‹ Plutarque a menti 1923Chapitre 47 sur 59 · ANT · texte numérisé non relu

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que l’inaction de Rennenkampf et le coup du radio capté, si étonnants d'à-propos, n'avaient pu être que préparés d'avance, sans quoi la victoire était inexplicable. Car penser que Ludendorff avait pu choisir de longue main ce coin de Prusse orientale, qui par sa configuration en saillant et en bordure de la mer offre tous les caractères du guépier, cela ne pouvait venir à l'idée du commandant Vladiva.

Dans des conditions normales, en effet, 1l avait mille chances pour une d'être coincé, broyé entre ses deux adversaires. Nul général au monde ne se fut avancé dans le saillant de Kœnigsberg : le simple bon sens commandait qu'on l'évacuêt et la preuve c'est que le plan de Moltke prévoyait le repli de la 8° Armée à l'est, sur la Vistule, conformément aux enseignements de Von Schlieffen, qui est un stratège d'une valeur au moins égale à celle de Ludendorff.

Dans la réalité, le miracle nécessaire pour que cette opération hasardée put réussir, s'appelle trahison. Rennenkampf, dans la suite de la campagne, renouvellera le

même coup dans une situation où les Allemands risquaient

l'écrasement, et il apparaîtra si suspect que le Tzar sera obligé de le licencier. Le mérite de Ludendorff en est

peut-être diminué aux yeux des militaires ; je trouve, quant à moi, que le trahison le sauve du reproche de

témérité. Néanmoins on voit combien la mentalité du « vrai militaire » est dangereuse. Soumis aux sollicitations du sentiment, sacrifiant tout au goût du risque, il table.

beaucoup moins sur ses calculs que sur sa chance. On est:

toujours avec lüi en position d'aventure et dans l'attente

du désastre qui arrive fatalement le jour où ni la trahison

ni le miracle ne se produisent. C’est pourquoi 1l est rare que les grands capitaines, les grands conquérants ne finissent pas par être vaincus. Dès lors, n'est-il pas imprudent de tirer un enseignement des exemples qu'ils nous offrent ?

Dans la guerre moderne si complexe, où rien n'est aissé au hasard, où tout est conditionné par le facteur de puissance, une pareille mentalité ne peut que causer les pires catastrophes. Îl apparaît bien dangereux dès lors d'en confier la conduite à des hommes élevés dans le culte du risque et de la chance. Un axiome s'impose tout naturellement dans ces conditions, savoir : le € vrai “militaire » est inadapté à notre époque et à la guerre «u elle comporte Par exemple, l’action d'un Nivelle, #nyageant quand même la bataille alors qu'il a toutes les preuves de l'insuccès qui l'attend, ne s'explique que si {on admet qu'il a joué la chance. L'Art militaire réduit à sa dernière expression, c'est l'École du Miracle.

Îl faut tenir compte également, pour expliquer l'audace sans limites des conquérants, d'un autre facteur. Or, celui-là comme les précédents n'a plus de raison d'être dans la guerre nationale. Mais 1l se trouve que Ludendorff, parce que les circonstances l'ont ieté sur le front oriental, pourra croire qu 1} est toujours en vigueur. Le destin ie maintient dans l'illusion. La règle du ieu guerrier implique,

nous l'avons dit, l'observation scrupuleuse par l'un au moins des deux adversaires de certaines conventions tacites. Par exemple, Rennenkampf, bien que la masse dont il dispose soit importante et les positions où il est installé redoutables, se met en retraite dès que sur son flanc gauche — son flanc droit étant appuyé à la mer — Ludendorff prononce une menace de débordement. Les généraux russes pendant toute cette guerre — avec les Autrichiens entre tous ceux qui ont commandé sur les divers fronts — obéiront scrupuleusement à cette règle. Remarquez que le fait d'être menacé ne devrait pas suffire à provoquer la retraite : encore faudrait-il être certain que l'application de la menace sera efficace. En effet, si les éléments lancés sur le flanc de l'ennemi ne sont pas assez importants, celui-ci peut les contre-attaquer et faire échouer la manœuvre : un véritable débordement opéré par une troupe nombreuse est seu! dangereux Mais ll semble que les stratèges, et les stratèges russes principalement, tiennent à honneur de ne pas attendre que la manœuvre arrive à exécution : c est une façon de prouver leur science et leur promptitude à saisir la situation et comme un témoignage de leur valeur militaire qu'ils donnent à leur adversaire.

Si bien qu'un général borné et ignorant, qui dans la confusion de la bataille ne s'inquiéterait pas un instant qu il peut être tourné, pourrait bien — à condition qu'il | ait de bonnes troupes! acharnées à se défendre là où

1. La valeur des troupes, celle des cadres subalternes et la bonne

elles se trouvent — remporter ia victoire en n'observant pas la règle du jeu ; ce qui, d'ailleurs, aurait eu pour résultat certain de le faire mal juger par son adversaire, mais également de démoraliser tout à fait celui-ci. Le grand chet militaire, à mon sens, est donc un homme animé d'une confiance sans borne, à la fois en son bonheur et en la naïveté de ses adversaires. Car le même qui spécule sur la stricte observation des conventions militaires par son ennemi, tire sa force de ce qu'il ne les observe point.

Au fond c'est à cela que se réduit l'axiome militaire : le vainqueur est celui qui a le meilleur moral : il serait aussi logique d'ajouter : le vainqueur est celui qui est le moins naïf. Un grand capitaine ne s'émeut de rien, d'abord, parce qu il attend le miracle avec une confiance ardente et imperturbable, même et surtout quand il est absurde de croire que le miracle se produira : ensuite parce quil escompte bien que son ennemi se laissera prendre à quelque simulacre apparemment tactique ou stratégique et, en fait, sans fondement réel, alors que lui-même se gardera bien de s'y laisser prendre. Dans tous les jeux de hasard, il faut un trompeur et une dupe; dans la guerre ia part du hasard est s grande que les meilleurs se trouveraient dans l'embarras aussi souvent que les incapables, s’il n’y avait pas la ressource de la tricherie.

qualité de eur armement sont les tacteurs essentiels de ia victoire. Le mérite ie plus évident d'un grand chef, c'est qu'il s'attache avant tout à forger ‘instrument de l’action.

Tricher, c'est par exemple faire surgir un escadron de cavaliers qui mènent grand bruit sur le flanc de l'ennemi, de façon à donner à croire à l'adversaire qu'il est menacé d'être tourné par d'importantes forces. C'est grouper tous ses canons en un seul point de manière à produire un effet de masse terrifiant : ce qui veut laisser supposer aux troupes adverses qu'on en a autant à leur disposition partout ailleurs et engage même celles qui sont loin du bombardement à fuir un tel péril. Les victoires de Napoléon sur les masses russes, nombreuses et vaillantes, seraient inexplicables si le facteur tromperie n'intervenait à chaque instant. D'ailleurs à mesure que la campagne se prolonge, on voit les généraux russes tomber moins souvent dans les panneaux que Napoléon leur tend : ils se bornent à résister sur place avec acharnement, ce qui rend la tache singulièrement pénible à celuici. À la longue, il finira par être vaincu, quand ses adversaires décidés à en finir et ayant pris conscience de leur puissance, n'observeront plus les conventions du jeu guerrier.

Eh ! bien, le destin a voulu que Ludendorff fit la guerre sur le front orientai où l’on ne cessa de sacrifier à la. convention : c'était pour mieux l'aveugler et préparer . à coup sûr sa perte. Vous le verrez en 1918 réussir, par l'emploi de procédés tactiques très ingénieux, à percer le front franco-britannique à plusieurs reprises, sans autre

résultat que de creuser une large poche dans notre ligne. En Russie, où 1l ne procédait pas autrement, il n’en fallait pas davantage pour provoquer le recul entier de l'immense . front de bataille. Le grand duc Nicolas, dont l'habileté et la valeur militaire sont reconnues, se croyait obligé par la tradition de reporter en arrière toute sa ligne de crainte d'être coupé. Ainsi, en sacrifant à la convention, il se faisait l'artisan de ses propres défaites. Il ne se demanda jamais si ces règles avaient encore une valeur dans la guerre moderne. S'il s'était posé cette question, il est hors de doute qu'il eut répondu par la négative.

Au contraire, chaque fois qu'une poussée russe crevait le front autrichien, on voit les Allemands faire tous leurs efforts pour circonscrire la brèche : s'ils n'y parviennent pas toujours, c est non seulement que la panique s'empare des troupes, mais encore que Î:: généraux autrichiens ne veulent rien savoir et se hôtent, à la manière des Russes, d'effectuer une retraite générale, comme celle de 1915 qui les amena jusqu au revers méridional des Karpathes. En somme Ludendorff, quand il est en position de vainqueur, n'observe pas les conventions du jeu guerrier. Nous le verrons au contraire se mettre, tout à coup, à les appliquer, dès qu'il sentira fléchir son moral.

Bref, pour revenir à Ludendorff, on a l'impression qu'au moment où les généraux du front occidental ont épuisé toutes les ressources de leur art sans arriver à la décision et, renonçant au jeu guerrier, se trouvent bloqués . sur un front de 400 kilomètres dans le dispositif du front continu, lui, brode avec virtuosité sur les thèmes prin-

cipaux de l'art militaire. Mais il n'y réussit qu'en vertu,

dirai-je, de la complicité tacite de l'adversaire. Dès qu'il

passera sur le front occidental il se trouvera en face d’un

ordre de choses nouveau où 1l perdra la meilleure part de ses avantages. L'art militaire, dont il est un brillant adepte, se heurtant à la guerre nationale, la face des choses va changer.

Son premier acte, à ce moment, démontre que « le vrai militaire » joue la chance, en dépit des indications du bon sens et que cela lui réussit sous certaines conditions. Ludendorff dit, en effet, dans ses Mémoires, que s'il avait été mieux au courant de la situation du front occidental à la fin de l'année 1916, il n'aurait jamais osé lancer

l'offensive contre la Roumanie. On sait qu'à cette fin

d'année la situation des Allemands était critique. La ba-

taille de la Somme succédant à la bataille de Verdun si

meurtrière, les offensives heureuses des Russes les avaient beaucoup ébranlés. L'entrée en guerre de la Roumanie : leur fut un coup terrible. Le moral allemand chancelait. Ludendorff, fidèle à son principe d'attaquer l'ennemi

secondaire, le plus faible, ne craignit point, pour rétablir

les choses de ce côté, d'enlever des divisions au front occidental où les Allemands se défendaient péniblement.

L'offensive de Mackensen réussit entièrement. La Rou-

» e # e e , e manie à moitié envahie, Bucarest prise, d'énormes ravi-

-taillements capturés, tels en furent les résultats. La

balance se redressa du côté allemand. Voilà la récompense

magnifique d'une grave imprudence causée par une

méconnaissance complète des réalités guerrières en 1916.

Ludendorff se sent frémir, en y songeant quatre ans. après, alors qu'il est dans l’état d'âme du vaincu, mais quand il s'en aperçut, au moment même, ne dut-il pas. concevoir de son audace irréfléchie une très haute idée . puisqu elle lui avait valu la victoire ? D'ailleurs Ludendorff ne met-il pas une certaine coquetterie à évoquer . le souvenir de cette splendide imprudence qu fut la ! sienne ? De là à instituer comme principe la nécessité | d'être téméraire avant tout, il n'y a évidemment qu'un | pas.

Étant donné cet état d'esprit, on s'explique qu'il ait si mal compris la situation un an après. Jusqu' aux dernières limites, 1l espéra contre toute évidence un retour . de la fortune. Cette illusion caressée avec un entêtement . inoui a conduit l’Allemagne à la ruine. Eudendorff, en | effet, maître incontesté et tout-puissant de la conduite . de la guerre est le seul responsable de la catastrophe … finale. Et il est responsable, parce qu'étant un € vrai mili- ! taire », chef du parti militaire, il a pu faire dominer dans . les grandes circonstances et pour ainsi dire toujours, | le point de vue militaire qui était le sien. Les « brevetés » | français, en songeant à l'autorité absolue dont jouissait l'État-Maijor en Allemagne, pensaient que c'était là pour | nos ennemis un des meilleurs facteurs de la victoire et ils tremblaient en voyant, en France, discuter cette auto- ” rité. Se doutent-ils maintenant que l'Allemagne a dû incontestablement sa défaite à la prépondérance de l'élément militaire, et au pouvoir discrétionnaire dé son |

chef ? |

C'est en raison même de son état d'esprit civil, géné-

rateur de discussions, de protestations, d'indépendance, d'irrespect même envers l'autorité militaire, que la France a été victorieuse. La nation française a pris en mains, elle-même, la conduite de sa guerre : elle a eu voix au chapitre, l'opinion publique n'a jamais été étouffée et, de gré ou de force, il a bien fallu que chefs de gouvernement ou d'armée obéissent à ses injonctions. Personne, si autoritaire fut-il, n'aurait pu agir contre le sentiment du pays. J'ajoute que, par bonheur, le vœu de combattre jusqu au bout qui est tout naturellement celui de l'élément militaire s'est trouvé être le vœu du pays tout entier. En France, le soldat de carrière n'étouffe pas entièrement le citoyen, ce dernier vit encore sous le préugé professionnel, en sorte que le guerrier ne reste pas sourd et aveugle aux volontés civiles qu'il peut quelquefois partager.

Un jour arriva, à la fin de 1917, où la mentalité exclusive des « vrais militaires » et celle plus timide des civils furent en présence au moment de prendre une décision capitale d'où le salut de l'Allemagne allait dépendre. La paix de Brest-Litowsk venait de débarrasser nos ennemis du front oriental. Ayant les mains libres du côté de l’est, ils pouvaient enfin se retourner avec toutes leurs forces contre le front occidental, point vif et centre véritable de la formidable lutte. D'un seul coup la situation se

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