LES SURPRISES D'UN STRATÈGE
La campagne de France qui marque la dernière phase
de la guerre est si riche en enseignements au il importe
. de la revivre dans tous ses détails C’est sur elle que les muhtaires s appuient pour établir la doctrine de la guerre . moderne. Quelle idée s'en font-ils ? [l est capital de le savoir. Justement, il se trouve qu'un homme particuliè- ; | rement en vue nous a communiqué ses idées là-dessus, | Jai nommé le général Buat, maïor-général des armées
françaises. auteur d'un livre sur Ludendorff. Son témoi-
) gnage est d'autant plus précieux qui! le donne en 1 | passant au crible le témoignage de l'adversaire. Par une | rare fortune nous connaîtrons ainsi la questiort sous ses \ deux aspects.
. C'est dans la première quinzaine de juillet 1918 que À 1 général Buat fut désigné à son poste, aussi n'a-t-l ô pas sur les premiers mois de l'offensive des souvenirs
furent l’état d'esprit et les sentiments du commandement :
français à la veille de la ruée allemande. Nous suppléerons à cette lacune par nos propres souvenirs. Si Ludendorf témoigne d'une certitude absolue quant au succès décisif de la suprême campagne qu'il entreprend, le G. Q. G. de Pétain ne dissimule pas son inquiétude. Les Allemands se briseront sur le rempart qu on a renforcé les derniers mois et que des opérations heureuses ont amélioré, cela ne fait pas de doute Îls pénétreront dans nos lignes, c'est probable, ils mordront de cinq, dix kilomètres en certains points, peut-être: mais qu'ils parviennent à percer, la chose paraît impossible. La doctrine de l'inviolabilité des fronts fortifiés et surtout du nôtre, règne en maitresse. Ludendorff est fou d’espérer réussir, là où de plus malins que lui — j'entends nos généraux — ont échoué pendant trois ans. Les succès considérables qu'il a obtenus à Caporetto, en Galicie, à Riga, lui ont tourné la tête. Mais autre chose est de réussir à crever le front en Italie, en Russie où matériel et moral sont insuffisants, autre chose d'y parvenir en France
Toutefois, pour le commandement français, notre pénurie d'effectifs teste le point noir. Si l'Allemagne redouble d'efforts avant l'arrivée des Américains, auronsnous assez d'hommes pour l'arrêter ? Le rempart ne peut tomber que faute de défenseurs.
Voilà bien une des contradictions de la guerre moderne.
L'emploi intensif du matériel semble devoir économiser »
se
les vies humaines. En réalité, la supériorité du matériel
ne dispense point de la supériorité du nombre, car le
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| dispositif en front continu est le plus onéreux de tous.
C’est surtout avec les poitrines des soldats qu’on barre
la route à l'ennemi : la bataille moderne, loin de s'engager
à de grandes distances comme la portée de l'artillerie le faisait espérer, en vient tout de suite au corps à corps, à la mêlée primitive homme contre homme. Amère
dérision du progrès qui n'aboutit qu'à une chose : ac-
croître la tuerie. La nécessité de se garder sur chaque point de l'immense front continu rend plus aiguë encore cette question des effectifs. [Il ne s’agit plus, au moyen de la manœuvre, d'obtenir une supériorité fictive sur un point au moment décisif : il faut une supériorité intégrale, réelle, une surabondance des combattants. C'est en effet en l’accablant sous le nombre que l’assaillant domine le défenseur quand celui-ci tente de s'opposer à l'irruption dans ses lignes, au moment de l'assaut. Des deux côtés,
les réserves affluent au point menacé, hâtivement amenées
de l'arrière par camions, et pour alimenter la bataille
qui se prolonge pendant des mois, les belligérants se voient
contraints d'engager successivement les troupes des fronts tranquilles. C'est le procédé de la nauria. Trafic intense
et sinistre, auquel on a assisté à chaque grande offensive.
À Verdun, presque toutes les divisions de l’armée française ont été à tour de rôle arrachées de leur secteur et
| jetées dans la lutte. Certaines sont revenues deux ou trois - fois dans la fournaise, à brefs intervalles. La bataille est
devenue le tonneau des Danaïdes.
Cette fois, il en serait de même évidemment. Mais
l'instant nallait-1l pas sonner où nous n ‘aurions plus
assez d'hommes pour suffire à la consommation ? L'usure
des forces tant recherchée par nous était bien près d'être
réahsée à notre détriment. Tel était le résultat de trois
années de lutte ardente sur le front occidental, le bienfait de ta politique du grignotage et de la doctrine de l'offensive préconisées par notre État-Major :. L'Allemagne, parce que les conditions de la lutte étaient beaucoup
moins rudes sur le front oriental, avait pratiqué là-bas
seulement la politique d'offensive ; elle était restée prudemment sur la défensive en France, par désir d'économie, ayant reconnu, après l'expérience de Verdun, la vanité d'espérer la décision dans l’état actuel des choses. Mais nous, nous avions gaspillé le sang généreux de nos troupes. Pour quels avantages ? Quelques bandes de terrain recon-
quises, quelques sommets, une centaine de villages en ruines. Âu moins l'Allemagne avait-elle matière à ne pas :
regretter le sang versé en contemplant sa carte de guërre.
On lisait sur le visage froid du général Pétain, en janvier 1918, à l'heure où s'’amoncelait l'orage, le regret de ce gaspillage dont il s'était à peu près seul rendu compte
et qu'il avait arrêté. Ah ! s'il avait pu parler, on l'aurait
entendu crier avec douleur : « Joffre, Nivelle, rendez-moi
oe mes légions. »
Donc, au mois de décembre 1917, l'armistice, précur- w
1. L' ne taut jamais perdre de vue que 1es peries de l'armée aitemande, qui avait cependant deux fronts principaux, ont été sensiblement égales aux pertes de l'armée française, laquelle n'en avait qu un
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jeur de la paix, étant signé avec la Russie, l'Allemagne
e voit les mains libres à l’est. C’est seulement le 21 mars
JOIR. après trois mois de préparation minutieuse, que Ludéndorff donnera le signal de l'offensive. Maintenant
qu 1} est vaincu, il peut accuser de sa défaite le fléchisse-
ment moral des peuples groupés sous sa main, la pusilla-
nimité des gouvernements, que sais-je ! Raisons vaines ! Militaire, ne croyant qu'en la décision par les armes et demandant aux armes de lui donner la victoire, il n’a le droit d'alléguer que des excuses militaires Ludendorff avait une armée formidable, plus puissante que celle de
l'adversaire. Jamais ses soldats n'ont mieux combattu :
les nôtres qui ont admiré, en ennemis loyaux, leur bravoure et leur ténacité, en témoigneront. Un militaire à
‘qui l'on a fourni de tels moyens de vaincre ne saurait en
réclamer d'autres : il n’est pas fondé, après qu'il a brûlé ses meilleures cartes, à exiger la proclamation de la patrie
. en danger, la levée en masse, le sacrifice de la nation. Ou . s'il reconnaît qu'il faut en venir là pour le salut du pays,
qu 1] avoue d'abord sa propre carence et la faillite de son
art. Ludendorff, avec une rare mauvaise foi, accuse tout
le monde de sa défaite. Par exemple, il est pénible de lire dans ses Mémoires certaines allusions perfides
. aux défaillances qui se seraient produites sur le champ . de bataille. Les meilleures troupes n'en sont pas exemptes
quand les coups de l'ennemi sont trop rudes. Il est faux
de voir dans ces défaillances des troupes allemandes la
répercussion sur l’armée du mauvais esprit de l'intérieur.
J'estime au contraire que la démoralisation du peuple
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allemand a suivi ses déceptions dans l'ordre militaire. Ludendorff a subi une défaite militaire, pour des raisons militaires, telle est l'unique vérité. Il avait pris toutes les précautions imaginables ; rien ne l'a trahi que tuimême et ce tempérament de « vrai militaire » qui ie condamnait irrémédiablement à la défaite
Ludendorff va donc employer trois mois à préparer son suprême effort. Comme il recherche la surprise, il met un soin tout particulier à dissimuler ses préparatifs dans le secteur d'attaque qu'il a choisi. Partout à la fois, nous voyons s édifier des travaux, emplacements de batteries, camps d aviation, dépôts de munitions, voies étroites nouvelles, etc., etc, le travail général masque les travaux particuliers de l'attaque qui se font la nuit et qu'on dissimule le jour par un camouflage savant. On ne saurait
blâmer, d'ailleurs, tant de précautions. L'entrainement
intensif de ses divisions se poursuit pendant ce temps. O1 bien que réglant tant de détails avec la dernière minutie, Ludendorff ne tient pas assez compte que la France a poussé le cri d'alarme et que les Américains se hâtent à son secours. Le secret de cette imprudente lenteur, c'est qu'au fond l'armée américaine improvisée le laisse sans inquiétude. Dans sa pensée il n'y a de redoutable qu une armée de métier. Avec les troupes d'élite dont il
dispose — car il a sélectionné à outrance l’armée alle- « mande — il est persuadé d'obtenir une supériorité écrasante sur l'ennemi. Voilà des illusions de militaire qui 4
persistent encore après plus de trois ans d'expériences.
N'a-t-on pas cependant vérifié qu'un soldat même impro-
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visé, quand il est animé de l'esprit de patriotisme et armé d'engins perfectionnés, en vaut un autre ? Je ne sache pas que les batailles du début livrées par les armées de couverture aient été plus terribles que les batailles des années suivantes où, de part et d'autre, n'étaient plus engagés que des réservistes ? Au contraire, 1amais la violence du feu n’atteignit une si grande intensité que par la suite et par conséquent la bravoure, le sang-froid, qu on exige du combattant, n ont jamais été plus grands. Des soldats de sept ans auraient-ils mieux tenus dans l'enfer de Verdun ? J'en doute: mais probablement pour des raisons superficielles de tenue, de parade et de discipline intérieure, Ludendorff, à plusieurs reprises dans ses Mémoires, regrettera les troupes du début de la campagne. Je ne crois pas que nos généraux pendant la guerre aient commis, même en pensée, une telle injustice. N'empêche qu'aujourd'hui on les entend de nouveau, par préjugé professionnel. vanter la supériorité du soldat de métier sur le réserviste.
+ Le 21 mars enfin, l'attaque se déclenchait sur un front de 80 kilomètres entre Croisilles et la Fère. On a beauh coup épilogué sur les raisons qui décidèrent Ludendorff “ à choisir ce champ de bataille. La principale fut évidem- - ment que ce secteur était le moins organisé entre tous ‘ ceux du front, puisque nous ne l’occupions que depuis le \ reph allemand de 1917. Par surcroît 1l était occupé par
268 PLUTARQUE A MENTI move
l'armée anglaise que Ludendorff' tenait pour moins aguerrie que la nôtre ; enfin ii constituait le lieu de jonction des deux armées alliées. Le général Buat donne
n . -? 0 9 fs toutes ces raisons, mais } admire qu après coup on puisse
si clairement démontrer que Ludendorff ne pouvait
attaquer que là et pas ailleurs. Ces raisons existaient avant l'offensive, pourquoi ne les a-t-on pas discernées
au bon moment ? En tout cas, le 21 mars 1918, ce fut une surprise pour nos alliés d'entendre tout à coup gronder la.
préparation d'artillerie, et la surprise fut plus vive encore |
du fait que cette préparation au lieu de durer six et huit . jours comme il était d'usage, s'arrêta au bout de quatre heures, et fut immédiatement suivie de l'irruption des
troupes. C'était là un facteur essentiel du procédé tactique
nouveau mis au point par Ludendorff. Préparation rapide par obus asphyxiants, qui n'avait d'autre prétention que de mettre les combattants hors d'état de se défendre. pendant un temps relativement court, juste suffisant pour . le franchissement de la zône fortifiée qu'on ne se dense
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même plus la peine de détruire. Ainsi l'apache en jetant | traitreusement au visage de son rival une poignée de”
poivre, braque son revolver et joue du couteau sans » danger. Le procédé donnait un autre avantage non moins. appréciable : 11 permettait aux assaillants une progression.
aisée, puisque le sol était à peine bouleversé. Tous ces“
éléments réunis constituaient la surprise, condition indis-
pensable de la victoire, d'après la lettre même des plus.
vieux enseignements de la guerre, et dont pendant trois. ans les généraux ne s'étaient plus souciés. | 4
On demeure étonné qu'une idée aussi simple ait mis si ‘Jongtemps à se faire jour dans l'esprit des belligérants. On reste plus étonné encore que des Etats-Maijors aient pü, pendant trois années, adopter et perfectionner la tactique de l'offensive par le pilonnage qui supprimait radicalement le jeu de la surprise. Ou les immortels prin- cipes ne sont que de vains préceptes auxquels ils ne croient point, ou ils sont impardonnables de n'avoir pas tenu pour vicieuse à priori une tactique qu! réduisait à néant le plus important de leurs principes. Rechercher la victoire, en ne tenant aucun compte de la surprise, voilà qui a dû troubler dans leur tombe le sommeil de Frédéric et de Napoléon ? Quelle meilleure preuve apporter de l'état de regression de la culture militaire ! Ne s’en remettre qu à la force brutale, au canon qui écrase et broie, à la masse assaillante sans essayer de recourir à la ruse ingénieuse et féconde hors de laquelle l’art militaire n'existe plus, cela, n'est-ce pas, semble indigne de guerriers nourris de la pure doctrine ? Au lieu de poursuivre la lutte du canon et de la cuirasse jusqu’à l'absurde, | pourquoi n'avoir pas posé ce principe : ou l'attaque . pourra créer la surprise ou elle sera inutile. Il serait injuste de dire que, de notre côté, il ne fut point tenté certains efforts dans ce sens. Je me souviens que le générai Buat . avait mis la surprise au premier rang de ses préoccupations. Mais le procédé d'attaque qu'il imaginait, uniquement . fondé sur l'emploi de l'artillerie, ne supprirnait pas les - inconvénients du pilonnage, grave obstacle à l’exploi- tation.
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Quoi qu'il en soit, Ludendorff réussit au delà de ses
espérances. Les troupes du général Gough, surprises et neutralisées par les gaz asphyxiants, n opposèrent qu une résistance décousue à la masse compacte des assaillants. En deux jours toute la zône fortifiée était franchie et l'ennemi poursuivait avec une vitesse stupéfante sa marche offensive en terrain libre sur un front de plus ‘ de 40 kilomètres. Jamais dans les prévisions les plus audacieuses on n'avait espéré réaliser la percée de façon aussi complète. #4
Mais — ironie du destin — le succès même devait démontrer l'inanité de la réussite. Au quatrième jour de leur avance foudroyante les divisions d'assaut allemandes se heurtaient sur leur gauche aux premiers éléments français accourus en toute hâte. Au sixième jour, si la barrière humaine offrait encore des lacunes, elle se reconstituait rapidement : elle allait s'épaissir tous les jours un peu plus par l’arrivée incessante de nos divisions de ré-
serve. Ayant poussé ses troupes à plus de 60 kilomètres
de leur point de départ, Ludendorff n'avait réussi qu'à
creuser une vaste poche dans notre ligne. Il n'avait pas
encore pu atteindre Amiens, son objectif, que le front
continu était rétabli. La rapidité même de sa progression .
avait obligé l'ennemi à laisser en arrière son artillerie. Or pour pousser plus loin, il la lui fallait maintenant,
ainsi que des munitions. Ainsi, d'une part grâce à la. vaillance de nos troupes, d'autre part, et plus encore.
peut-être, par l'effet de l'étroite dépendance qui unit -
les armées modernes à leurs bases de ravitaillement,
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l'offensive allemande s’arrêtait au huitième jour de sa ‘ progression. Nous vérifierons, par la suite, que le rayon maximum de son avance ne put dépasser 60 kilomètres. Ludendorff s'apercevra qu'il est impossible, dès que la ligne est reconstituée et l'ennemi sur ses gardes, de percer de nouveau dans le même secteur. Nous le verrons tenter des surprises partielles, en avril, entre la Bassée et Ypres, profitant de ce que ce coin est dégarni. Îl réalisera de nouvelles poches assez profondes. Mais, en fin de compte, il se retrouvera partout devant le front continu.
Il y a là un phénomène si déconcertant qu'on ne saurait trop s'appliquer à en rechercher les raisons profondes. Il est trop simple en vérité de railler l'ennemi de son prétendu échec — comme nos historiens officiels ont coutume de le faire —. C'est se moquer du monde que de vouloir changer en grande victoire des alliés l'offensive de mars 1918, sous prétexte que les Allemands n'ont pu faire dans nos lignes qu'une brèche de 80 kilomètres sur 60 sans réussir à s'emparer d'Amiens. Un tel état d'esprit, digne des Allemands, prépare de cruels réveils. Pour qui se souvient de l'impression terrible que nous avons éprouvée à cette époque, au G. Q. G., le succès de Ludendorff ne peut être traité d'illusoire, encore qu'il n'ait pas été décisif. [l était légitime alors, dans les communiqués, de mettre au rang des insuccès cette offensive foudroyante, mais s'en gausser quand le danger est fini, c'est une attitude qui ne nous convient point. Aussi est-il désagréable de trouver, à cette occasion, sous la plume du général Buat, un certain ton de condes-
del ebsore hrs de SEE HA
cendance et de DIEU pour notre ph redoutab le adversaire. Je mets en fait qu'aucune des critiques for- ù mulées par le général Buat ne touche au fond du pro blème, ce qui est apparemment très grave de la part d'un des futurs chefs de l'armée française, peut-être destiné à se rencontrer un jour avec Ludendorff. Je sais combien il peut sembler anormal de voir un lieutenant de réserve discuter avec le chef d'Etat-Major général de l'armée : je prie mes lecteurs de ne pas se laisser impressionner par le caractère paradoxal de cette position et d'en appeler sans crainte à leur bon sens pour juger du
débat.
Le général Buat fait à Ludendorff le grief de n'avoir pas agi en stratège. Îl a raison apparemment puisque Ludendorff lui-même déclare dans ses Mémoires qu'il a recherché, avant toute chose, en mars 1918, le succès tactique, tenant pour secondaires les considérations stratégiques. Affirmation étonnante, dit le général Buat, Ludendorff en Russie ayant toujours visé des buts straté- giques. Ensuite, constatant que les Allemands à Charleroi et nous-mêmes à la Marne n'avons remporté des victoires que par l'application de manœuvres stratégiques. 1} con- . clut : « I} est tout à fait vain de vouloir ignorer la stratégie. Le dispositif stratégique porte en lui sa vertu propre : c'est un fait dont on pourrait citer mille exemples. » Le général Buat à raison, mais à condition de reconnaitre quil ne peut y avoir stratégie sans convention lactie, k règle du jeu acceptée de part et d'autre, ains qu'il est démontré plus haut. Ne dit-il pas lwi-même en se rétérant à la Marne : « Notre armée de Paris eut encore bien bius
l'air de déborder qu’elle ne déborda effectivement » ; ce | | A
qui en est l'éclatante. confirmation. En AA 1914 k nous étions encore sous le régime de la guerre militair Le chapitre sur le plan XVII montre à quel point nous nous soumettions à la convention. Un mois aprés, par la force des choses, le conflit avait pris sa forme réelle de guerre nationale. Les événements étaient devenus si graves pour la France et, du fait qu'elle était indécise, la situation avait acquis pour les deux belhgérants tant. d'importance, qu'ils renoncèrent spontanément à la. convention, à ce je ne sais quoi d'artiñiciel et de fictif qui caractérise la guerre quand elle reste dans le pur domaine militaire.
La stratégie, cette politesse des guerriers, dont ils observent rigoureusement l'étiquette dans leurs rapports antagonistes, ne signifie plus rien quand on ne veut voir que la réalité. Mais Ludendorff parce qu'il combattit deux ans sur le front russe, en face de généraux esclaves de la tradition, a continué plus longtemps que les autres à faire figure de stratège. Dès que les circonstances l’amènent sur notre front, il comprend que la guerre a cessé w d'être un jeu ; c'est ce qu'il veut dire, en affirmant que les, considérations stratégiques lui parurent n'avoir qu une“ importance secondaire en mars 1918. [l nous révèle ainsi sa pensée profonde, et c'est cette pensée que le général Buat ne saisit point.
Écoutons le général Buat : « Nous entendons bien. qu'en 1918 il s'agissait de battre un adversaire dont les deux ailes ne pouvaient être débordées. Nécessairement, il fallait débuter par une victoire tactique, mais c'est |
alors an la direction due à cette attaque qu l fallait viser la réalisation d'une situation stratégique qui mît le défenseur devant d'inéluctables et graves conséquences. On conviendra, par exemple, que si les Français avaient pu partir de la rive gauche de la Meuse et des abords de J’Argonne, pour s'approcher après une première victoire | tactique de la région de Mézières, ils auraient placé les Allemands dans la nécessité d'évacuer la Champagne et l'Aisne, et par retentissement d'autres fronts encore, parce que les communications des troupes de Champagne ‘et de l'Aisne passaient précisément par la région de Mézières. »
|. Qu'après quatre ans de la guerre que nous avons connue, ‘un chef français puisse conserver ses préjugés théoriques |avec autant de fraîcheur, cela ne laisse pas d'être inquié-. tant. Dans la circonstance, menacer les communications de l'ennemi, le contraindre à un repli par crainte d'être | coupé, autant de formules creuses, autant de métaphores | sans objet. Avec le front continu, la menace de débordement ne suffit plus à émouvoir l'ennemi ; on ne cède que devant l'application même, la réalisation intégrale de la manœuvre. Si le général Buat s'imagine que notre présence aux environs de Mézières aurait décidé les Allemands : à évacuer la Champagne et l'Aisne, il se trompe. On a tenu dans des positions plus paradoxales, au cours de la guerre. Est-ce qu'en février 1916 nous avons aban-
Ne
276 PLUTARQUE à MER : j
om
donné Verdun parce que la grande ligne de Reims était coupée ? Le Kronprinz, en qui subsistait un stratège d'école, y comptait bien en effet. Le « tortillard » et la. route nous ont sufñ, parce qu'il le fallait. Les Allemands dans la hernie de Saint-Mühiel ont-ils bougé ? notre | position presque enveloppante en quoi les a-t-elle émus ? à et en mars 1918, la voie ferrée d'Amiens, qui constituait la grande voie de communication du front anglo-français, | n'était-elle pas sous le feu des grosses pièces allemandes ? Si même les Allemands s'étaient emparés d'Amiens, Foch aurait maintenu sa ligne. Et en mai 1918 n'était-il pas : conforme à la règle énoncée par ie général Buat de rec- . tifier notre ligne, au lieu de rester emboîtés entre les . deux poches creusées par l'ennemi ? Quel général, avant . cette guerre, aurait pu, sans encourir le blâme sévère de : ses pairs, envisager de se maintenir sur l'Aisne entre Vic | et Ribecourt, véritable cul-de-sac que ie général Cherfls \ aurait avec raison qualifié de nasse. Les Allemands furent . obligés de monter l'attaque du 9 juin, tustement pour « contraindre Foch à s’aligner sur Compiègne et Soissons, \ puisqu'il ne voulait pas le faire au nom de la stratégie puérile et honnête. Foch n'en tint aucun compte et de» même la présence des Allemands à Château-Thierry qui … le privait de la grande ligne de Chalons, ne Pa le décider. à ramener son front au sud de Reims
Il serait fou, après des exemples pareils, qu'un général préparât son plan d'offensive, en tablant sur des résultats” stratégiques purement 1llusoires, puisqu'il sufhra à l’en-. nemi de s'appuyer sur un front continu pour annihiler
. toute espèce de manœuvre. Le front continu, je l'ai démontré, quand deux adversaires en sont au même point de civilisation industrielle, réduit à néant l'art militaire
Maintenant le plus grave danger serait que par le 1eu de la franc-maçonnerie guerrière, les chefs en présence, décidés à chercher d’abord chacun pour son compte la gloire
d'une grande victoire, sacrifiassent tacitement aux règles
conventionnelles et ne se décidassent à rétablir le front continu qu après une période de guerre de mouvements. Car alors le vainqueur de cette première :nanche risquerait d'installer son front continu — 1l y viendrait fatalement après le premier choc — dans des conditions déplorables, en supposant même quil y parvienne. Nul na le droit de risquer à ce jeu de hasard le salut de la France.
- Si nos militaires caressent secrètement le désir de rétabhir le règne des stratèges, s'ils rêvent de ne pas eniployer cette formation issue des nécessités de la guerre nationale qui a paralysé leur génie pendant la dernière guerre et
| les a transformés en terrassiers et en entrepreneurs de
| transports, le devoir de tout citoyen est de leur crier : | casse-cou. Car si les peuples un jour doivent se dégoûter
à jamais de la guerre, c'est le front continu qui y contri-
buera. Qu'un des belligérants, sans souc d’offensive
préventive ou de glorieuses manœuvres stratégiques, se borne à installer au premier danger un rempart formidable,
. si possible en avant de sa frontière, et y masse toutes
- ses forces et son matériel, je garantis que les deux nations
. à l’idée de la lutte meurtrière, sur place, qui les attend,
au souvenir des quatre années de martyre enduré par les
combattants dans la tranchée, hésiteront peut-être à pousser plus avant la lutte et se soumettront à l'arbitrage. Mais | si l'on prélude par la guerre de mouvements, 1l y aura tout de suite un vainqueur et un vaincu, l’un des peuples sera peut-être envahi, alors l'irréparable étant accompli, la lutte durera jusqu'à l'épuisement complet de leurs res- sources "
À mon sens il n’est pas douteux que la confiance témoignée par le chef-d'état major général de l'Armée dans la vertu de la stratégie ne trahisse l'intention secrète de n'en venir au front continu que contraint et forcé. Le service militaire de 18 mois, qui s'appuie sur la nécessité de former une armée de couverture capable — comme | a dit le rapporteur du projet — « de porter l'offensive préventive jusque chez l'ennemi » en est une confirmation nouvelle.
Pour en revenir à Ludendorff, le général Buat lui reproche donc d’avoir mal choisi sa direction d'attaque, du fait que Saint-Quentin, sa base de départ, était bien trop éloignée de la mer pour qu'il pût espérer l'atteindre. « Ï] eut été préférable, dit-il, de faire choix d'une direction centrale d'attaque qui menait à la mer par un chemin plus court. Cette direction était par Lens et Saint-Pol, vers l'embouchure de la Somme. » À cette objection. Ludendorff a répondu d'avance que la saison rendait le. terrain impraticable entre Ypres et Arras: il eut fallu
ve eue avril, et à cauxel dé l'arrivée des Américains on ne pouvait reculer si loin la date de l'offensive. Le secteur de part et d'autre de Saint-Quentin, au contraire, outre quil était praticable, se trouvait être le plus mal défendu. L'opinion formulée par le général Buat nous montre avec clarté qu'il est toujours de mode dans notre État. Major de ne pas se soucier du terrain et des difficultés d'exécution.
Ludendorff cherche à obtenir la décision le plus vite possible, à cause des Américains. Le facteur temps, voilà la notion principale, dominante, à laquelle il subordonne tout, sa stratégie, comme sa tactique. En se plaçant à ce point de vue cest lui qui a raison. Le général Buat fait de la stratégie en soi, in abstracto et non en fonction du but cherché, sinon il ne prétendrait que la meilleure direction d'attaque est Lens-Saint-Pol. Prenant ce chemin, Ludendorff peut atteindre, il est vrai, plus aisément la mer, — en supposant que l'état du terrain ne le gêne | point — mais il fait à peine sauter l'extrémité du front anglo-français : 60 kilomètres d’un front qui en compte 400. Les Alliés n'ont qu’à s'appuyer à l'embouchure de Ja Somme pour que le front occidental soit rétabli dans sa redoutable continuité et tout sera à recommencer. Je sais bien, les Allemands, en possession de bases imaritimes pour leurs sous-marins, sont capables de gêner très fort l'Angleterre. D'accord, encore qu'il ne faille pas oublier la présence de la flotte anglaise. Mais la décision e sera pas obtenue par la prise de Calais et de Boulogne t du temps passera — ce temps qui doit amener les ren-
PE TN Per me €,
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forts Américains — avant que Ludendorft puisse tirer parti de cette conquête. Au contraire l'attaque par Saint- Quentin, parce qu'elle vise à couper notre ligne en deux larges tronçons, peut provoquer la désorganisation totale de notre front. Ce n'est pas d'atteindre la mer qui importe — cela, c'était le problème de novembre 1914 — c'est de désorganiser si largement notre front que nous soyons incapables de continuer la lutte. Et si Ludendorf, dans ce secteur, prend finalement la direction de la côte, c'est pour éviter de se laisser entraîner trop loin et pour avoir un objectif direct et limité dans cette recherche d'un but illimité. Car :l est hors de doute que Ludendorff se lance dans l'inconnu. A la veille de l'attaque, il dit : « A quel résultat allons-nous en venir ? percer le front et en venir à une grande opération? ou bien opérer une sim- « ple démonstration ? Cela demeurait bien incertain.» Et dans le mémoire qu'il a rédigé pour l'Empereur, il éenit : « Il | ne faut pas croire que notre offensive va se développer | comme celle de Galicie ou d'Italie : ce sera une lutte * gigantesque, qui commencera sur un point, se continuera À ailleurs... » De telles paroles prouvent bien que Luden- È dorft ne croit pas qu'une seule offensive nettement déh- . À mitée dans ses objectifs puisse lui donner la décision. il | désire en venir à la grande opération, c'est-à-dire faire sur-. } gir de la bataille la situation mprévue, celle qui boulever- : sera toutes les conditions de la guerre de tranchées, changera M le caractère de la lutte, dans l'espoir de profiter du désar- “ ; roi d'un adversaire surpris par une situation nouvelle . et d'arriver au résultat décisif, 12
À Cette situation imprévue, 1l n'entrevoit pas lui-même ce qu'elle sera. Mais dans sa pensée, l'essentiel est de ne pas prononcer une attaque qui puisse être limitée dans l'espace et que l'adversaire, en faisant la part du feu, pourrait localiser. Or, choisir la direction Lens- Saint-Pol, c'est fatalement entrer dans une telle opération. Ludendorff envisage bien qu'elle raccourcirait son front, ce qui est un résultat médiocre. Même au prix d'un risque plus grand il veut faire beaucoup mieux. C'est pourquoi 1l va choisir le secteur du centre, qui lui offre les plus vastes possibilités, c'est-à-dire lui permet de s'ouvrir le chemin de Paris, de marcher sur la mer en coupant la ligne de communication entre les fronts anglais et français, de consommer la séparation des deux fronts. Le résultat de ces buts précis étant en fin de compte de nous contraindre à un bouleversement général de notre dispositif, à la faveur duquel il pourra créer une situation
| stratégique de nature à amener la décision. À la lettre
il se lance dans l'inconnu, et c’est l'inconnu qu'il sou- . haïte, confiant en son génie pour en tirer tout le parti
possible. Un tel état d'esprit donne à l'offensive de mars
1918 un caractère tout à fait nouveau.
[k est donc vain de discuter sur le choix de la direction d'attaque : le problème n'est pas là.
Les calculs de Ludendorff, si judicieux qu'ils fussent, se trouvèrent déjoués, parce que le commandement français sacrifiant tout à la nécessité, ne tint aucun compte des principes. Malgré la formidable brèche ouverte dans notre front, aucun chef ne se trouva pour ordonnér de
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crainte d'être tourné un recul général. Partout où l’on pouvait tenir, on tint. Et là où les unités avaient été prises, anéanties ou dispersées, on poussa des renforts pour tenter d'aveugler le trou béant. L'Armée française,
sans hésiter, se jeta à corps perdu au-devant de l'ennemi pour barrer le flot offensif. Nos soldats, arrivant par
paquets, combattaient héroïquement en retraite, formaient des noyaux de résistance où les unités de soutien
venaient s'accrocher. Le colmatage se poursuivit ainsi
de la droite vers la gauche et, chose curieuse, l'ennemi modifia sa direction d'attaque selon le même sens cher-
chant éperduement le vide pour s'y engouffrer. La faute
de Ludendorff commence ici. À mesure qu'il avance il perd de son audace, 1} oublie son dessein de provoquer la situation imprévue, il dessine lui-même le contour de la nouvelle cage où on va l’enfermer. Bref, ce chef qui veut sortir du front continu n'essaye pas lui-même de s'en dégager. Il reste esclave de cette formation, par prudence. Tout le problème cependant était là. Passer du
front continu à une formation discontinue. Que devait :
être cette formation ? ce n'est pas à moi de l'indiquer, mais il est clair que faute d’avoir imaginé un dispositif qui eut enlevé à l'ennemi la possibilité de reformer-:une
ligne ininterrompue, 1l devait se retrouver devant un.
front sans ailes.
Le fait qu'au 6° jour, le 26 mars, Ludendorff a donné 4
comme direction d'attaque Amiens et la mer, nous prouve
qu'il s'est résigné, faute de mieux, à l'offensive à obiectif … limité, chose qu'il avait voulu éviter cependant. Si au
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… leu de porter ses efforts, successivement et de proche en proche, vers l’ouest, dans le sens des aiguilles d'une montre, ce qui avait l'inconvénient de rétablir le contour du tront continu, Ludendorfi avait tranchement maintenu trois directions d'attaque, n'aurions-nous pas été contraints d'affaiblir notre défense en voulant répondre partout à la fois ? Qu'importe que ces trois groupes de forces se fussent écartés en éventail ? Ludendorff n'avait certes pas à redouter qu un ennemi beaucoup plus faible et en plein recul puisse prendre assez d'ascendant pour tenter des contre-attaques dans les intervalles. Le 30 mars, Ludendorff comprend si bien son erreur qu'il revient attaquer de nouveau vers le sud entre Montdidier et Noyon, mais sans résultat : il est trop tard. Encore une fois, ce n'est pas à moi à imaginer ce que l’assaillant eut dû faire. . J'estime simplement qu'il devait créer la situation imprévue et inextricable d'où fut sortie un bouleversement de notre dispositif propice à la manœuvre.
Une chose encore semble avoir péché dans le plan de
Ludendorff, c'est qu'il n'ait pas cherché à étendre la
mêlée à d'autres parties du front. Si large que fut le
| terrain de la lutte, il restait circonscrit et permettait le jeu de la nauria.
d À ce propos, le général Buat fait cette remarque :
« Cet homme qui professait si volontiers que l'art était
| de procéder par deux attaques au moins, n'en prévoit
en ne ar semer terne A
sur le front de France qu'une seule, grandiose, 1l est vrai, mais unique tout de même C'est l'erreur imtiale -qui a moins d'un hasard sur lequel un chef d'armée ne doit jamais compter dans le sens favorable, fera l'impuissance de tentatives gigantesques. » Îci, nous retrouvons l'esprit de prudence et de modestie de nos généraux qui ont trop le sens de la mesure pour s'imaginer qu on asservit le hasard. Nous retrouvons aussi une idée que les généraux du front occidental ont caressée pendant toute la guerre et qu'ils n'ont jamais pu, en somme, réaliser faute de moyens suffisants : à savoir la nécessité de prononcer deux attaques, une principale et l’autre secondaire. J'estime qu en ce qui concerne Ludendorff le reproche n'est pas fondé. Les deux attaques n ont d'intérêt qu'en tant . qu elles constituent un procédé de surprise, l’art consis-
tant à porter tout son effort sur un point au moment
où, trompé par une première attaque, l'ennemi a éloigné
ses réserves Dans le cas du 21 mars, la surprise était suffisamment obtenue par les procédés tactiques nou- | veaux mis en jeu par l'ennemi. Maintenant, dans la pensée du général Buat, les deux attaques répondent, en outre, à la nécessité de réaliser l'usure de l'ennemi avant d'en- | gager l'attaque décisive. J'attire l'attention de mes lecteurs sur cette doctrine dangereuse qui est à peu près : le seul enseignement de la guerre dont nos chefs veulent | se souvenir. Le général Buat, constatant que la bataille u du 21 mars, à défaut de résultats stratégiques a obtenu N une grosse usure des forces franco-britanniques, dit : « On s'attend à ce que le Premier-Quartier-Maître général w
en tire la conséquence nécessaire, qu'il va par conséquent continuer ses menaces sur les fronts allumés et lancer de nouvelles attaques sur d'autres points afin d'attirer . les dernières réserves françaises, après quoi dans un ultime assaut sur une partie faible — et toutes le seront en dehors des points de friction — il entrera dans le cœur des positions françaises où rien ne l'arrêtera plus. Cette tactique, Ludendorff est impuissant, par sa faute, à en faire l’application. [1 n'a pas assez épargné son infanterie: il a cherché la décision avant qu'elle ne soit mûre ; 1l a dépensé ses forces avec prodigalité avant le moment d'une récolte qu il ne peut plus ramasser. »
Je prie mes lecteurs de lire et de relire avec beaucoup de soin ce passage de l’ex-major général de l'Armée française, afin d'en garder souvenir au cours de la discussion qui va suivre. |
Ün général qui regarde son adversaire voit clairement les erreurs de celui-ci : mais que le même général à son tour ait à prendre un parti, on le verra adopter immédiatement, en la déclarant parfaite, l'attitude qu'il cñtiquait chez l'autre Ludendorff, en réalité, a fait exactement ce que le généra! Buat aurait vouiu qu'il fit Le 30 mars, alors qu on peut croire son eftort fini, Ludendorff profite du dégarnissement du secteur de Béthune et attaque le 9 avril avec vigueur, obtenant de nouveau une surprise totale. Non content de ce deuxième succès considérable,
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il joue le même jeu plus au nord, le 16, et c'est l'affaire 4 du Kemmel, non moins heureuse pour lui. Si ce nest pas là iancer de nouvelles attaques en vue d'attirer les réserves françaises, qu'est-ce que c’est donc ? Le malheur veut — pour l'ennemi — que ce ne soit pas nos dernières réserves. Dès lors, il eut fallu, selon le général Buat, que Ludendorff continuât à attaquer jusqu'à consommation complète. Reprocher à Ludendorff ensuite de n'avoir pas assez épargné son infanterie, c'est vraiment se moquer du monde. Où a-t-on vu, sinon dans la théorie de l’école, que l’agresseur ne s’use point ? Chaque fois qu un général prend l'offensive, il la justifie en disant que les pertes sont moindres que dans la défensive, tandis que son adversaire ne manque pas de prétendre que l'agresseur a fait d'énormes pertes justement parce qu'il attaquait, quitte d'ailleurs à prétendre le contraire aussitôt qu'il sera en mesure de prendre l'offensive lui-même. Nous verrons les généraux tenir ces propos contradictoires durant toute la guerre 6 Ludendorff a donc attaqué en trois endroits différents. | Il a gagné beaucoup de terrain, mais il n’a en rien modifié … la situation stratégique : il n'a pas épuisé nos réserves,
en revänche il a sérieusement usé les siennes. Comme Ludendorff a partout obtenu un effet de surprise foudroyant, on est en droit d’afhrmer qu'il s'est ménagé le maximum d'avantages. Si donc tout ce bel effort aboutit à l'épuiser sans résultat véritable, c'est qu'en l'état actuel | des choses, c’est-à-dire en front continu, la doctrine de l'offensive est la plus sotte qui soit et que vouloir désor: M
1 ds PAILLE ET LA POUTRE 287
. mais la ; prôner ei u préconiser comme l'instrument de la * décision, c'est commettre une grossière erreur.
Je dis bien l'offensive et non la contre-offensive. Toute l'équivoque réside dans cette confusion, nous le verrons bientôt.
Le général Buat conclut de l'usure terrible que Luden-
dorff vient de s'infliger inconsidérément que celui-ci va être obligé d'attendre le mois de mai pour attaquer de nouveau, car il a besoin de refaire ses réserves. À ce moment, ajoute-t-1l, 6 son adversaire se sera refait dans les mêmes proportions que lui ». D'où, il faut conclure, pour entrer dans la pensée du général Buat, que Ludendorff, non content des trois attaques de mars et avril, aurait dû attaquer sans délai, au lieu d'attendre le 27 mai pour avoir des chances de nous user définitivement, puis de nous achever enfin par une offensive dernière. Que voilà de graves assertions et qui nous rendent sérieu-
| sement inquiets sur la manière dont le général Buat
conduirait la guerre s'il était chef suprêmel Eh! quoi,
oublie-t-l où nous sommes ? Dans l'énorme poche qui
se gonfle sur le contour Noyon, Montdidier, Moreuil,
Albert, Arras et dans les poches secondaires plus au nord,
une accumulation tormidable de réserves françaises barre
le passage Ün ennemi prévenu, puissamment armé,
| fait bonne garde. Ludendorff va-t-il attaquer sans trêve
. sur ce mur. moins rigide qu ailleurs, mais plus meur-
trier ? [l ne l'a que trop tait. Va-t-il attaquer ailleurs ?
Mais partout se déroule un front fortifié, hérissé de
mitrailleuses, de batteries. Nous sommes toujours ‘en
pleine guerre de siège. Si Ludendorff se hâte d'attaquer, il se brisera. Il faut de toute évidence qu'il obtienne encore une fois la surprise, pour éviter de faire massacrer ses troupes et surtout pour réussir la percée. Or, la préparation de la surprise, telle que Ludendorff l’a conçue,
prend beaucoup de temps. Son procédé est lourd, certes,
mais au moins efficace. Il est illogique de reprocher à Ludendorff de ne pas ménager son infanterie, alors qu'on
le blâme de n'avoir pas su attaquer coup sur coup, sans :
délai. Il peut se faire que durant le mois entier, nécessaire à ses préparatifs, nous nous soyons refaits dans la même
proportion que lui, mais peu importe à notre ennemi. .
L] L2 1 Ce qu'il recherche maintenant c'est une usure d'un nou-
veau genre, non pas une usure par destruction, maïs une. usure par insuffisance. Autrement dit, ce nest pas seule-
ment en nous tuant du monde, en nous faisant des prisonniers, bref en dévorant nos effectifs par la bataille que Ludendorff espère consommer nos réserves, c est aussi en aliongeant le plus possible notre front. Îl est aisé
de comprendre que plus les poches creusées dans notre
ligne sont vastes, plus 1! nous faut de troupes pour les garder. C'est encore un des inconvénients de la formation
en front continu. Or quand :l existe une disproportion d'effectifs entre les deux adversaires, la disproportion |
s'accroît à mesure que le front augmente, si bien que le
plus faible s’affaiblit plus encore en s'élargissant. Du 21 mars à fin ma, Ludendorff a, de cette manière, accru ” notre front d'au moins 200 kilomètres. Et justement w
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endaient notre ligne précaire, nous étions contraints de es bourrer d'effectifs. Par exemrle pour tenir la poche de Château- Fhiecry, il nous a fallu trois ou quatre fois plus de divisions que pour tenir précédemment le Chemin des Dames, — le plus long chemin entre deux points donnés étant évidemment une ligne courbe. Ainsi, après chaque offensive, nous étions obligés d'immobiliser quelques divisions de plus pour garder la poche creusée, ce qui diminuait d'autant nos réserves. Et en fin de compte, l'on peut se demander si le général Foch, les Américains n'ayant pu intervenir à point nommé, aurait eu assez de troupes pour arrêter la grande offensive allemande du 14 juillet. Pour ma part, je n'hésite pas à répondre, non. Îl est incontestable que, faute des 300.000 Américains qui au 14 juillet se trouvaient mélés à nos troupes, de larges espaces seraient restés ouverts faute de réserves à y jeter capables de les boucher. Dés lors, c'était l’obligation fatale, absolue, inéluctable de : eplier toute notre ligne pour raccourcir notre front, c'était le moment décisif tant attendu par Ludendorif des grands mouvements à la faveur desquels Paris eut | été découvert : c'était la défaite, ou les approches de la défaite, par manque de combattants. Grâce à Dieu, . l'Allemagne par sa folle barbarie avait d'avance perdu le fruit ‘de ses efforts : les Américains, avec leurs divisions à cflectifs complets, sont arrivés à temps. En juin ils relevaient déjà quelques unités dans les secteurs tranquilles, libérant ainsi les nôtres pour la bataille. En juillet,
ils allaient prendre part à l'attaque dans l’armée Degoutte | 1
en notre ni ns “ii en jeu me dernier inein de l'Allemagne. La és suprème pensée % P in, était faite. | où Mais que ce soit là un Eutubie ptovilenHel sur ul nul général n'avait en 1916 le droit de compter, ñe faut-il
l'usure de l'énnemi avant de rechercher la décision, : nous rnonirent-ils pas qu'ils ont totalement oublié l’i tervention décisive de ce facteur providenuel ? Quiconque entreprend dans la guerre riocerne d'user nuriériquèment son adversaire n'y parvient qu'à l& condition de dispose d'une supériorité formidable en effectifs. Ce n'est pas parce que Ludendorff a gaspillé ses troupes, en attaquant. — peut-on attaquér sans pertes ? = ni parce qu'il nout a donné le temps de nos refaire danis les grands inte valles dé s68 offensives, ni même parce qu'il 4 pas pb la bonné direction d'attaque qu'il a échoué, c'est parc ë que nôtre comfmandefnent à eu au rnoment psychologique un réservoir inépuisable d'hommes à s4 dispésition L
Supposez qu'à partir de mai 1917, il y ait eu à la tête de l’arrnée française « un vrai militaires ce ‘ést-à-diré u -homime 1nbu de la supériorité de l'offensive et qui Li l'intention d’user l'ennemi aurait prononcé deux ou trois puissantes attaques sur tout lé ffont, ce nest pas à la fin de mai 1918 que noùs eüssions été én pleine cri d'effectifs, c'est au mois de mars. Il est probable dés que l'armée française, faute de résefves suffisantés, au
| ps nous avons eu assez de Lis tout juste, pour bélisot | soudure américaine. Et s'il n'avait pas résisté de tout © son pouvoir en dernier lieu, au courant d'offensivite for- 1é qui éclata au début de l'année 1918 parmi les Etatsjors et qui tendait en vertu des immortels principes à 1s jeter dans une offensive préventive, de nature, disait. n, à briser dans l’œuf les projets de Ludendorff : notre ne était consommée, car les rôles étaient inversés : est Ludendorff qui aurait contre-attaqué. J'ai raconté ins G, Q. G:, secteur 1, qu'elle fut alors l'aberration de majorité des « brevetés » visiblement empoisonnés ; ir les principes et qui n'avaient plus la vision du bon
us l'usure de l'ennemi, faire de ce principe Ho 1 dogme tiré des enseignements de la guerre, quand on est trouvé soi-même aux limites de l'usure et que l'on it tout au Deus ex machina représenté par l'Amérique,
démontrer de façon aveuglante que le grand drame ous a rien appris. Un stratège qui inscrit de tels
‘ pes en tête de sa doctrine fera courir à son pays les ja
saura pas toujours sous Ja |
faillite de l'art guerrier que l'adhésion à ce dogme des autorités militaires ? L'usure dont il s ‘agit, remarquez-le bien, n'est pas fictive ; elle est réelle, intégrale, elle signifie l'épuisement des effectifs, c'est-à-dire des millions | de vies fauchées avant d'acquérir l'usure morale indise. pensable à la victoire. La boucherie, le massacre jusqu pu dernier, voilà ce que veut dire l' usure dans ces conditions. Mais l’art militaire, il me semble, n'en demande pas tant. Féru de solutions élégantes, il ne veut qu'obtenir par la. manœuvre une supériorité provisoire, apparente, sur un. point donné et juste le temps suffisant pour triompher. d'un adversaire intrinséquement plus fort. Ainsi ont agi. les grands capitaines d'autrefois. Mais que des militaires n'essayent plus même de tabler sur le pouvoir de la ma-. nœuvre pour arriver à bout de l'ennemi, qu'il leur faille l'épuisement réel de toutes les ressources humaines. qu'ils ont en face d'eux, avant de se lancer à la conquête. de la décision, n'est-ce pas la preuve qu'ils décrètent. eux-mêmes que leut art de trompe-l'œil n'a plus rien à. faire dans les guerres modernes où triomphe la réalité > Quant à admettre qu'on puisse consommer l'usure de l'ennemi sans consommer la sienne propre du moins dans. des conditions comparables à celles de la Grande Guerre, c'est une idée que repoussera tout homme de bon sens.
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Maïntenant que vous avez saisi la manière spéciale | dont Ludendorff comprend l'usure de l'ennemi, vous
erez étonné d'entendre lé général Buat se demander, à propos de l'offensive du 27 mai sur le Chemin des james : « En vérité où Ludendorff voulait-il en venir à la suite de cette attaque ? Avec un peu de bonheur, elle arriverait sur la ligne : Aisne, Vesle, Montagne de Reims. vec beaucoup plus de bonheur, — un bonheur difficile escompter — elle pouvait atteindre les abords de Sois- , Château-Thierry, la Marne, jusqu'à hauteur de Dormans, la lisière occidentale de la montagne de Reims. La décision en serait-elle plus proche ? » Employer le ton dédaigneux, vis-à-vis de l'adversaire, quand le danger est passé, cest une coutume chez les guerriers. Dans Homère, on les voit se lancer les ni injures : ( cœur de
veuille, en outre, indiquer à son ennemi ce quil aurait dù faire; c'est toujours dangereux.
Le Qu'on suppose, au contraire, dit-il, les Allemands à Cassel. Toute la gauche alliée — Belges et Anglais — t aussitôt contrainte de reculer sur Calais, Saint-Omer, Bassée, formant, entre ce point et Arras, un saïllant éminemment dangereux. »
Ainsi, selon le général Buat, ce n’est pas au Chemin es Dames, presque dégarni de troupes, que Ludendorff evait attaquer au 27 mai, c'est en Flandre 1 Bien que € sois un peu effravé de contredire le chef de l'État-Major éral, je répète que l'idée d'ébrécher et de faire même ter l'extrême pointe du front occidental est dispro-
1 et due la alt e presse “6 a en pan (D pen L | tagne qui accouche d une souris. N' ab qe a
Buat, Aenstuiite déterminé, est me téméraire que Ludendorff. Pour lui, il n'y a qu'à foncer, et l’on passe. Peu importe que tout ce front angle-français soit formi-. dablement défendu, que la ss des troupes y s0
on ce qui rend une nourelle surprise Sp à c’est là que Ludendorff devrait attaquer. Vous ne n croyez pas ? Écoutez-le plutôt : ;
« Mais encore qu ‘on imagine ! les Allémande one d'Amiens et en voie de déboucher sur Abbeville. Tout l'armée belge et l'armée britannique, menacées d'êt coupées de la France, sont chligées de se replier en hâ — et comment l'auraient-elles pu faire | — sur le pays eu sud de la Somme. Voilà des attaques tactiques dont. les conséquences stratégiques méritent qu'on s'y arrêt D'ailleurs, les conditions tactiques de ces deux attaq n'étaient pas si mauvaises que Ludendorff le pré
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