CHAPITRE XV
Fragment sur la langue allemande.
§ 83. — Sa richesse.
Un Allemand qui parcourt une grammaire allemande rend grâces au ciel d'en posséder une partie sans Tavoir apprise, et précisément celle qui est la plus difficile. Mais comme nous aimons à adresser des compliments vers tous les points cardinaux et tous les vents intermédiaires, autant pour nous gagner toutes les nations que pour gagner quelque chose d'elles, nous avons souvent sincèrement souhaité que notre langue pût devenir plus .anglaise, plus française, plus régulière, surtout quant aux verbes irréguliers, et qu'elle prît en général une plus grande disposition à devenir cette langue universelle cherchée parles philo-
208 POKT1QUE, $ 83.
sophes, afin que les étrangers eussent moins de difficultés à l'apprendre. S'il n'y avait à côté de nous qu'une seule langue étrangère, la langue française, par exemple, nous nous serions depuis longtemps débarrassés de ce grand nombre de mots et de locutions qui subsistent comme autant de marques distinctives entre notre langue et celle des Français...
On a proposé de remplacer les caractères allemands par des caractères latins : parmi les différentes raisons alléguées pour justifier cette substitution, il y en a surtout une qui paraîtrait servile dans la bouche de toute autre nation : c'est qu'il y aurait un grand avantage pour l'étranger qui apprend l'allemand, à trouver tout d'abord son écriture à la place de la nôtre. Seulement il ne faut pas nous enlever le mérite d'un pareil sacrifice en faisant observer qu'au fond nous n'avons pas d'écriture à nous, et que nos caractères ne sont qu'une corruption des caractères latins; car ces derniers euxmêmes ne sont que des caractères grecs altérés ou agrandis, et ces derniers dérivent des caractères orientaux (234). De sorte que les Romains auraient pu se rapprocher des Grecs en adoptant leur écriture, et que ces derniers auraient pu en faire autant quant au monde entier dérivé de l' Orient, par le moyen d'une imprimerie orientale.
Cependant nous ne sommes pas au fond aussi dé-
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voués à L'étranger que nous paraissons l'être ; seulement nous voudrions posséder un ensemble de toutes les supériorités el de toutes les couronnes; et nous regardons plutôt vers le but qui est devant nous que vers ceux qui sont derrière nous. Nous exaltons énormément une littérature étrangère in corpore, nous chantons un vivat à toute une ville ou à une contrée entière qui se trouvent en dehors de nos enceintes et de nos limites ; niais quand se présente un auteur seul pour prendre sa part de ce vivat, nous établissons une différence entre lui et la foule, et nous trouvons en lui mille choses à reprendre. Le contraire arrive quand il
- it de notre propre littérature : nous traitons son ensemble avec dureté ; nous n'élevons pas un seul mur pour le temple de sa gloire ; mais nous plaçons sur un char triomphal tout auteur individuel afin de nous atteler devant lui (235).
Nous reproduisons, pour bien nous fâcher, les jugements quelque peu naïfs que les Français portent sur nous ; mais qu'arriverait-il si un Parisien reproduisait ceux que nous portons sur les Parisiens (236)? L'un et F autre fait prouvent à la vérité que nous n'avons ni la vanité française, qui croit que l'Europe tout entière est son écho et son odéon, ni la fierté anglaise qui se passe de tout écho. Pour nous rendre la dignité que nous perdons par lâchasse mesquine que nous faisons
POÉTIQLE. — T. II. 14
après les éloges des étrangers, il n'y a peut-être que notre philosophie, dont les chameaux ne peuvent passer parle trou d'aiguille d'une porte ou d'une oreille de Paris ou de Londres (237).
Nous revenons à l'allemand pur et simple. Plus il y a de libertés de langage, de variétés, d'exception, mieux cela vaut, selon moi, pour nous et pour notre richesse ; pour nous, qui puisons dans la règle des règles, dans les coutumes de la langue, il n'y a pas d'irrégularités ; ces dernières n'existent que pour l'étranger qui doit soumettre d'abord notre législateur, c'est-à-dire les usages de notre langue (238), au sien, et ranger et apprendre nos lois d'après les siennes. Car s'il y avait une règle générale, toutes les langues n'auraient qu'une seule grammaire (239). Je suis par conséquent partisan de tout ce qui rend notre langue différente des langues étrangères...
Notre langue nage dans une abondance si belle qu'elle n'a qu'à puiser en elle-même et à exploiter pour ses créations trois veines des plus riches : celle des différentes provinces, celle de l'ancien temps, et celle du langage figuré des métiers. Pourquoi serions-nous choqués, surtout en prose, et lorsqu'elles ne remplissent que le quart d'une ligne, par des locutions de province, plus que ne l'était Homère par des idiomes qui donnaient peut-être leurs cou-
P0ÉT1Q1 E, ;. Ml
leurs à une page tout entière, ou plus que les Grecs chez qui le dialecte attique n'est devenu dominant que sous la domination des Romains, ces semeurs d'esclavage et ces planteurs d'esclaves? La seule bonne réponse à faire, c'est qu'au fond nous n'en sommes pas choqués du tout : car on n'a qu'à nous donner des auteurs d'un esprit original et vigoureux, comme un Schiller, un Lessing, un Bode, un Gœthe, qui nous apportent des locutions provinciales de Souabe, de Lusace, de Basse-Saxe ou des contrées Rhénanes (240), et nous ne manquons jamais d'accueillir avec tous les honneurs qui leur sont dus ces ternies qui sont nos frères et nos compatriotes.
Si l'on m allait rouvrir les mines d'or pleines de trésors de L'ancien allemand, on pourrait élaborer tout un dictionnaire, par exemple sur les seuls ouvra-.- de Fischart. Ce serait une entreprise pieuse et cependant réalisable par Henri Yoss et quelques autres, que de composer un dictionnaire contenant seulement tous Les mots qui ont vieilli depuis quelques les, sans nous laisser d'héritiers qui portent leurs noms (2 il). Chaque siècle particulier pourrait même avoir de cette manière son dictionnaire ou son registre particulier de mots apparents. Nous autres, Allemands, nous devrions profiter avec joie de la faculté que nous avons de rajeunir des mots vieillis, tandis
que les Anglais et les Français n'osent recevoir que des mots de fabrication récente, et qui même, au lieu d'être faits d'une argile indigène comme chez nous, empruntent une argile exotique. L'Allemand, toujours complet dans ce qu'il fait, écrira tout autre livre complet plutôt qu'un dictionnaire de sa langue ; car il faudrait, à chaque nouvelle foire, ajouter un volume supplémentaire contenant les mots d'invention récente; de sorte que le dictionnaire de Campe, quoique difficile à faire, est cependant facile à surpasser. Le nombre des sources qu'un auteur voit jaillir à chaque pas sur le sol de notre langue, est tellement considérable qu'il doit les éviter plutôt que les chercher, et que, dans le feu de la composition, il arrive souvent qu'il ne sait pas lui-même qu'il a créé un mot nouveau. Cette confusion d'un mot nouveau avec un mot ancien, cette présence inattendue et non recherchée du premier fournit en même temps la meilleure preuve de sa valeur ; il en échappe de nouveaux et de justes même à des enfants.
C'est dans la traduction de Shakespeare par Schlegel et dans celles de Yoss que notre langue fait surtout jouer ses eaux artificielles; les chefs-d'œuvre de ces deux auteurs donnent quelque poids à ce souhait de l'auteur de ce livre : que tous les traducteurs sachent bien toute la latitude qu'ils ont et dont ils peu-
vent se servir pour donner à la langue de l'harmonie, de L'abondance, de la pureté, Latitude plus grande encore que celle de l'écrivain original Lui-même : car
ce dernier, entraîné par la matière, peut quelquefois oublier la langue; tandis que, pour les traducteurs,
la matière, c'est justement la langue elle-même.
Ce sont du reste Les poètes qui, dès qu'on leur attribue la faculté d'un choix savant, introduisent avec Le plus de facilité des mots nouveaux, que la poésie, en leur donnant un cadre d'or, fait paraître davantage! t retient plus longtemps devant les yeux... Il y a encore un excellent moyen d'introduire un mot nouveau, c'est de le mettre sur le titre d'un livre : les journaux le répandent alors avec encore plus de bonheur et de facilité....
Quant aux tournures et aux locutions nouvelles, elles rencontrent, pour pénétrer par cette porte étroite, dans l'univers vivant de la langue, beaucoup plus de difficultés et de lenteur que les mots isolés. Il y a plusieurs raisons de ce fait : d'abord l'emploi de toute une fonction créée par autrui ressemble quelque peu à un vol et à un écho; et, en second lieu, la solennité de ces locutions convient moins bien que la brièveté d'un mot seul à la simplicité de l'esprit de société et du langage ordinaire.... En général, c'est h la poésie que la prose emprunte de quoi fonder et
nourrir la force de son langage ; car la poésie doit toujours s'élever à l'aide de plumes nouvelles, tandis que la prose se sert de vieilles plumes qui tombent des ailes de la poésie. De même que la prose est née de la poésie, c'est par elle aussi qu'elle prospère. Notre langue ressemble à une chambre dont les murs, couverts de glaces, reproduisent et reflètent les objets de tous côtés. Pour avoir le tableau complet de toutes ses richesses, il suffit d'examiner le trésor de ses verbes radicaux sensibles *. Ce n'est en général qu'en possédant bien les verbes, qu'un auteur finit par se rendre maître de la langue....
Celui qui cherche à enrichir la langue de mots
* Il y a bien des années que l'auteur de ce livre a composé, pour sa propre utilité , un petit registre des verbes radicaux sensibles, et un autre plus considérable de tous les verbes radicaux ; la division principale y est celle des verbes intransitifs et des verbes actifs. Il y a quatre-vingts verbes neutres pour exprimer le mouvement d'un endroit dans un autre ; plus de soixante-dix actifs du même sens, et ces derniers sont indéfiniment multipliés par les préfixes itératifs et autres. Pour exprimer le son, nous avons cent verbes, depuis les indications les plus générales jusqu'aux sons de la musique, des hommes, des animaux.... La richesse, quant aux verbes qui désignent les actions de mourir et de tuer, est immense; mais pour les verbes qui désignent celles de haïr et de séparer, elle est plus grande encore. La langue est beaucoup moins riche pour exprimer l'action d'accoupler, de réunir, etc. Elle est tout à fait pauvre en mots qui indiquent la joie.
POÉTIQUE, S s,. H8
qu'il crée, fait le plus souvent preuve de pauvreté à ['égard des mots anciens : ce sont là des fleurs qui ne doivent leur plénitude qu'à une faiblesse maladive, et qui poussenl des feuilles nouvelles. (Test pourquoi Lavater a créé à lui seul plus de mots que Leasing, Herder et Goethe n'en ont créé ensemble: quand il ne savait pas s'exprimer, il créait un mot nouveau *. Ce sont les enfants qui en créent le plus, précisément parce qu'ils y sont forcés par la gène boiteuse que l'ignorance impose à leur langage.
£ 84. — Du purisme de Campe (242).
Je prêche le purisme, tout en faisant l'aveu d'avoir assez souvent péché contre lui : mes conseils et mes aveui deviennent plus faciles les uns par les autres. Donnons d'abord les objections qu'on peut faire à cette tendance qu'a professée Campe, d'éliminer de la langue allemande certaines expressions et d'en adopter d'autres.
* Laissons-lui cependant la gloire de celles de ses créations qui ont procuré à sa science nouvelle des physionomies, des ternes nouveaux et nécessaires.
W POÉTIQUE, § Si.
Le lieu de naissance de toute langue, de ce second organe de l'âme, nous est indifférent, pourvu que nous la comprenions. Au fond tous ces fleuves dérivent d'une même source orientale, de même qu'ils ont peut-être devant eux une seule mer ; car il est possible qu'après des billions d'années, une civilisation supérieure vienne confondre toutes les langues en une seule ; et pourquoi tiendrions-nous plus aux sons de la patrie, qu'aux sons étrangers que nous amène le progrès de la civilisation ?.. .
Un mot étranger appartenant à une science ne peut être transporté en allemand qu'avec cette science elle-même ; dès que par exemple un philosophe quelconque aura établi et désigné par un nom nouveau, comme indifférence, clinamen des atomes, etc., une nouvelle chaîne de pensées, ce nom doit rester pour notre usage, si l'on ne veut faire accompagner le nom indigène mis à sa place, de la reproduction de toute cette chaîne dépensées.... Quand nous autres, Allemands, brassons notre langue avec des éléments de toutes les autres langues, il ne faut pas oublier que c'est parce que nous trouvons à apprendre dans toutes ces langues, et que nous sommes la nation de tout le monde, une nation cosmopolite. Un second baptême, surtout au moyen d'un terme étranger, n'est répréhensible qu'à l'égard des choses que nous
savions déjà et qui par conséquent avaient déjà leur nom... Les Romains, qui étaient aussi une nation de tout le monde, quoique très-positive, également cosmopolites, quoique négativement cosmopolites, acceptaient facilement de toutes les nations des choses, des arts, des armes, des dieux, etc.; mais rarement des mots sans leur faire subir de grandes transformations; il faut cependant toujours excepter le cas où ils allaient, comme nous, chercher des sciences en Grèce, comme ils y étaient d'abord allés chercher des lois. En général, l'hospitalité que nous accordons aux termes étrangers, est en grande partie excusée et expliquée par l'hospitalité tout aussi grande avec laquelle nous recevons les termes allemands, soit vieillis, soit tout à fait neufs. Cette prédilection pour tout ce qui est étranger, qui brode dans notre manteau de couronnement quelques points brillants, ne pourra ni effacer ni couvrir le tissu indigène fait avec nos richesses les plus anciennes et les plus récentes.
En dernière analyse, le peuple lui-même ne perd pas toujours à l'adoption d'un terme technique étranger. Car, de deux choses l'une : ou bien ce terme désigne un, objet matériel, qui finit par se traduire lui-même à Tu-il, et qui, s'il n'était pas désigné par un mot étranger, se ferait créer un mot nouveau
dans la langue elle-même ; ou bien le terme étranger désigne une idée abstraite et scientifique, et alors le son déterminé qui lui est propre le conserve intact pour le sens défini qui vient s'y rattacher peu à peu... On peut observer ce dernier fait sur les femmes du monde qui comprennent le sens de tant de mots grecs, sans l'avoir jamais demandé à un hôte ou à un amant, et n'est-ce pas en général ainsi que les enfants apprennentune langue? Ils n'apprennent qu'au moyen de l'analogie des mots; et cependant ils apprennent les mots avant l'analogie qui en résulte. Puisque des mots philosophiques et abstraits comme : cependant, mais, en vérité, finissent par être compris par les enfants eux-mêmes, des termes étrangers, dont le sens est exprimé par un objet ou par une série d'idées connue, doivent être compris beaucoup plus facilement encore par des hommes d'un certain âge. Comment, sans cela, le peuple de Londres arriverait-il à comprendre un mot nouveau dérivé du latin, qui n'a été rendu anglais par aucune autre modification nationale qu'un suffixe? Et le peuple de Paris? Est-ce que tous ces termes nouveaux vont rencontrer dans la langue où ils entrent un parent anglais ou français, qui puisse leur servir d'interprète, comme par exemple tous les termes grecs mis en vogue en France parla révolution?...
POÉTIQUE, $ si. -il!)
Quelque rigoureux d'ailleurs que puisse être le pu*
riste, il n'ira jamais assez loin; il pourra toujours arriver qu'on Lui prouve que mais avons conservé tel terme de racine grecque ou persane, pian- ne rien dire de L'incertitude dans laquelle il est condamné à rester à L'égard de ces mots dont l'origine et la dérivation ne sont pas tout à fait clairement établies....
C'est surtout en Grèce que les médecins et les philosophes allemands, de même que les Français, vont enrôler le plus de troupes auxiliaires; chacun d'eux veut écrire en grec au moins pendant une demi-minute, et dit, en omettant le non : « Grseca sunt, leguntur. » Ils vont même jusqu'à laisser de côté, pour désigner une opinion nouvelle, un nouveau terme allemand ou un vieux mot grec, et à former de préférence une nouvelle c< un position grecque.
Ce même reproche assez grave d'adultère commis avec des langues étrangères, est encore mérité par les professeurs de l'enseignement secondaire et de l'en-
-iiement supérieur, qui n'aiment pas à respirer une atmosphère allemande parmi leurs auditeurs : car ils sont persuadés que le latin ne peut être mieux enseigné que dans un demi-latin. Ces vices de langage doivent se graver fortement dans les âmes jeunes el impressionnables, et transformeras jeunes gens qui
sont puristes de naissance (car quelle autre langue parlerait-on avant la sienne?) en véritables maculistes *. Il est vrai, et nous l'avons déjà dit, qu'un système nouveau n'est pas tenu de se traduire luimême et tous ses termes en allemand ; mais lorsque nous inventons des choses et des maximes nouvelles, pourquoi ne pas les désigner tout d'abord par un terme allemand? C'est le seul moyen d'enrichir le monde de la matière et de son nom tout à la fois. Au commencement, la matière explique facilement le nom; plus tard, le nom explique difficilement la matière, et en tout cas un nouveau terme national est beaucoup plus facilement compris qu'un nouveau terme étranger, si toutefois Swift a raison de poser ce principe qu'un homme qui ne comprend d'une chose que la moitié vaut beaucoup mieux qu'un autre qui ne la comprend pas du tout. Beaucoup de créateurs de systèmes et de termes étrangers qui les expliquent auraient pu nous enrichir réellement en créant des termes nationaux; car il nous serait du moins resté quelque chose de ces systèmes, savoir ces mots nouveaux....
Quelque grande, quelque effrénée que soit la con-
* C'est ainsi que les franciscains appelaient les dominicains qui niaient la conception immaculée de Marie.
POÉTIQUE, S 8t. »»1
fusion de Langues qui tourbillonne actuellement dans Les ouvrages scientifiques, Le puriste peul se consoler m eonsidéranl que depuis cinquante ans, Les ouvrages de goût, et ceux qui se rapportent aux intérêts généraux de L'humanité, ont perdu beaucoup plus de tenues étrangers, que n'aurait du le faire espérer l'importation perpétuelle de ces termes....
Après tout, ce qui nous semble le meilleur, c'est de nous fortifier gaiement, en rendant grâces àDieu et à (lampe, avec notre armée nationale, sans renvoyer pour cela les bonnes troupes étrangères que nous avons recrutées. L'harmonie, la prosodie, le coloris spirituel, l'esprit, la concision, la variété des sons ont également besoin de ces deux mondes et les exigent pour qu'ils puissent mieux choisir.... L'auteur de ce livre peut d'ailleurs terminer ce paragraphe avec la conviction d'avoir écarté de cette seconde édition tous les mots étrangers qu'il a pu supprimer sans altérer la pureté de son langage ; et c'est ce qu'on verra facilement , si l'on compare la première édition avec la seconde.
§85. — Observations diverses sur le langage.
La concision du langage a pour fin d'économiser du temps au lecteur et non de lui en coûter. Quand, après deux longues phrases difficiles, on met : « et réciproquement », ce pauvre lecteur est obligé de les lire de nouveau et de se donner la peine d'en renverser le sens ; de sorte qu'il n'y a que les petits retours insignifiants qui puissent être exprimés de la sorte. C'est ainsi que j'ai perdu beaucoup de temps en lisant l'excellente biologie de Treviranus qui , par l'emploi des adjectifs démonstratifs, me forçait toujours à retourner sur mes pas, tandis qu'il eût été beaucoup plus simple et du moins plus clair de répéter un terme monosyllabique. C'est pourquoi Johnson ne disait jamais : « le dernier, le mentionné » , et qu'il évitait toutes les parenthèses : il s'en trouve à peine six dans tous ses ouvrages *. Tant il est vrai qu'on ne peut jamais trop ménager le lecteur ; pourvu que la matière n'y perde rien, nous devons pour ainsi dire le porter sur nos mains ayec nos doigts d'écrivains. Ade-
* Boswell. Vie de Johnson*
l'OKlïol K, S 16
lung a horreur des parenthèses; KJopstock, dans sa Ii<:/jff/)/i</t/e des semants, enchâsse quelquefois dans une période une autre période de construction semblable et tout à t'ait indépendante, et avec autant d'aisance que s'il devait en intercaler encore une «autre dans cette dernière. Sterne l'ait preuve à cel égard de beaucoup plus de mesure. Des parenthèses courtes et. décousues peuvent prendre la parole comme des périodes nouvelles; mais une longue période parasite doit avoir la même racine grammaticale que la proposition principale ; et le t'ait de ne pas forcer le lecteur à revenir sur ses pas, est précisément ce qui est le critérium de sa valeur...
On montre plus de respect pour le lecteur par une longue période que par dix phrases courtes ; car il est obligé de faire un ensemble de ces dernières à force de les relire et de les répéter. L'écrivain n'est pas un orateur et le lecteur n'est pas un auditeur; l'écrivain, qui va lentement, est libre d'offrir à son lecteur, qui Lui aussi \ a lentement, des périodes au moins aussi longues que celles qu'offrent un orateur passionné, comme Cicéron, à un peuple passionné ; je ne cite qu'une période longue d'une page et cependant bien claire de son «recours pour Archias : depuis sed ne cui vestrum jusqu'à génère dicendi ; période citée également dans la traduction de Batteux par Ramier. L'an-
tiquité, les Anglais, les anciens Allemands laissaient se développer de longues périodes ; ce n'est que dans les temps de décadence du goût, par exemple chez les Romains, ou dans les temps de mesquinerie comme chez les Français, ou dans des écrivains comme Gellert et Rabener, que le tronc sublime se divise en verges de saule. Qu'est-ce qu'un hachis de périodes de Rabener auprès d'un roast beefàe Liscow ?....
- § 86. — L'harmonie de la prose.
Le prosateur lui-même désire et cherche à obtenir, dans les passages d'inspiration, une harmonie supérieure et un rhythme ; il veut véritablement chanter comme on chante au printemps, dans la jeunesse, sous l'influence de l'amour et dans un pays chaud; dans ces moments il ne veut pas parler; sous l'influence du froid, le style tousse beaucoup et gémit...
Que de fois il est arrivé à l'auteur de ce livre d'éprouver, dans ses heures d'essor, une envie pressante de se jeter dans les vers pour voler au lieu de nager ! . . . Il y a un rhythme propre à la prose ; mais il diffère suivant les livres et suivant les auteurs, qui du reste
POÉTIQUE, g 86. M
ne doivent pas le chercher ; car de môme que l'inspirât ion du poète lui donne la mélodie, l'inspiration de
certains grands hommes, depuis un Luther jusqu'à un Lessing et à un Herder, devient spontanément rhythmique. Dès qu'il existe un fleuve de pensée vivant et non gelé, il ne peut manquer de bruire ; et dès qu'il y a dans l'âme de la plénitude et de la tempête, cette tempête ne peut manquer de mugir, lorsqu'elle traverse une forêt, ou de murmurer, lorsqu'elle joue entre les fleurs. Les oiseaux dont le vol est très-élevé, ont, d'après Bechstein, des plumes ou des ailes même aux pattes. C'est un fait remarquable que l'harmonie, quand elle domine, peut troubler le sens, non dans la poésie, mais dans la prose ; et cela avec plus de force que toutes les images : car ces dernières présentent les idées, tandis que la première ne fait que les accompagner. Cependant cela n'est possible que lorsque les idées ne sont pas assez puissantes et assez grandes pour nous élever et nous maintenir au-dessus du toucher et de l'examen de leurs signes, c'est-à-dire des sons. Plus un ouvrage a de force, mieux il supporte la sonorité ; l'écho doit se trouver dans des édifices larges et vastes, non dans de simples chambres. Dans l'histoire de Jean de Millier, l'idée est assez forte pour supporter et même pour exiger un son moitié continu, moitié heurté, le mugissement sourd d'un fleuve
vivant sous la glace dure. Dans Y Èpaminondas de Meissner la musique instrumentale du bruit couvre entièrement la faible musique vocale du sens. Dans la psychologie esthétique ou l'esthétique psychologique d'Engel, de même que dans ses récits, la beauté du t rhythme ne résonne pas plus haut que l'esprit et la clarté de ses idées ; mais ce défaut se trouve au contraire dans son éloge du roi, qui sent son thème d'écolier, et qui montre une telle pauvreté de pensée qu'il ne fait même pas l'éloge de l'orateur. Le styliste peut louer un styliste ; Engel peut louer un grand psychologue ; Millier, Tacite ; Gœthe, Herder ; Reichard, Gluck; Fontenelle, les académiciens; Klopstock peut se louer lui-même ; mais puisqu'une affinité d'esprit donne à peine la permission et la faculté de blâmer, pourquoi le discours élogieux aurait-il sur le blâme l'avantage d'être compatible avec l'ignorance et la dissemblance ? Une âme ne doit se refléter couronnée et ornée de guirlandes que dans une âme parente et même supérieure. C'est pourquoi il y a de l'arrogance à louer un grand homme; et c'est précisément à cause de cette parenté et de cette relation intimes et flatteuses de l'objet loué avec l'auteur qui loue, qu'il est plus facile, plus excusable et moins contraire à la modestie, de se louer soi-même.
Revenons à la question. L'oiseau ne chante que
POÉTIQUE, § s.. ru
lorsqu'il sent sa foret1 pnintanière et que L'amour L'anime; la statue de Ifemnon ne résonne que Lorsque
les rayons du soleil La touchent et la réveillent ; il en doit être de même de la parole vivante qui appelle le s* n i . au LiëU d'être appelée par lui; on ne doit jamais, femme ce vide Laharpe et mille autres Français et cent Allemands, poser péniblement une échelle, pour monter une gamme. Il faut cependant, mais en dehors des heures d'inspiration, exercer et examiner l'oreille, même sur des ouvrages purement harmonieux, comme le Panégyrique d'Engel, et quelquefois sur Sturz, Zimmermann, Hirschfeld, Meissner, etc.; mais ce n'est pas au beau milieu de la rencontre vigoureuse de toutes les forces, qu'il faut faire de la musique, pour négliger le combat et la victoire. La de Lessing a pour nous des sons d'un charme particulier, surtout à la fin de ses périodes. Wieland nous satisfait le plus souvent en restant beau jusqu'à la fin de sa phrase. Le grand Haller, dans ses romans (autant que je puis m'en souvenir depuis ma jeunesse), nous transporte par l'emploi fréquent de ces dactyles que Longin * appelle le rhythme sublime de la prose, et dont Démosthènes a fourni de nombreux exemples. Klinger, Gœthe, Gœrres, peuvent donner lieu à des
* Them. , 39.
remarques semblables ; tandis que le seul Klopstock, qui dans la poésie est un véritable compositeur et artisan de sons, interdit à sa prose virile de flatter l'oreille d'une manière quelconque.
11 est difficile de déterminer les lois de l'harmonie pour la prose qui erre et se promène sans limites, et l'on ne peut guère établir et suivre à cet égard qu'une loi négative qui interdit les dissonances. C'est tout au plus à la fin des périodes que l'oreille peut, comme en général vers la fin d'un morceau de musique, réclamer un peu de cadence. Chez les anciens on demandait, on donnait et on sentait davantage, et si nos oreilles sont devenues plus exigeantes avec et dans le temps, ce n'est pas du moins à l'égard de la qualité et deY intensité. On n'a qu'à se rappeler ce fait, que tout un auditoire romain (d'après Cic. in Orat.) éclatait de plaisir devant cette phrase harmonieuse de l'orateur Carbon : « Patris dictum sapiens temeritas filii comprobavit, » ou que ce même peuple, encore peu civilisé, se mettait en fureur devant une syllabe d'une mesure trop longue ou trop brève. Quant à notre peuple allemand, il n'y a point de faute contre l'harmonie qui puisse lui donner des névralgies ou des maux d'oreille ; un tintamarre de mots bruit et passe doucement devant des oreilles qui sont déjà accoutumées à porter et à recevoir des choses plus pesantes,
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par exemple des boucles d'oreilles en or d'un son mat. Mais les Français dont nous devons aimer l'amour pour leur langue plus que leur langue elle-même, écoutent leurs auteurs avec des oreilles de juges si délicates et si sévères que Rousseau, d'après madame Necker *, aurait appelé avec intention le sénat romain : « cette assemblée de deux cents rois, » au lieu de « trois cents rois, » uniquement pour éviter la ressemblance des sons, de même que Buffon dans son éloge de La Condamine (243), l'académicien, aurait nommé celui-ci un confrère de trente ans, au lieu de vingt-sept, ce qui aurait moins bien sonné. Mais la vérité et moi ne pouvons être satisfaits de voir retrancher cent par Rousseau, et ajouter trois par Buffon, dans le seul intérêt de l'harmonie ; des paroles valent mieux que des sons. Ce n'est que par accident que le Français tombe quelquefois dans une mauvaise répétition des sons. Ainsi dans la Vie de Voltaire par Condorcet : « Un fonds dont on est surpris. » Mais l'Anglais, habitué à sa langue roide et hérissée de monosyllabes semblables à des écueils, ne se préoccupe nullement d'une dissonance ou de la monotonie ; il écrit sans façon : « had had, » et répète « but » trois fois de suite dans des significations différentes.
* Mélanges de mad. Necker, t. H, p. 259.
230 POÉTIQUK, § 80.
Ainsi , dans Sterne : « Continued /, / know not »
De même que dans la musique il se trouve souvent un instant imperceptible qui sépare et qui par conséquent allie la mélodie et l'harmonie, de même le rhythme de la prose se perd dans le son des mots particuliers. Tandis que les langues russe et polonaise ont un son plus beau et plus libre que ne le promet la forme de leur écriture ; tandis que les langues anglaise et française ont une écriture plus belle que leur son, l'Allemand, dans son ancienne probité, se tient au juste milieu, et ne dépasse la mesure ni dans un sens ni dans l'autre. Si les véritables voyelles du son poétique, Klopstock et Voss, ne se chargeaient et ne s'alourdissaient pas eux-mêmes, et nous en même temps, de consonnes, de manière à changer souvent la plus belle note en dissonance, il pourrait arriver que les étrangers missent enfin le chant de notre langue au-dessus de celui des oiseaux, qui jusqu'à présent était beau à entendre, mais difficile à reproduire. Il est vrai que les maîtres d'harmonie dont nous venons de parler sacrifient souvent la langue à l'oreille, et que leur musique de trompette, de grosse caisse, de bourdon et d'instruments ronflants est souvent trop difficile à reproduire pour le chant ou pour la voix. Cependant notre révolution littéraire, bien qu'elle
POÉTIQUE, S «s,i- 2*1
imite d'autreB choses , et par exemple le caractère Bauvage des Anglais, ne va pas jusqu'à imiter la révolution française qui affecte en parlant de ne pas prononcer les r *(244)....
* D'après Pigault Le Brun , v. son Enfant du carnaval, vol. II.