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Ah ! je reconnais bien la façon d agir britannique dans les derniers événements : elle n'a pas changé de méthode. voyez-vous, la nation amie. Lloyd George c'est Hudson Lowe. La tâche d'Hudson Lowe fut de persuader au monde que étais bien portant, que j'habitais un séjour enchanteur, un palais magnifique, que je feignais par ruse la maladie dont je mourus. De même Lloyd George, avec une souplesse de clown, fit-1l autre chose, pendant quatre ans, qu'insinuer aux autres peuples que la France avait moins souffert qu elle ne disait, qu'elle exagérait ses plaintes, que | Allemagne était beaucoup plus malheureuse. Ah ! l'infernal comédien !
Moi. — Sire, calmez-vous, et chassez ces mauvais souvenirs. Laissez-moi, plutôt, vous interroger sur le problème militaire qui n’a pas de secrets pour vous. Que pensez-vous du front continu ?
L'Empereur. — C'est une chose admirable, et la Los belle invention qu homme de guerre puisse rêver.
Moi. — Vraiment ?
__ L'Empereur. — Eh, ouil ma foi. Vous nous représentez. paraît-il, dans votre livre, comme des joueurs. C’est vrai, mais il y a une nuance. Pas plus que Louis XIV n'aimait . à perdre au jeu et, partant, ne se faisait aucun scrupule d'y tricher, nous autres conquérants d'âge mûr, nous
aimons nous livrer à notre passion guerrière avec l’assu- . rance de ne pas risquer la défaite. Grâce au front continu, » la guerre est enfin devenue un délassement. Il n’en sub- . siste que le plaisir et pas les ennuis. Songez quelles longues à et pénibles préparations exigeaient de mon temps une
bataille, avant qu’elle put être engagée ? J'avais le souci de choisir le terrain, celui d'y attirer l'adversaire, de rassembler mes troupes selon un dispositif congru, le souci : de prévoir et d'organiser les étapes de ravitaillement, | toutes choses qu'on ne fait pas sans calculs. Maintenant, au contraire, le champ de bataille étant choisi une fois pour toutes, les troupes s'y tiennent en permanence. La merveille du front continu n'est-ce pas qu'on a transporté la caserne sur le terrain de la lutte, qu on a assimilé la vie de garnison au service en campagne ? Plus de rassemblements, plus de dispersion, plus de marches d'approche, mais un roulement bien réglé de régiments montant en ligne. Le soldat mange et dort l’arme au pied, prêt à toute heure à se battre. Comme une table de whist installée en permanence, ainsi qu'on voit dans les maisons bien tenues, le front est toujours disposé pour quelque belle partie. Îl ne s’agit plus de résoudre des problèmes tactiques dans un bref espace de temps avec la crainte de voir l'ennemi nous devancer, non, certes, on a tout le loisir désirable. Par exemple, le plan de l'offensive printanière d'avril 1917 fut conçu en décembre 1916 et c'était l'habitude courante. Quand le chef se sent l'esprit dispos, il monte une attaque de choix : il y en a, d’ailleurs, à la taille de tous les grades, du chef de bataillon au généralissime.
Moi. — Sire, vous raillez et c’est mal à vous.
L'Empereur. — Non, non, détrompez-vous, Monsieur. [l me vient souvent le regret de n'avoir pas connu votre époque. Songez que je ne fus vaincu que par manque
d' hommes. En ce temps-là, on ne concevait point qu'on put mobiliser tout un pays. Les jeunes gens seuls allaient se battre. Il fallait ménager ses ressources. Moi qu on a représenté comme un effroyable consommateur de vies humaines et à qui l’on a prêté ce mot : J'ai cent mille hommes de rentes, ne suis-je pas une sorte de mendiant, à côté de vos généraux fastueux dont le revenu se chiffre par millions d'hommes ? Ah ! que n'ai-je eu, comme eux, une inépuisable réserve de troupes, l'aurais pu découvrir, moi aussi, le front continu. Car ne croyez point quil soit l'effet du hasard. À la guerre, tout est prévu, c est un dogme dont il ne faut point sortir. Balayant devant moi les armées ennemies j'aurais marché à travers l'Europe en toute sécurité, ne risquant plus de voir se reformer incessamment des armées nouvelles, dans les pays même où javais vaincu. Et, sans doute, arrivé au bout du monde, me serais-je borné à arrêter mon armée, laquelle dressée le long de la muraille de Chine aurait veillé à la sécurité de mon immense empire. Alors mes soldats auraient connu le repos, à l'abri de retranchements inexpugnables. Des villes militaires, édifiées de loin en loin, auraient réuni tous les plaisirs à l'usage des permissionnaires Et pendant ce temps, mon empire eut coulé des jours heureux. L'industrie, le commerce, les beauxarts, la science, l’amour eussent déployé une activité … fébrile à fournir cette masse d'hommes de tout ce qui était nécessaire à ses besoins. Grâce au régime de guerre À qui comporte un renforcement de l'autorité, c'eut été un jeu de puvemer.
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Ab ! rien ne vaut la guerre pour rendre heureux les peuples. Et ne dites pas, Monsieur, que tout ce bonheur eut été obtenu par le sacrifice de l’armée. N'est-ce rien de donner à des hommes dans la force de l’âge un but dans l'existence, une raison sérieuse de vivre et même de mourir, La possibilité de se couvrir de gloire chaque jour, de gagner grades, médailles, croix, félicitations et la solde double et les indemnités ? Et quelle soupape aux mauvais instincts qui se partagent le cœur de l’homme ! Que la
guerre dure, et les villes ne connaîtront plus ni assassins,
ni voleurs. Vous avez connu ce régime pendant quatre ans. Maintenant que l'expérience est faite, tout nous dit qu on saura en profiter. Le prochain conflit, si l'en crois mes prévisions, durera dix ans au moins.
Moi. — Sire, en vérité, de tels propos m'indignent. Cette période édénique que vous dépeignez fut un temps de tortures et de douleur, un affreux cauchemar dont le monde est encore épouvanté et quil ne veut plus revivre
L'Empereur. — Monsieur, vous êtes un enfant. permettez-moi de vous le dire amicalement.
Et l'Empereur, me pinça l'oreille d’un geste familier, ce qui, le l'avoue à ma honte, me remplit d'orgueil.
Ne voyez-vous pas, reprit-il, que le monde brûle de recommencer la guerre. Voyez les peuples ivres de
haine et d'ardeur belliqueuse. Partout, on ne rêve que
piaies et bosses, anéantissement du prochain, pillage et rapine. De cette lutte de quatre ans, il ne restera bientôt plus que l'aspect légendaire et glorieux. Le petit employé de commerce, repris par son bureau. songe avec regret
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aux heures enivrantes où 1l revenait à Paris pour une permission, niche de sa solde accumulée, fêté, choyé, aimé des femmes, partout traité en vainqueur. Les heures d angoisse s effacent de son esprit, les moments sublimes y revivent seuls. Et puis, une grande partie des hommes ‘qu furent mobilisés arriveront vite à l’âge où délié des
‘obligations militaires, on se hausse au rang de fournisseur :
des armées. À eux, maintenant, s'offre la perspective des ‘beaux profits, des marchés tructueux. [1 n'y a rien de tel ‘pour rendre belliqueux le bourgeois le plus pacifique à Vordinaire. Et voulez-vous mon idée de derrière la tête ? Le front continu est dans les vues de la Providence. Touours prévoyante, elle a su ainsi discipliner et rendre méthodique ce renouvellement de la planète qui est un de ses buts principaux. En nous poussant à la repopulation de toute la force des instincts qu'elle nous donne, elle veille : à la destruction de l'excès d'hommes qui pourrait se produire. Le front continu est sa plus belle trouvaille.
! Moi. — Heureusement, Sire, que l'humanité chaque our plus éclairée, brisera la loi de fer de la nature, contre ‘quoi protestent sa raison et son cœur.
. L Empereur. — Oui, voilà le point noir. Les ravages de Ma sentimentalité sont redoutables. Le monde est menacé de tomber dans la philanthropie qui est le pire des Héaux. C est notamment pour un militaire le plus danreux des travers.
Et comme stupéfait, et secoué d’indignation, je regaris d'un air courroucé | ombre impériale, elle reprit
Oui, oui, je persiste dans mon idée. La sentimentalité, | Monsieur, savez-vous qu'elle a fait perdre aux Français. les bénéfices de la grande guerre ? Rappelez-vous l'attitude |.
Allemands envoyèrent une délégation pour traiter de l’ar- À mistice ? Foch était sur le point de lancer une large atta-\ que en Lorraine, la ligne de retraite des Allemands allait, être coupée. C'était pour eux un désastre, pour nous une | immense victoire. L'Allemagne écrasée n'aurait pu nier \ | sa défaite. Hélas ! l’illustre maréchal. pour des raisons. d'humanité, renonça à ce triomphe contre un chiffon de papier, trois jours avant l’heure fixée pour l'offensive deu Lorraine. Je ne sais exactement ce que j'aurais fait à sa! place, mais j'affrme que la délégation ennemie ne tut pas) arrivée trois jours trop tôt. Elle se fut égarée dans nos. lignes, un subalterne ignorant et grossier l'aurait arrêtée et emprisonnée on ne sait où, sans en rendre compte ; un” malheureux hasard aurait fait renaître la bataille à l’endroit même où la délégation allait pénétrer dans notre. zone. Ou encore, j'aurais feint d'avoir reçu un affront, et j'aurais rompu brutalement après avoir fait traîner les) choses jusqu'à l'heure H qui eut achevé le triomphe du: droit sur la force déloyale. Il n'y a pas de génie militaire sans un peu de perfidie, demandez plutôt à César ?
Moi. — Ainsi, vous trouvez nos militaires trop con) fants et trop sentimentaux ? |
L'Empereur. — Je les trouve surtout sans imagination. Lai front continu a fait d'eux des fonctionnaires. C'est pour= quoi vous les avez vu déployer des qualités d’ organisation
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incrntestables, auxquelles, .d ailleurs, vous n'avez pas lassez rendu hommage. L'État-Major n'est plus qu ‘une école d'administration et de comptabilité, mais c'est la \première du monde. Est-il bien nécessaire, après tout, ‘quils aient d'autres qualités ? L'âge de la machine a fait de la guerre une industrie. {l ne s'agit plus de vaincre par ruse, artifice ou génie, mais de tuer le plus d'hommes possible. À la nouvelle règle industrielle : produire, nature a opposé la devise : détruire. C’est la loi de l’harmo nie universelle qui l'exige. Aussi, vous trouvé-je injuste et fort ingrat de ne pas reconnaître que les militaires remplissent le rôle que leur a assigné le génie bienfaisant de l'espèce. Maintenant, je reconnais bien volontiers qu'ils ont besoin eux-mêmes de prendre une conscience plus nette de leur vraie fonction. Il en est, parmi eux, qui s'obstinent à vouloir que la guerre redevienne un art alors qu'elle n’est plus qu’une science’ appliquée à l'industrie. L'art a pris fin avec moi, et j'en suis quelque peu flatté dans mon amour-propre. Et si vous voulez mon sentiment : je tiens pour déplorable que l'État s'arroge seul le droit d'entreprendre et de pratiquer l'industrie de la guerre. Le procès de l'État industriel n’est plus à faire, n'est-ce pas ? Pestime, de même, que dans le domaine militaire, on aurait ‘beaucoup plus d'avantages à s'adresser à l'imtiative privée. On y viendra, croyez-moi. Je vois très bien un gouverne- “ment traitant à forfait avec une puissante firme pour Fr achèvement et la mise en train d'une guerre, avec toute une échelle d’amendes par jour de retard dans la livraison de la paix. Ce sera la fin de l'incompétence, de l’irrespon-
car la une cherchera par tous les moyens à économi la main-d'œuvre qui, vous le savez, est hors de prix p le temps qui court. Ce sera, enfin, le retour à la guerre courte, que vous paraissez tant désirer. ô sentimental que) vous êtes. Mais... |
À ces mots, le me levais plein de tureur, comprenant tout à coup que j étais victime d'une supercherie méta psychique et d'un fantôme mystificateur. Le faux Napoléo: s'évanouit en un clin d'œil. Et je n'eus plus devant moi 1 que mon Démon familier qui, visiblement, se moquait | de ma mine penaude et de mon ar humilié.