Allemagne se lançait sur nous toutes classes mêlées en vertu de la mobilisation universelle. Une vision supérieure nous montrera que c'est l'Allemagne de la caste guerrière qui nous a pris à . la gorge avec son esprit particulier, ses règles de combat, son orgueil. Que si dans chaque camp l'élément civii . n'avait pas mis son génie au service de la cause commune, . vous eussiez vu s écrouler le génie militaire responsable de la lutte engagée, et qui, en fait, dès le 30 septembre, - avait cessé d'exister pour céder la place au génie des … nations. Et parce que la caste guerrière allemande a pu … faire dominer jusqu'au bout son esprit, ses illusions, … quelle n’a accepté de la collaboration civile que le strict indispensable, elle a été vaincue par des peuples où À dominait la loi civile.
| Examinons les choses de près. Dans une guerre sem- … blable, qu'est-ce que l’armature des cadres permanents aurait. -pu faire si l'on ne l'avait étayée par l'immense et
vigoureuse armature des cadres de complément ? San ‘ les cadres tirés des corps d'ingénieurs, les armes savantes auraient-elles existé ? Dans les laboratoires, dans les usines, au ravitaillement, quel génie se déployait, sinon le génie civil ? Îl est notoire que l'esprit militaire, dans toutes ses branches, n a développé. sauf exceptions rares, que la routine, l’inertie et la peur des responsabilités. Le service de santé militaire n a-t-l pas été noyé dans. l'effort de dévouement et de science que la nation a mis « au service de ses blessés à Chaque fois que l'élément | civil a pu accroître son influence l'élan a été intensiñé, » le travail plus efficace, le résultat meilleur. Le malheur. de l'Allemagne a été qu'en faisant appel aux forces « civiles, peut-être plus que nous, l'élément militaire a continué à garder une haute main tyrannique. Chez nous le bonheur a vouiu que par endosmose s'établisse un courant de l’un à l'autre et quand enfin dans ia personne même du grand chef de l'armée — j'ai nommé Pétain — a triomphé la mentalité civile, la victoire s est montrée toute proche.
Îl faut apprendre à établir cette tetes essentielle parmi la masse des faits de guerre en apparence indivisibles pour bien saisir la justesse de mon raisonnement. Ce qui est militaire, c'est tout ce qui subsiste du jeu des armes, et qui apparaît en désaccord avec la nouvelle réalité des guerres nationales. On peut en trouver des milliers d’ exemples et en citerat tout au long de ce ouvrage, Ce qui est civil, c'est de s'adapter étroitement au
. LA FAILLITE DE L'ART MILITAIRE i81.
‘esprit aus lie ‘un esprit expérimental. Mais la confusion des deux est terriblement dangereuse. C'est
à cette confusion que nous marchons, sous couleur de | direr les leçons de la guerre. Gardons-nous de l'équivoque, À elle serait mortelle pour le pays. Toutes les conquêtes k ‘Le l'élément civil, si vous les jetez dans le moule militaire, vous les détournerez de leur but. Et nous en sommes sérieusement menacés. Que, par exemple, vous incorporiez à l'armée, dès le temps de paix, ie service des labo- … ratoires, vous allez tuer la libre initiative, le goût de la . recherche. l'émulation désintéressée. La guerre sera de plus en plus tributaire de la science, elle tirera d'elle ses … futures modalités. Il est aisé de prouver que l'esprit . scientifique est incompatible avec l'esprit militaire. En effet, le principe de hiérarchie qui est la base de 1 celui-ci s'oppose au développement de l'esprit critique, qualité essentielle du savant, lequel à pour devoir de discutér, de mettre en doute ce qui existe dans l'intérêt . même de la science. La règle établie par l'autorité est, au contraire, dans l'armée, indiscutable ; elle est, rien de plus, et elle tire toute sa force de cé qu'elle est reconnue absolument. La stricte obéissance, ici, est une loi qui ne soufre pas d'exception. L'inférieur doit le respect absolu son chef hiérarchique, non seulement en apparence, mais de tout son être. L'idéal moral qui est le sien l'y blige. De plus, son intérêt, celui de son avancement, oncourt à ce quil accepte cet idéal et y satisfasse ] Jusque ‘au