‹ Plutarque a menti 1923Chapitre 44 sur 59 · UN VRAI MILITAIRE : LUDENDORFF · texte numérisé non relu

UN VRAI MILITAIRE : LUDENDORFF

156 de UE sans doute pour l'offrir à je itre d'exemple. ii

t le fait que la Providence a créé Ludendorff, au temps la grande guerre, indique bien son désir de prouver

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inapte a comprendre et à mener la guerre nationale. Je crois, en dépit des apparences contraires, au progrès de l'esprit humain : je crois qu on n'est jamais plus près du. bien qu au moment de l'excès du mai Cette guerre qui a marqué l'apogée de la barbare n'a pas été déchaïinée en vain. [| fallait que le regard de l'humanité, que son. esprit put se concentrer sur un exemple unique afin . qu elle se pénétrât mieux de l'affreuse absurdité qui en | émane. Vous verrez tout au long de ces pages cette absur-* dité fleurir avec véhémence et continuité. Parce qu'elle échappe à l'art militaire, qu'elle fait figure de massacre perfectionné, qu'elle est par essence interminable et, indécise, qu'au lieu d'apporter le profit au vainqueur elle” engendre la ruine pour tous, la guerre nationale doit \ détourner les hommes de la gloire guerrière. Comme ce. Catobiepas stupide dont parle Flaubert, la guerre se, détruira elle-même. Tant que, dans des mans habiles, le jeu guerrier a été générateur de profit, d'énergie et | d'aventure, il a pu séduire l'imagination des peuples et des individus Mais voici que le règne de la fiction est fini, celui de la réalité brutale commence. La guerre n'estw plus une activité de jeu. {l s'agit de la vie et de la mort | de nations tout entières. Croyez-vous qu'un maître des ballet suffise à guider les tourbillons d'un cyclone dé- | chainé ? |

Ludendorff est le dernier maître de ballet qui eut, l'illusion de croire qu'on dirigeait un cyclone, le dernier! « vrai mihtaire » armé de tous les pouvoirs pour conduire! scion les règles du jeu la formidable guerre nationale

déchainée entre dix nations. Îl a été emporté comme un fétu de paille. La guerre l'a mené où elle a voulu, 1l ne Ja dirigée qu'en apparence. À chaque instant. en dépit de sa science et de son énergie, on le voit désarmé devant l'inconnu qui se dresse devant lui. Vingt ans d'application à cet art dont :l possède parfaitement les arcanes, ses qualités même de « vrai militaire » contribuent à lui rendre la tâche impossible. La guerre nationale refuse d'entrer dans le moule militaire qu'il lui forge tyranniquement, elle se révèle essentiellement civile. C’est une affaire de peuples, ce nest plus un exercice de guerrier. Napoléon [°®, prince des capitaines, le dernier et le plus grand, s'est trouvé deux fois dans sa vie dans une semblable occurrence. Voyez-le, sombre et farouche dans son grand manteau, fuyant à cheval, sous les rafales de neige, à travers limmensité de la steppe glacée : c'est l’image du militaire devant la guerre nationale |

Je me souviens de certaines heures au Grand Quartier Général où, las des visites de parlementaires et des coups de téléphone des ministres, agacés des exigences du pouvoir civil qui sur tel point ou tel autre contrariait l'autorité militaire, les officiers du 3° bureau se reportaient en pensée chez l'adversaire. Songeant au prestige du G. Q. G. allemand devant qui tout pliait, ils disaient : € Ah ! si c'était comme en Allemagne, si nous avions vraiment les coudées franches, ce serait autre chose ! » Ou encore : « Comment voulez-vous triompher d'un ennemi: qui possède cette force incomparable, l'autorité indiscutée et l'unité de direction ? » Je revois, en esprit,

une scène bien amusante : L'Œuvre, nouvellement créée, : publiant un article du général Verraux où le G. Q. G. était acidement critiqué, quelqu'un indigné s'écria : | « Je voudrais les voir en Bochie, avec des cocos (sic) pareils, ils verraient comme c'est commode de mener . la guerre. »

Et voici que par une étrange contradiction, Ludendorf, | dans ses Mémoires, ne cesse de gémir sur #2 ennuis que | lui suscite l'autorité civile. Î} r'est pas maître d’ordonner les mesures indispensables au salut du pcys. Le Chancelier est pacifiste : le gouvernement msrique d'énergie . et n'a pas la volonté d'exiger du reuple les sacrifices. nécessaires. Quelquefois, il insinue que les parlementaires * trahissent la nation. Si bien que la victoire finale de l'En- \ tente lui semble résulter en premuer lieu de l'autorité w absolue que le commandement militaire y a exercé, de la soumission des pouvoirs publics, sautant que de l'unité de vues et de pensée qui régnait chez les Alliés. Réflexion w qui paraît tout au moins étrange à ceux qui ont vécu de“ ce côté de la barrière. Ainsi, 1l a pu arriver qu'au moment même où le G. Q. G. français enviait à son rival sa puis. À sance, celui-ci lui enviait la sienne 1

N'est-ce pas la preuvé qu ‘un organisme militaire, ! quelle que soit l'autorité qu'en Lui accorde, pense ner. avoir jamais assez ?

Il ne saurait en “ire autrement. Le « vrai militaire ». est le contraire d’1x réaliste ; il a tendance à plier les faitss à sa conception idéale : de gré ou de force celle-ci doit 1 triompher. Sa mission est essentiellement d'imposer sa

volonté à son adversaire. Remporter la victoire, c’est substituer à l’ordre de choses existant l'ordre imaginé par. hu. Aussi ne connaît-il pas de moyen plus efficace que la volonté de vaincre, et il n'est pas éloigné de croire que ia volonté peut tout sur les hommes et sur lies choses.

Quand on est pénétré de cette idée, il devient ardu d'établir une démarcation nette entre le possible et l'impossible, le réel et l'irréel. Il est bien difhcile d'apprécier la part que le hasard joue à côté de la volonté. L'adage qui dit : rien d'impossible pour un Français, soyez sûr qu il est à l'usage de tous les militaires du monde et vaut

pour chaque pays en particulier.

. Comme l'esprit de discussion est déclaré nuisible dans l'armée, l'ordre du chef ne peut être mis en doute ‘par les subordonnés : de même pour le supérieur la chose qu'il a ordonnée est exécutable parce que nul ne doit 's'avisér de la discuter. Pour réaliser le maximum de volonté, l'esprit de décision doit devenir un réflexe. Chose conçus, chose ordonnée, chose faite. Mais entre les trois temps le destin dispose, le hasard agit, la liberté individuelle intervient. Pour parer à ces aléas, le militaire ne connaît qu un moyen, l'accroissement de l'autorité qui soumet le succès à la volonté comme l'effet est lié à la cause,

Ajoutez à cela qu'un « vrai militaire » a la certitude ‘que la décision qu} a prise est bonne, sous peine de “n'avoir plus la foi, indispensable pour vaincre. Il est d'usage de professer dans l'armée qu’une mauvaise décision rigoureusement appliquée vaut mieux qu'une

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bonne appliquée sans confiance. Abe la vanité costtbae | à créer l'esprit de confiance ; et pour un (vrai militaire », être mfatué de ses talents, loin d’être un défaut, constitue : une qualité précieuse. Un militaire modeste, c'est-à-dire | doutant parfois de lui-même, n'est pas un « vrai mil-. taire » : 1l est irrémédiablement voué à la défaite.

Le type du militaire modeste n'est point rare en France où le sens de la mesure et du goût, le sentiment du ridicule combat victorieusement les excès de l'orgueil. En Allemagne, il est introuvable. Le culte de la volonté et. de l'énergie revêt des formes monstrueuses chez ces. hommes de l’État-Major qui ont donné des ordres de vandalisme et d’assassinat avec une imperturbable sérénité, | sous le couvert de décisions militaires. |

Or c'est précisément cette mentalité essentiellement \ guerrière qui fait leur faiblesse. Ne voir dans le phénomène complexe de la guerre moderne que l'aspect mili- ; taire, c'est méconnaître une réalité aux nuances infinies. M Ludendorff n'a qu'un mot à la bouche : « les nécessités, | militaires. » La question de la violation de la Belgique se | pose-t-elle ? il n'hésite pas une minute à la trancher paru l’affirmative, puisque le plan d'offensive quil croit les meilleur en dépend. Quant à peser si les inconvénients" qui en résulteront ne seront pas finalement plus grands. que les avantages, il en est incapable. Le même dilemme posé pour la guerre sous-marine est résolu de la même

façen par lui. L'attitude hésitante de Bethmann-Holweg où de l'Empereur, lesquels pèsent les graves conséquences qui en sortiront, lui paraît inexplicable. Un raisonnement pareil n'entre pas dans sa cervelle, orientée selon le point de vue militaire. En outre, il y a des principes qu'un guerrier nenfremmt pas, savoir : ( qu nattaque pas est fatalement vaincu ». Il faut donc attaquer au moyen des sous-marins puisqu'on le peut. Aussi se heurte-t-il à chaque instant au Chancelier, aux Ministres, à l'Empe reur lui-même dont la mentalité civile, à certaines fois, le surprend péniblement. C'est ainsi qu'au moment de Brest-Litowsk, il s'indigne à l'idée que le gouvernement, par diplomatie et en vue des relations commerciales futures, veuille ménager le gouvernement bolchevik : de même à l'égard de la Roumanie.

S'il se montre aussi exigeant vis-à-vis de l'ennemi, c'est, dit-il, parce qu'il a besoin de telle ou telle ligne pour garantir l'Allemagne contre de futures agressions. Qu'il soit impolitique d'agir ainsi, que les ennemis puissent exploiter à l'avenir le mécontentement du vaincu, peu lui importe, s'il est militairement avantagé Toujours et partout, ce point de vue prime tous les autres.

Il lui sacriñie même l'intérêt dynastique, en dépit de sa fidélité et de son dévouement absolu aux souverains de l'Empire. Îl proteste avec vigueur quand le Kronprinz d'Allemagne et celui de Bavière, sentant arriver la fin, font mine d'accepter ce qu'il appelle « une paix boiteuse … Il est curieux, d’ailleurs, que ces princes aient eu une

idée juste de la situation, alors qu'ils étaient véritable“ ment peu favorisés par l'intelligence : mais le fait qu ils. ne se plaçaient pas uniquement sur le terrain militaire | leur dégageait la vue.

Un pareil aveuglement chez Ludendorff est l'effet! direct de son tempérament militaire, car il est doué d' une! intelligence très vive. Un « vrai militaire » possède une âme de joueur : 1l vit sous le chmat du miracle : le coup. de dé qui vous enrichit alors qu'on est à deux doigts" | de la ruine n'a-t-il pas quelque chose de miraculeux ?* Or, entre le coup de dé et l’action militaire, une analogie. certaine existe, à cause de ce caractère instantané et hasar-. deux qu'ils ont l’un et l'autre. Toutefois une chose dis-! tingue le joueur du militaire : ce que le premier attribuel à la chance, l’autre l’attnbue à sa volonté, du moins. quand le résultat en est heureux, car 1l ne se fait pas faute. de maudire la chance si les affaires tournent à son désavantage. Quand le sort de la guerre dépendait d’ une bataille livrée entre deux petites armées, 1l était. permis! d'espérer jusqu au dernier moment un renversement de. fortune. Maintenant, la victoire dépend de trop de conditions économiques, matérielles, morales pour qu une

opération militaire heureuse puisse seule changer la face” des choses. Un peu de bon sens aurait montré à Luden-» dorff et à l'État-Major que l’Entente, ayant des ressources | bien supérieures à celles de l'Allemagne, devait vaincre” fatalement à la longue, si la guerre se prolongeait. Nos militaires à nous, grâce à Dieu, ne sont pas de « vrais! militaires » puisqu'ils ont toujours tablé sur cette dis-

. proportion des forces. Cette idée les laissait pleins de confiance, même au milieu des revers. Îls avaient raison : et il arrivera que dans une guerre nationale le peuple finalement vainqueur sera celui qui aura remporté le moins de victoires militaires.

Îl semble que le destin ait tout fait pour favoriser chez Ludendorff ce tempérament de joueur en lui présentant d'abord la guerre moderne sous un jour conforme à son idéal. Pendant deux ans on peut dire qu'il a vécu sur cette illusion que le talent militaire pouvait compenser largement les désavantages de l'inférionité intrinsèque où se trouvait l'Allemagne à l'égard de la coalition.

Voyez-le aux premiers ours de la guerre. Il accompagne à titre d'officier d'état-major l'armée chargée de forcer le passage de Liège. Les forts résistent et cette résistance inattendue cause un certain désarroi parmi les agresseurs. Ludendorff prend la direction de l'attaque. [Il fait avancer ses troupes dans l'intervalle des forts : action confuse, résistance dispersée ; à un moment, il lui semble qu on a arboré le drapeau blanc sur la citadelle. ÎÏl va seul en automobile jusque devant la porte de la forteresse et s aperçoit qu elle est occupée par une garnison sérieuse. Cette imprudence aurait dû lui coûter la vie. Par une prodigieuse chance, personne ne tire, et la garnison se rend à cet officier supérieur qu elle prend pour un parlementaire chargé de lui offrir merci et quar-

her Ludendorff, désormais, est prêt à toutes les audaces. La suite aurait pu le ramener à la réalité, mais on l'expédie immédiatement sur le front oriental avec Hindenburg. L'illusion va continuer 4

. Quand on lit dans les Mémoires le récit des brillantes opérations conçues et dirigées par Ludendorff sur le front russe pendant les deux premières années de la guerre, on se demande avec étonnement s'il s’agit bien d'une guerre de tranchées et d’un front continu. Rien ne nous révèle dans le vocabulaire que nous sommes à cent lieues de la guerre napoléonienne. Ludendorff imperturbable parle d'aile droite, d’aile gauche, de manœuvre débordante, comme s'il avait ses mouvements libres, comme si la ligne de bataille immense ne s'étendait pas, sans solution de continuité et sans ailes à travers de vastes pays. Il entretient ainsi en lui l'illusion que rien n'est changé en art militaire et que son éducation de « Kriegspiel» est de plain-pied avec la réalité. Et, de fait, n'a-t-il pas en face de lui des adversaires qui se bercent des mêmes illusions ? Nous allons voir, en effet, les généraux russes, bien que la nécessité les ait obligés à se former presque aussitôt en front continu, ne pas vouloir prendre conscience des modalités nouvelles qu'impose cette formation et du caractère de guerre nationale qu'a revêtu le conflit. Ils vivent en pleine convention du jeu guerrier, pratiquent envers et contre tout la stratégie puérile et honnête alors que l'énorme masse de troupes qu'ils poussent devant eux . devrait leur révéler la vanité de leurs actes. Mais, en : revanche, nous verrons Ludendorff ne tenir nullement

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compte des fameuses règles auxquelles se soumettent ‘si bénévolement les Russes. Si bien qu'en y regardant de | près on se demande si le génie que Ludendorff paraît déployer dans ses campagnes de Russie n'est pas un bluff colossal. Il y a dans ces admirables batailles dont il nous fait la description pompeuse quelque chose d'aussi factice, d'aussi conventionnel et d'aussi truqué que dans les grandes manœuvres du temps de paix. Et quel merveilleux orgueil ! Îl arrive très fréquemment à Ludendorff de dire en parlant de ses opérations : « Voilà une des plus belles campagnes de l’histoire. » Sans doute parce que je ne suis pas un militaire de carrière, tout cela m'a paru assez suspect. Et bien que ma compétence soit limitée, je n'ai pas hésité à examiner sous l'angle de la critique générale la plus fameuse des victoires du héros national des Allemands : la bataille de Tannenberg, complétée par la victoire des lacs Mazures. Cet examen m a donné la conviction que nous sommes en face de la plus importante tromperie qui ait Jamais été réalisée . sous la calotte des cieux. je vais essayer de vous le prouver par les moyens du bon sens qui sont de beaucoup les plus efficaces et les plus propres à montrer la part de bluff, d'inconséquence et de témérité qui peuvent collaborer à une opération de cette envergure.

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