‹ Poâetique, ou, Introduction áa l'esthâetiqueChapitre 5 sur 24 · P0ET1QI I · texte numérisé non relu

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lil de fer, qui remplace 1rs musclés. Il \ a de grands poètes qui De sont pas cités pour leur connaissance du monde, e1 il 3 a des hommes qui ont eu 11m1 proronde connaissance de la vif sans devenir de grands poètes. Gœtheafail dans sa jeunesse Gœtz de Bértichingen, et Goethe, arrivé à la maturité, pourrait montrer aujourd'hui, sur le théâtre anatomique, la vérité des caractères que l'intuition du jeune homme a l'ait paraître vivants sur le théâtre dramatique* Quand même on :»' fonderait sur le souvenir qu'on a do> caractères réels pour expliquer et créer des caractères poétiques, l<v seul l'ait de choisir ces caractères et de les comprendre, suppose une conception originale et régulatrice qui nous guide pour débarrasser le type de <••■ qui n'est qu'accessoire, et pour lui trouver l'unité (!•• la vie.

L'expérience et la connaissance des hommes sont .:i li vérité des qualités inestimables chez un poëte, mais seulement en <•<■ sens qu'elles lui fournissent les moyens <!«• colorier un caractère préalablement créé et dessiné ; ce caractère tourne à son profit et s'approprie cette expérience; mais il ne lui doit pas plus sa naissance, qu'un homme ne se crée lui-même par le seul fait tir m' nourrir. La forme divine, la Minerve, D'entre pas dans la tète du poëte, mais elle en soft vivant»' et armée ; qu'il cherche cependant pour elle,

après lui avoir donné la vie, des couleurs locales qui puissent lui convenir ! S'il a par exemple, comme l'auteur qui nous est bien connu, puisé en lui-même une Liane (1 6 1 ) , il devra, comme lui, chercher partout dans la vie ordinaire les tresses, les regards, les paroles qu'il devra lui attribuer. L'auteur prosaïque choisit dans son cercle un être réel dont il voudrait, à l'aide d'appendices poétiques, faire un être idéal; le poëte doue au contraire sa créature idéale de tous les biens de la réalité qui peuvent servir à l'individualiser.

L'excellent Lichtenberg serait mal compris par le poëte qui verrait dans son Orbis pictus ou dans un de ses recueils d'observations sur les caractères, une collection de couleurs à son adresse ; Lichtenberg se serait mal compris lui-même si telle avait été son intention, et les poètes seraient dans l'erreur s'ils croyaient pouvoir lui emprunter, pour s'en parer, toutes les phrases par exemple qu'il cite comme étant employées généralement par des domestiques. Une pareille peinture du monde, quoique morte, peut cependant avoir une double utilité : d'abord elle garantit des fautes de langage sans toutefois garantir aux caractères un langage excellent; et en second lieu elle nous excite et nous habitue à observer par ses observations mêmes. Cependant tout cela ne peut et ne doit servir que pour ouvrir largement les yeux du

poète devant le monde qui L'environne \ ce a'esl pas afin que L'univers puisse poser toute La journée pour son pinceau, mais afin qu'il se glisse insensiblement, librement e1 doucement dans sou Ame et y repose inaperçu jusqu'à ce que Les tièdes rayons de l'heure poétique, viennent l'y réveiller, comme ceux du soleil réveillent le printemps.

Le caractère lui-même doit, à l'heure de l'inspiration, se présenter à nous vivant, ferme et puissant; on ne doit pas seulement le voir, mais aussi l'entendre ; il doit vous inspirer, comme cela arrive dans le rêve *,

* Nous devons citer ici le passage suivant des lettres de Jean- Paul, p. 1 Z16 (II, /i58) : « Le rêve "est une poésie involontaire; il prouve que chez le poëte le cerveau (physique) travaille plus que chez tout autre homme. Pourquoi ne s'est-on pas encore étonné de ce que le poëte, Shakespeare, par exemple, met dans les scènes détachées de ce rêve et dans la bouche de ses personnages, le langage le plus déterminé, l'expression la plus précise de leur nature , ou plutôt de ce que ce sont eux qui lui soufflent ce langage, au lieu de le recevoir de lui? De même, le véritable poëte n'est, en écrivant, que l'auditeur, non le maître de ses caractères; en d'autres termes, il ne compose pas leurs discours d'après un manuel de la science du monde péniblement appris; il les conçoit, au contraire, d'une manière immédiate et vivante comme dans le rêve, et c'est alors qu'il les entend parler. L'observation de Victor, qu'un adversaire rêvé lui adresse sou\ent des objections plus sérieuses qu'un adversaire réel, est faite également par l'auteur dramatique que son inspiration empêche d'être l'orateur de sa troupe, et qui , grâce à relie même, inspiration, écrit si facilement les rôles de ses per-

et non recevoir son inspiration de vous; et c'est à ce point que dans cette heure de calme qui précède l'inspiration, on peut bien prédire à peu près ce qu'elle dira, mais non comment elle le dira. Un poëte qui, dans un cas donné, ne sait s'il doit faire dire à un caractère oui ou non, devrait l'abandonner, car ce n'est qu'un cadavre sans intelligence.

Mais comment cette rhétorique devient-elle l'attribut de ces êtres aériens et éthérés de la poésie et du rêve ? C'est de la même manière que, dans le rêve, ils se présentent à nous avec des joues et des yeux brillants, et avec une parole libre ; d'une forme plastique de l'humanité, la main de l'imagination a tiré une figure plastique ; et elle n'ous parle quand nous la regardons ; et puisque c'est la volonté qui fait les pensées, et non les pensées qui font la volonté *, cette forme fantastique que notre volonté a produite donne

sonnages sous leur diclée. Il est naturel que les personnages de nos rêves nous surprennent par des réponses que cependant nous leur avons suggérées nous mêmes; dans la veille, toute idée, bien que nous pensions la devoir à nos efforts, se produit soudainement comme une étincelle qui jaillit d'un caillou; mais dans le rêve, nous n'avons pas conscience de nos efforts, et cela nous conduit à attribuer nos idées à la forme qui est devant nous, et à laquelle nous attribuons nos efforts. »

* Dans la veille, nous faisons ce que nous voulons; dans le rêve, nous voulons ce que nous faisons.

ses lois et ses ordres à dos pensées, c'est-à-dire à dos paroles.

L( - caractères les mieux déterminés e1 Les meilleurs sonl par conséquent, dan- toul poëte, ces deux formes idéales, cultivées depuis Longtemps, et nées avec son moi : ce sonl les deux pôles de sa nature, le côté sublime el le côté bas de son être humain. Chaque poëte a son ange et son démon particuliers; sa richesse ou -«.ii indigence quant aux créations qu'il produit entre deux extrêmes, sont la mesure de sa grandeur ou de sa faiblesse. Ces deux pôles, au moyen desquels il repousse el attire alternativement la vie, ne se forment pas par leurs objets et leurs accessoires; mais ce sont objets qui leur doivent leur forme. Par conséquent !» - caractères que le poëte a observés dans la vie n'éveillent les caractères qui vivent dans son intérieur qu'autant que ces derniers éveillent ceux du lecteur : Us les éveillent, mais ils ne les créent pas. Et c'est pour cela qu'un petit auteur qui emprunte un caractère a un grand auteur, n'y gagne rien, car il faudrait qu'il lui empruntât en môme temps un autre moi.

Le caractère primitif idéal dans l'âme du poëte, cet Ad un innocent encore, qui devient après sa chute le pi re des pécheurs, est pour ainsi dire le moi idéa] du moi poétique; et, de même que, suivant Aristote, on peut connaître !<•> hommes d'après leurs dieux, de

même on apprendra à connaître le poëte par ses héros , qui sont précisément les dieux créés par lui. Les anciens, dont l'âme était fortement trempée, ont rarement créé des caractères faibles; leurs caractères ressemblent aux héros de l'antiquité qui portaient pour parure aux épaules et aux genoux, précisément aux organes qui endurent le plus la fatigue, des têtes de lion. Les femmes ne pourraient peindre un Hercule, quand même il consentirait à poser en filant près d'elles ; toutefois une femme vigoureuse réussirait plus facilement : ainsi dans le roman de Delphine, qui est une œuvre de génie, l'héroïne seule est ce quelle doit être ; le héros n'est pas un héros ; il en est de même du caractère idéal de Valérie (162). C'est pourquoi le héros d'un auteur, qui n'est pas toujours pour cela le héros de telle ou telle de ses œuvres, d'autant plus qu'un auteur aime à s'effacer, ce héros, dis-je, revient dans tous ses ouvrages avec aussi peu de changements qu'il s'en fait dans l'auteur lui-même ; il en devient l'esprit élémentaire et universel. Il y aurait en partie trop de méchanceté, en partie trop de flatterie à citer des exemples , surtout pour les grands auteurs.

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§ 58. — Matière des car acte

res.

Ici se présente l'ancienne question de l'admissibilité dos caractères purement parfaits et purement imparfaits. Je regarde les uns comme nécessaires et les

autres comme inadmissibles. La volonté ne connaît que deux moi, le moi d'autrui et le sien; il en résulte de l'amour ou de l'indifférence pour le premier, de L'estime ou du mépris pour le second. On peut aussi mentionner la force ou la faiblesse; mais, comme elles sont relatWesau moi propre, il est difficile de les Séparer del'honneur ou de son contraire. Un caractèrepurement imparfait ne serait par conséquent que la faiblesse lâche, malicieuse et méprisable. Mais la muse repousse loin d'elle un pareil ver. Caliban lui-même, ce monstre qui n'a rien d'humain, présente des étincelles passagères et accidentelles de colère, de courage et d'amour*. Pourquoi la poésie a-t- elle tant horreur de la Faiblesse? C'est que cette dernière n'est qu'une vapeur tiède et fétide qui dissout toute volonté et la

* C'est un être qui, par sa monstruosité, apparlienl, du reste, aux machines plutôt qu'aux caractères.

vie elle-même ; de sorte que dans le mécanisme de l'action, l'âme qui devrait l'animer n'est plus qu'un cadavre sans consistance, et une machine, qui détruisent l'histoire (163) ; car il n'y a pas plus d'histoire sans volonté qu'il n'y a une histoire universelle des bêtes. Un caractère faible devient facilement laid et sans poésie; c'est ainsi que, par exemple, Brackenbourq dans YEgmont de Gœthe devient presque dégoûtant, et que Fernando dans sa Stella est repoussant (164). Chez les anciens, les caractères faibles sont rares : on n'en trouve pas dans Homère : Paris et Thersite euxr mêmes ont de la force, de même qu'à Sparte toutes les divinités, sans en excepter Vénus, étaient représentées armées.

De même que la force est comme une dot morale que nous apportons en naissant, de même la faiblesse est une dot immorale, et un péché héréditaire qui par conséquent ne porte pas atteinte à la sensibilité aussi gravement qu'un péché réel; elle se cache facilement comme un poison agréable qui cependant est toujours un poison, sous les attraits de notre nature aimante ; c'est pourquoi le caractère des deux voyageurs de Sterne et de Thùmmel est d'un effet beaucoup plus dangereux que toute autre liberté de l'esprit qui, au lieu de la feuille de figuier, ne se sert souvent que de sa charpente habilement préparée. h'Aristippe de

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Wieland est également beaucoup plus immoral que

M Lois 165 . D'un autre côté, la force d'un caractère qui Be respecte lui-même cache, dans les personnages d Schiller, ce qu'ils ont de haineux (16G).

( st derrière ou sous l'idéal de la faculté d'aimer que se montrent les caractères mixtes qui peuvent entrer dans la poésie ; il y a d'abord celui qui est doué de beaucoup de faiblesse et de quelque amour* ; à un degré plus élevé, on a le méchant, insolent, haineux, ravageant tout, dontle caillou anguleux aux étincelles d'un mis pâle, renferme le pur cristal d'un sentiment d'honneur, par exemple, Lovelace ; vient ensuite la prédominance de l'amour à côté de quelque faiblesse ;

s! pour ainsi dire une racine qui, sous le sol, au lieu de rester un tronc unique, se sépare comme un arbuste en un grand nombre de ramifications; et il y a enfin le palmier de l'humanité qui se dresse sur la terre et dans les mers, dont la tige droite porte vers le ciel le miel et le vin que renferment ses fleurs délitâtes : «'est là le caractère de la force et de l'amour suprêmes, un Jésus en un mot **.

* Beaucoup de jugement peut être considéré comme de la force.

** Cette catégorie comprend ainsi ces célestes caractères platoniques qui, de même que les dieux voient dans la vertu une beauté , se représentent ce monde grossier comme un second monde, et le jour comme un clair de lune ; mais ils s'y présen-

Comment ce caractère, le plus parfait de tous, serait-il interdit à la poésie? Pourquoi cette déesse, qui donne naissance à des déesses de second ordre, seraitelle incapable de créer seulement autant que cette lourde histoire à la marche pénible? C'est dans cette dernière que nous rencontrons Épaminondas, Socrate, Jésus, et ils jettent sur son échafaudage de faits un éclat qui en fait presque un char de triomphe. Et cependant le char doré. d'Apollon ne pourrait recevoir et promener que des formes moitié brillantes, moitié obscures? Non : il me semble au contraire que la poésie doit habiter un astre encore plus élevé que celui de l'histoire ; qu'elle doit habiter un soleil mobile, tandis que celle-ci reste sur une terre mobile. N'a-t-elle pas, à elle seule, fait naître des dieux et des héros, et le Messie, et les filles d'Œdipe de Sophocle, et l'Iphigénie de Goethe, et la princesse de ce dernier dans son Tasso, et la reine de Don Carlos, et Cidli (167)? Seulement, il n'y a rien de plus difficile, contrairement à l'opinion générale, que de créer et de présenter de tels caractères. Le sommet de la morale et le sommet de la poésie se perdent dans l'élévation

tent à nous sous une forme prosaïque et subordonnée, qui, par les expressions larges de manque d'honneur ou d'amour, ou par les expressions contraires, ne prétend pas déterminer ce qu'il y a de divin ou de diabolique dans une individualité.

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d'un même ciel; et il n'\ a que le génie d'un poète supérieur qui puisse créer l'idéal supérieur du cœur. Dans quel autre inonde que Le sien la conscience ingénieuse de L'âme La plus belle irait-elle chercher cet idéal? De même qu'il \ a pour la beauté des formes déterminées, il y en a aussi pour l'idéal de la conscience ; c'est pourquoi, malgré cette même loi du cœur qui s'applique à tous les êtres spirituels, notre idéal moral pourra paraître à un archange tout aussi vulgaire que L'est à nos veux celui d'un honnête barbare.

L'homme supérieur peut deviner l'homme inférieur; niais ce dernier ne peut deviner le premier, parce que celui qui voit peut facilement se figurer ce que c'est que d'être aveugle; car ce n'est que la négation d'une affirmation; mais l'aveugle ne peut se figurer ce que c'est que voir, et il ne peut connaître les couleurs que par l'ouïe ou le toucher. C'est pourquoi une maladie intime du poëte ne se trahit nulle part plus que dans la personne de son héros, qu'il souille toujours, sans le vouloir, des vices secrets de sa propre nature.

Si cependant un caractère divin n'était qu'un assemblage de paroles mortes ou un vocabulaire moral, il ne serait pas plus difficile de le créer que de prononcer et de penser le mot Dieu, ce ciel de tous les so-

leils. Ainsi, Clarisse (168), sauf quelques mensonges qui dénotent du moins un certain caractère de femme, n'est qu'un froid vocabulaire moral sans unité de vie bien déterminée. Grandison au contraire présente du moins une vie factice que les louanges mercenaires des autres personnages ne contribuent pas à rendre plus réelle ; son caractère est plus déterminé que celui de Clarisse, qui du reste est également plus facile à décrire sous les traits d'un jeune homme actif que sous le personnage passif d'une jeune fille. Malgré un certain pédantisme de vertu propre à l'Allemagne et à l'Angleterre, cette détermination se reconnaît surtout en ce que Grandison est souvent transporté de la belle colère de l'honneur *. On jurerait que ce noble jeune homme n'avait les joues ni d'un rouge ardent, ni d'une pâleur maladive, ni à plus forte raison jaunes, mais qu'elles étaient ornées d'un blanc légèrement teint de rose, qui montrait comme une sainte aurore de l'astre de son âme. C'est ainsi qu'étaient en colère Achille et encore plus le Christ ; c'est par cette indignation sublime contre un monde pervers que les hommes justes ressemblent au mont Blanc : les tremblements de

* Un trait donne beaucoup de vie à son caractère : il rosse un gentilhomme italien qui lui avait donné un soufflet, au point de le mettre pendant quinze jours hors d'état de continuer son voyage.

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terre peurenl L'ébranler ; mais, sauf de rares exceptions, il est inaccessible aui hommes. Qn a eu tort de blâmer ce grand poète de caractères pour son Grandison, ange pédant, moitié ou deux tiers d'un ange;

mais dii est encore moins fondé à le blâmer pour son demi-diable Lovelace * ; car on n'a pu refuser aux caractères secondaires «le ses romans la perfection la plus délicate. Son observatoire est à cet égard placé sur une élévation beaucoup plus haute que celui de Fielding; mais la forme plus dramatique de ce dernier a, sur Richardson et sa forme épique, l'avantage d'une préc^ion qui n'est pourtant qu'apparente.

Il est aussi difficile de présenter l'idéal moral que de le créer, parce que la généralité augmente en raison de l'idéal, et que par conséquent la difficulté d'expriiii* t cette généralité par des formes individuelles, de faire d'un Dieu un homme et même un Juif, et de lui donner néanmoins de l'éclat, augmente également.

* Lovelace, ce canon de Polyclèle (169) des caractères apocryphes, ce vieil Adam , père d'innombrables pécheurs, sur le papier et dans le monde, que les Français et les Allemands ont volé comme des mendiants, s'élève comme un arbre vénéneux au-dessus des nombreux champignons vénéneux de la réalité; car il ne manque ni d"honneur, ni de courage, ni de libéralité, ni même d'égards pour son « Bouton de rose. » Comment pourrait-il sans cela produire de l'effet sur une Clarisse et sur un si grand nombre de lectrices ?

ôO POÉTIQUE, § 58.

Cependant ce procédé est nécessaire , et l'ange môme a son moi déterminé. C'est pourquoi les poètes placent le plus souvent leur idéal moral dans les femmes, parce qu'elles sont douées de moins d'individualité que les hommes, et que, pour indiquer la marche du soleil , elles se servent du silence d'un cadran solaire ou de la fleur du tournesol, plutôt que du bruit d'une horloge et de son sonneur. Je trouve même que le plus souvent les rôles tragiques qui bannissent ou excluent toute prédominance individuelle sont mieux remplis par des femmes dont l'individualité se perd dans le sexe tout entier. C'est pourquoi les artistes grecs (d'après Winckelmann) mettent peu de différences dans les types féminins , et ce peu de différence se bornait lui-même aux signes qui indiquent l'âge. C'est pourquoi un pandemoniiim offre au poëte plus d'abondance et de variété qu'un panthéon; et une œuvre d'art dans laquelle il ne régnerait que des hommes vertueux ou d'élite, ne peut être enfantée que par cette rare qualité innée du cœur qui connaît tout à la fois les beautés et la beauté (par exemple dans le Woldema?\ de Jacobi). Bouterwek dit, dans son Esthétique, que ce le plus grand crime peut quelquefois, au point de vue de l'esthétique, devenir plus sublime que la plus grande vertu. » Sans une explication particulière cela voudrait dire que le diable, par un charme esthé-

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lique, s'élève au-dessus de Dieu. Mais ce critique aux idées Libérales ne peut trouver intéressant dans un criminel que la qualité par Laquelle il se rapproche précisément de la vertu, c'est-à-dire sa force qui (en tant que spirituelle et non en tant que physique) est toujours quelque chose de moral, mais c'est une qualité morale appliquée à des rapports d'immoralité et d'erreur et présentée sous un jour d'autant plus vif qu'elle se montre à nous dans une sorte de combat. Lorsqu'un caractère parlait ne réussit pas ou qu'on le trouve trop froid, la faute en est à l'imperfection du poète lui-même, qui ne sait point faire briller l'innocenee sans lui donner pour repoussoir la noirceur d'un Maure. i irandison qui, dans l'exemple précédent, avait le pas sur Clarisse, doit ici, quant à l'intérêt, le céder à son tour, et de beaucoup, au caractère d'Allworth dans le Tom Jones de Fielding; Allworth, doué tout à la fois de la beauté de la vertu et du calme du sage, inspire autant de sympathie pour les caractères les plus excellents dans la poésie que lui-même leur en témoignait pendant sa vie. Le marquis de Posa, de Schiller, haut, brillant et vide comme un phare, aurait dû avertir le poëte de l'éviter dans sa course (170). Il devient pour nous une parole plutôt qu'un homme, une parole divine, mais non un homme-Dieu. Mais ce serait un blasphème contre l'humanité (pie d'attribuer ce

manque de sympathie à ce qu'il y a d'idéal dans ce caractère. Est-ce que le héros ou le demi-dieu des quatre évangélistes, si toutefois nous pouvons nous permettre de sauter et de voler ainsi de l'un à l'autre, ne prend pas possession de notre cœur d'une manière bien plus élevée et plus puissante, malgré une idéalité bien plus haute encore et même infinie? On ne peut pas non. plus reprocher au marquis de Posa de manquer d'action ; n'est-il pas au contraire à peu près le seul qui agisse par lui-même comme le seul substantif du drame? Ou bien lui reprochera- t-on de ne pas parler? Mais, il ne cesse guère de parler! Seulement, ce n'est au fond qu'un cercle dépourvu de centre, sans point vital organique, et c'est ce dont il sera plus amplement question dans les paragraphes suivants.

Quant à la fumée magique de la passion, cette médiatrice poétique entre la loi et le péché , qui dérobe soit la haine sous la force, soit la faiblesse sous l'amour, le poète ne doit s'en servir qu'avec beaucoup de mesure, comme d'une auréole pour sessaints, et c'est encore là une raison pour que le nombre des femmes y soit dominant. Si l'idéal devient parfait par une alliance de l'honneur le plus élevé avec l'amour le plus sublime, il se trouve mieux placé chez les femmes, qui se tiennent beaucoup plus près de l'honneur que les hommes n'approchent de l'amour. Cependant les

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femmes placent devant leur char de Vénus, non le cheval noire! le cheval blanc de Platon, niais un pigeon blanc et un pigeon noir.

Plus le peintre s'éloigne de l'idéal moral, plus le nombre des traits de caractères dont il peut disposer s'agrandit ; le plus grand des scélérats arriverait par K - passions purement individuelles jusqu'à être passivement déterminé; il en est de même de la laideur relativement à la beauté, et c'est pourquoi les demihommes et les demi-diables réussissent partout mieux que les demi-dieux.

Les grands poètes devraient, par conséquent, quand ils ont les clefs du ciel et de l'enfer, ouvrir le ciel de préférence. Quand on lègue à l'humanité un idéal moral, un saint, on mérite d'être sanctifié soi-même; et ce caractère profite quelquefois aux autres plus encore qu'à celui qui l'a orée,* car il vit et enseigne éternellement sur la terre. A la vue de cette sainte image divine, les générations se réchauffent et se relèvent les unes après les autres; et la cité de Dieu, que tous les cœurs désirent, nous a ouvert ses portes. C'est même un second monde, le royaume de Dieu, que le poète nous donne; car ce royaume ne peut jamais ni habiter des corps, ni paraître dans des événements : il ne peut se trouver que dans un cœur sublime comme celui que le poète vient de découvrir devant le nôtre.

m POÉTIQUK, § 58.

Il est vrai que des caractères sublimes et des caractères bas nous élèvent avec des forces égales quoique inverses; c'est ainsi que la lune soulève également le flux de la mer quand elle se trouve dans le ciel au zénith au-dessus d'elle, et quand elle se trouve au-dessous au point précisément opposé ; mais ce fait est soumis à certaines conditions. Si les bons exemples corrigent et que les mauvais corrompent, les caractères poétiques doivent produire l'un et l'autre effet d'une manière encore plus tranchée et plus claire. Le poëme et même la scène dans lesquels le caractère doué par le poëte d'un corps et d'une âme se reproduit pour la seconde fois dans les facultés d'un homme vivant, pourront-ils mieux nous saisir et nous élever lorsqu'ils ne seront qu'une étable d'Épicure ou un cabinet d'insectes moraux, que lorsqu'ils sont un empyrée spirituel de formes d'élite? Est-ce Plutarque ou Tacite qu'on quitte avec le plus de bien-être moral ou d'enthousiasme ? Mais combien la collection héroïque du premier serait puissante et brillante si la grande âme d'un Tacite avait jeté sur ces héros son éclat héroïque !

Mais, il y a plus encore. Si un homme-Dieu passait à travers le monde et qu'il y fût reconnu pour tel, combien ce monde ne devrait-il pas s'incliner et se modifier devant lui ! Mais ce n'est que dans un poëme que cet être se présente aux spectateurs sans voile et sans

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s'imposer, el c'est pourquoi il produit alors tant d'knpression sur tout le monde. Pour Le messie de La Mi mode) il n'y a pas de Judas sur la terre; l<i caractère immoral, au contraire, ne peut se maintenir d'une manière durable sur la montagne des muses qu'en -appuyant sur un succédané moral. De même que la divinité dépouille, dans lepoëme,le voile qui l'obscurcit, de même Le diable y revêt le masque de la beauté, et cet éclat brillant que la réalité enlève à la première, la poésie ne le prête qu'à ce dernier (171).

Ce qui nous décourage, ce n'est pas l'idéal de la divinité, mais L'idéal du mal; car notre conscience enchérit encore sur l'idéal du poëte. Il est toujours nuisible de contempler le vice longtemps; l'âme se met à trembler devant la gueule ouverte et haletante du serpent, elle finit par chanceler et y tomber. Une belle âme a-t-clle jamais aimé mieux chercher une caricature du cœur qu'une sainte famille ou une transfiguration? Ne voudra-t-elle pas apprendre à aimer plutôt qu'à haïr? Tandis qu'une ville dont les mœurs sont pures veille sur la pureté des spectacles, une ville corrompue n'accumule-t-elle pas, au contraire, sur ses théâtres ignobles toutes ses perfidies, ses ruses, ses tromperies, sa bassesse, son égoïsme, autant pour s'excuser par ces exemples comiques, que pour s'endurcir encore?

Comme la poésie révèle la destinée plus que la conscience du pécheur, et que dans la vie le môme hasard de l'infortune frappe la vertu comme le vice, notre force morale se révolte contre l'inégalité et le désaccord du monde intérieur et du monde extérieur, et contre la punition du vice comme contre le manque de récompense pour la vertu. A quoi servirait le naufrage de démons malfaisants? C'est précisément en échouant sur la terre qu'ils y apportent la contagion.

Mais qu'aucun poëte ne lise ce passage sans en inférer les devoirs et les espérances que renferme le domaine de la poésie. Qu'il songe que ces caractères moraux, qui, en dehors de la poésie et dans les limites étroites du temps et de l'espace sont obscurcies par leurs rapports terrestres et ne frappent et ne réchauffent le cœur que de la moitié de leur feu, acquièrent, dans la poésie, le pouvoir de corriger pendant des siècles. Il faut qu'il apprécie à sa juste valeur cette richesse de formes pures, claires et brillantes qui, dans la poésie, n'ont pas à lutter, comme dans la vie réelle, contre les préventions du spectateur, mais peuvent au contraire dissiper l'ombre terrestre qui, dans la réalité, empêche notre regard de reconnaître ces caractères. Qu'il songe enfin que les erreurs répandues par le philosophe périssent en peu de temps par une sorte de réfutation tacite, et

sN vanouissenl sans soleil comme dos ombres froides; que la vie factice d'une pareille philosophie se perd insensiblement ; niais que le dard empoisonné de la poésie même la plus venimeuse ne peut être détruit par Le temps; et que le poëte produit encore son effet après des milliers d'années, effet salutaire comme L'inondation du Nil, quand le poëte est moral; funeste comme une débâcle, lorsqu'il est immolai. Dans les vicissitudes de la philosophie, le premier philosophe ne rend pas claire la tète du dernier; mais il est certain que le premier poëte réchauffe le cœur du dernier de ses lecteurs.

$ 59. — Forme des caractères.

La forme du caractère, c'est le général dans le particulier, l'individualité allégorique ou symbolique. La poésie qui introduit la nécessité dans le monde spirituel, et la liberté seulement dans le monde physique, doit, dans tout portrait, c'est-à-dire dans tout individu, faire abstraction des particularités spirituelles dues au hasard, et faire de chaque individu un genre qui reflète l'humanité tout entière. L'être dépeint, une fois détaché de la réalité qui Fenviron-

liait, se sépare en un grand nombre de parties sans cohérence, par exemple les portraits des excellentes comédies de Foote, où l'élément accidentel des caractères se mêle néanmoins avec quelque beauté au hasard des événements.

A mesure que la poésie s'élève, la précision de ses caractères devient de plus en plus une mythologie de rame, et elle est de plus en plus réduite à ne se servir que de l'âme de l'âme, jusqu'à ce qu'elle finisse par arriver à un petit nombre d'êtres, comme l'homme, la femme, l'enfant, et en dernier lieu au genre humain tout entier. De même que la poésie descend de l'épopée héroïque à l'épopée comique, qu'elle quitte l'éther pour arriver, à travers l'atmosphère et les nuages, jusqu'à la terre, de même son corps devient, de milieu en milieu, plus dense et plus déterminé, jusqu'à ce qu'il finisse par n'être plus qu'un mécanisme de la nature ou une qualité.

Quel rapport y a-t-il entre la symbolique des caractères chez les Grecs et la symbolique des caractères chez les modernes? Les Grecs vivaient à l'époque de jeunesse, à l'aurore du monde ; le jeune homme n'a encore que peu de formes précises, de sorte qu'il ressemble encore à plusieurs jeunes gens; les premiers rayons du jour ne laissent apercevoir qu'une faible différence entre les fleurs qui som-

maillent, De même que les enfants, Les sauvages et les boutons de [leurs se distinguent peu entre eux par

la couleur, de même dans eette Grèce qui se trouvait dans un état primitif analogue, l'humanité se séparait seulement en quelques branches rares, mais fortes, auxquelles le pciète avait peu de chose à enlever pour les anoblir en les transplantant. Mais l'époque de civilisation postérieure, l'époque des mélanges des nations et d'une réflexion supérieure, a de plus en plus divisé l'humanité en un grand nombre de branches faibles, de même que les verres du télescope divisent une tache nébuleuse en soleils et en terres. Aujourd'hui il y a autant de nations fortement distinctes les unes des autres, qu'il y avait autrefois d'individus. Cette ramification continuelle, qui oblige chaque branche à pousser elle-même de nouveaux rameaux, augmente nécessairement l'individualisât ion de l'humanité, bien qu'elle nous apprenne en même temps à rendre de plus en plus épais le voile extérieur jeté sur ces différences. Ainsi un génie moderne, par exemple Shakespeare, qui prend des branches sur des branches, paraîtra, visà-vis des anciens qui saisissent des masses et des troncs entiers, avoir quelque désavantage ; il présenta Les mêmes vérités, les mêmes généralités, la même humanité, mais elles sont couvertes chez lui

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du feuillage de l'individualisation. D'un autre côté, un conquérant comme Shakespeare découvre dans un seul caractère toute une terre spirituelle : presque tous ses caractères ont vécu, vivront et doivent vivre ; ses caractères comiques eux-mêmes, par exemple .Falstaff, sont les emblèmes de cette partie de l'humanité qui va à pied. Son Hamlet est le père non-seulement de tous les Werther, mais aussi des hommes vigoureux à la parole haute d'un côté, et de l'autre côté de ceux qui ont le caractère tout à la fois sentimental et plaisant (172).

Shakespeare reste par conséquent, malgré son individualisation intellectuelle, aussi universel dans le sens des Grecs, qu'Homère a pu l'être avec son individualisation physique, qui décrivait poétiquement jusqu'à la taille différente de deux héros, l'un assis, l'autre debout (173). Les Français, bien qu'ils tracent leurs eaux-fortes avec des paroles abstraites, ne créent néanmoins que des portraits. Les Anglais et les Allemands les plus remarquables, qui mettent l'individualisation non dans le dessin, mais dans" la couleur, peignent l'homme même au moyen de la couleur locale de l'humour.

Contrairement à l'opinion généralement répandue, je voudrais donner aux Grecs la préférence sur les modernes pour les caractères de femmes ; car la Péné-

lop€ d'Homèiv. 1rs iillcs d'Œdipe de Sophocle, l'Iphigénie d'Euripide, etc., sont là comme les madones les plus antiques, et cela pour les raisons que j'ai exposées tout à L'heure. La femme ne deYienl jamais aussi indi\iduelle que l'homme; elle conserve au milieu de - - différences, en apparence du moins, les grandes formes générales du genre humain et de la poésie, c'est-à-dire les formes de bonté, de méchanceté, de vierge, d'épouse, etc. On voit cependant par certaines descriptions de caractères en prose, par exemple de ceux d'Alcibiade, d'Àgathon, de Socrate dans le Banquet de Platon, que les Grecs, quand ils le voulaient, pouvaient très-bien se rapprocher de notre manière d'individualiser.

§60. — Présentation technique des caractères.

Quoiqu'un caractère soit parfaitement doué à l'égard de la forme et de la matière, il peut néanmoins lui arriver souvent de mourir par suite des vices techniques de sa naissance. Il arrive souvent, et surtout dans de longs ouvrages, que le héros devient, sous les yeux et sous les mains du poète mécontent, un homme tout différent : et cela est vrai surtout de trois espèces

de héros : le héros fort se transforme volontiers, sur le tour de son potier, en un héros long et mince (174); le héros humoristique revêt une forme triste et plaintive; le scélérat devient bon en grande partie : le contraire se produit rarement. C'est ainsi que le héros de Delphine devient de plus en plus petit d'un volume à l'autre, comme une balle de plomb qui a longtemps fendu l'air; c'est ainsi que Saint-Preux, dans la Nouvelle Hèloïse, n'est que le héros des Confessions de Jean-Jacques rapetissé ; c'est ainsi encore que Wallenstein, au beau milieu de ses discours de bravoure, quitte l'une après l'autre les pièces de son armure de fer jusqu'à ce qu'il se trouve enfin assez dépouillé pour recevoir le dernier coup. Aussi Achille doit-il être considéré comme le dieu des caractères. Il se trouve, au début, dans un état peu favorable à Faction, courroucé, murmurant, se plaignant; il tombe ensuite dans une douleur languissante ; et cependant il grandit comme un fleuve d'un chant à l'autre, il mugit sous la terre, jusqu'à ce qu'enfin il se montre dans toute sa largeur et son éclat. Mais dans quel siècle verra-t-on la chute et la cataracte de ce fleuve? Quand paraîtra l'Homère de la mort d'Achille? (175).

Il y a dans Homère une telle gradation de héros que Paris, enlevé à ce voisinage éblouissant, se présenterait partout ailleurs comme un Alcibiade hardi,

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de même que Cicéron, loin des Caton, des Brutus et des César du ('apitoie, s'érigerait, au milieu de tout entourage de chevaliers, en héros républicain. Dans les œuvres modernes, il y a toujours quelques personnages qui, par la force ou la précision du caractère, réussissent mieux que le héros : par exemple le sophiste dans YAgathon de Wieland, et un grand nombre de personnages secondaires dans Wilhelm Meister, dans Delphine, dans Wallenstein, et dans quelques ouvrages de l'auteur que nous connaissons tous. Dans les romans, cela s'explique en partie parle caractère passif du héros ; la passivité ne donne jamais des contours aussi précis que l'action; et c'est pour cela que les femmes sont relativement difficiles à décrire.

Le développement artificiel d'un caractère repose sur deux points : sur sa composition, et sur l'action qui se développe autour de lui ou autour de laquelle lui-même se développe.

Tout caractère, quelques bigarrures qu'il présente, et quand même il serait peint avec la variété du caméléon, doit présenter, dans une couleur de fond, cette unité qui relie le tout et lui donne une âme, semblable au vinculum substantielle de Leibnitz qui force les monades à se réunir. C'est autour de ce point -aillant que les autres facultés de l'âme viennent se

ranger en qualité de membres ou d'aliments. Si le poëte n'a pas su, dès son entrée en matière, rendre vivant ce centre de la vie spirituelle, aucune action, aucun événement, ne pourront relever cette masse inanimée ; cette dernière ne devient jamais la source d'une action, elle est au contraire créée elle-même de nouveau par chaque action. En l'absence de note tonique (tonica dominante) ce sont les fugues qui se succèdent qui deviennent la note tonique. Quand, au contraire, un caractère est vivant, comme une espèce de Primum mobile, conservant le mouvement qui lui est propre, malgré les différents mouvements extérieurs qui cherchent à le dominer, c'est précisément en raison de la force de la pression qu'il rencontrera, que ce caractère fera sentir la force de son ressort, et ce sera par conséquent dans les actions qui lui conviennent le moins : par exemple, Achille affligé de la mort de Patrocle, et dans Shakespeare le farouche Percy s'adoucissant tout à coup. Ce qui manque au Diogène de Sinope de Wieland et aussi, quoiqu'à un degré moindre, au Démocrite de ses Abdéritains, qui ressemble au Diogène, c'est précisément ce centre vital qui mêlerait organiquement l'audace du cynisme à un amour secondaire, mais sincère. Ce point vital dominant manque encore aux enfants de la nature dans le Miroir d'or, à Franz Moor, et au marquis

de Posa ; niais il ne manque pas à la princesse d'Eboli 176). Il n'\ a que la toute-puissance de la vie poétique qui puisse confondre des éléments contraires, comme par exemple la force et la faiblesse dans Le Woldemar de Jacobi, et dans le Tasse de Gœthe, qui lui ressemble, etc.

Dans ce combat des éléments, il arrive souvent que la forme physique soutient par sa force la forme intérieure. Ainsi, dans le Gcronàc Wieland, la noblesse et l'excellence du caractère reposent avec hauteur et fermeté sur sa grandeur corporelle, comme sur un piédestal et sur un trône. C'est pour la même raison que, dans Homère, la répétition des attributs physiques contribue à augmenter la vigueur de ses personnages. Une contradiction entre la forme et le caractère jette même de la lumière sur ce dernier : ainsi Alexandre le Grand gagne par sa petite taille; Valérie, cette jeune fille gaie et folâtre, par la pâleur de son teint; le diable, dans le Docteur Faust de Klinger, par la beauté de sa ligure de jeune homme qui porte seulement, d'après le portrait du diable peint par Fuessli, un pli perpendiculaire sur le front (177). Un caractère peut encore être rehaussé par son contraste avec sa condition sociale ; par exemple un niais sur un trône, un caractère doux sur un char de guerre et de triomphe, un caractère entreprenant sur un lit de malade : tous

ces caractères se présentent aux regards d'une manière plus vive à cause de l'opposition des couleurs qu'ils rencontrent dans leurs rapports extérieurs. La discordance dans les rapports intérieurs eux-mêmes, c'est-à-dire la discordance entre les parties dominantes et les parties subordonnées du caractère, augmente par ces dernières l'éclat des premières. Ainsi, dans César, la clémence profite au caractère héroïque ; chez Henri IV, c'est la légèreté; dans l'oncle Toby, son humanité tourne au profit de ses sentiments d'honneur. Il n'en est pas moins vrai cependant que ce mélange de couleurs contraires ne réussit qu'au peintre, et non à celui qui ne fait que broyer des couleurs. Ce dernier peut bien charger un caractère de couleurs et de traits discordants, et il arrive même alors que ces couleurs et ces traits ne sont pas, pour notre aperception et pour notre souvenir, inhérents au caractère ; mais quand on s'y prend comme la plupart de nos auteurs et broyeurs romantiques, et que l'on met des couleurs légèrement changeantes, chatoyantes, à demi effacées, à demi chargées, on ne produit, au lieu d'une forme entière et précise, qu'une tache bigarrée.

Dès que ce cœur et cette âme du caractère ont été créés, dès que cette espèce d'astre polaire a été établi dans le ciel, l'être gagne précisément en vérité et en ardeur par son balancement même entre les deux

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pôles. Je veux dire toute force vivante de volonté recevra, pourvu qu'elle soil noble, nue nature tantôt divine, tantôt humaine; et, quand elle esl ignoble,

une nature tantôt humaine, tantôt diabolique. Si par exemple un caractère es1 la force ou l'honneur, il

pon n'a ou se rapprocher de ce soleil de la fermeté morale et sublime qui sait se sacrifier elle-même et son propre bonheur, ou bien se perdre dans ce soleil de l'égolsme cruel qui immole les autres aux divinités. Si un caractère est l'amour, il peut être balancé entre un dévouement divin et une faiblesse humaine. Aussi eM-ce ce balancement qui rend un caractère moral si difficile à peindre. C'est seulement parce qu'elle élève et rabaisse avec rapidité et impartialité, vers le sud ou vns le nord, comme des astres, ces formes extrêmes des caractères, en ne leur imposant qu'une nécessité et une variété également belles et faciles, que la poésie nous apprend à juger, mesurer, peser et observer le monde. De même que l'organisation la plus riche ne peut épuiser et réunir en elle seule le monde physique tout entier, de même un homme ne peut comprendre en lui l'humanité entière. Chaque homme est en même temps une partie et l'image de l'humanité, mais aucun n'est l'original de cette image. De même que dans un véritable dialogue d'art, la vérité se trouve non dans la bouche d'un seul, mais dans celle de tous les inter-

locuteurs pris en masse ; ainsi, dans la poésie, ce qu'il y a de plus sublime et l'ensemble ne se trouvent pas f dans un seul caractère ; mais chacun d'eux et même le pire de tous y contribuent. Il n'y a que les auteurs vulgaires qui prêtent à un seul caractère sacrifié, au lieu de quelques vérités qu'il pourrait posséder et exprimer seul le plus fortement, toutes les opinions erronées.

61. — Expression du caractère dans les actions et dans les discours.

Le caractère se manifeste par des actions et par des discours, mais il faut qu'ils soient individuels. Il ne se montre pas dans ce qu'il fait, mais dans sa manière de le faire; l'action de donner, qui dans la réalité fait tant d'impression sur le simple spectateur, le laisse froid et sans émotion quand elle se passe sur la scène ou dans un livre ; dans la vie c'est l'action qui révèle le cœur, dans la poésie c'est le coeur qui donne un sens à l'action * . Il est facile, à l'aide d'une plume, de

* Ainsi Sterne ne manifeste pas sa charité , et de même celle de Toby, de Trim, de Shandy, par une libéralité qui ne lui coûte

greffer sur un héros moral des dévouements, une conduite ferme et d'autres actions; mais ces généralités artificielles et ces appendices tombent, comme Les branches d'un arbre, sans porter des fruits. Il faut que la nécessité intérieure de telle ou de telle action se découvre avec ou dans cette action même, et qu'au lieu de définir et d'exprimer le caractère, Faction soit définie et exprimée par Lui. Ce qui décide, ce n'est pas une mort qui survient ou plutôt qui est décrétée facilement et Légèrement par lepoëte, mais une mine, un geste, un son quelconque qui surviennent pour enlever subitement le nuage qui voile une âme brillante comme le soleil. C'est pourquoi une même action ne peut convenir de la même manière à deux caractères différents, ou bien elle ne signifie rien.

C'est aussi pour cette raison que les discours valent autant que les actions; je ne parle pas de ces discours où le caractère pose pour son propre portrait, ou fait sa propre confession, ou fournit lui-même son interpretatio authentica, ou des annotations sans texte, mais de ces mots radicaux et primitifs du caractère, de ces extrémités polaires qui révèlent tout à coup une répulsion par une attraction; ce sont ces mots qui,

qu'une goutte d'encre, mais par une effusion de sensibilité qui double la valeur du don le plus exigu, et qui, ce qui est mieux encore, l'anoblit.

comme autant de rimes finales, terminent tout un passé intérieur, ou, qui, comme des assonances, annoncent tout un avenir intérieur : par exemple le célèbre « moi! » de Médée. Quelle action serait équivalente à ce mot-là? — Il n'y a pas moins de grandeur dans un trait du Tasse de Gœthe : une des amies de la princesse lui ayant demandé ce qui lui resterait après une vie si souvent affligée, si rarement éclairée par une lueur de prospérité, elle répond par ce seul mot : a La patience! » Comme les discours prennent plus facilement et à un plus haut degré un sens et de la précision que les actions, il en résulte que la bouche, cette porte de l'empire de l'âme, a plus d'importance à elle seule que tout le corps qui agit, et qui doit après tout remuer les lèvres comme les autres organes. Ainsi quand nous voyons dans Gœthe sa Fille naturelle chasser, monter à cheval, s'agiter avec vivacité, tout cela nous donne bien une supposition froide, mais non une intuition intime de son courage ; tout au contraire, dans les tragédies septentrionales de La Motte Fouqué, nous voyons souvent des petits garçons ressembler sans actions et seulement par la vigueur de leurs discours, à de petits lions et faire patte de velours. Les héros de YEermann de Klopstock ont trop de coquetterie dans leur intrépidité, ils parlent trop pour dire qu'ils parlent peu, et qu'ils

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aimeraient mieux remuer leur queue de Lion que leur langue. Pourquoi tes caractères que présentent les biographies de princes et les nécrologies des Bayants

paraissent-ils si nébuleux, si faiblement colorés, et si indécis? El pourquoi n'est-ce que dans l'histoire ancienne que tons les chefs d'États ou d'écoles s'offrent à nous avec toutes les couleurs florissantes de la vie ? C'est seulement pour cette raison que les historiographes modernes ne recueillent pas les saillies de leurs héros, comme PI ut arque l'a fait dans son divin Vademecum. Une action estime chose extérieure, susceptible d'un grand nombre d'interprétations ; les paroles au contraire se donnent un sens déterminé à ellesmêmes et aux actions, en un mot à l'âme tout entière. C'est pourquoi à la cour on vous pardonne de vous taire, mais non de parler haut. Les honnêtes gens se font partout plus d'ennemis par leurs discours que les méchants ne s'en font par leurs actions.

Les caractères étant les personnifications de la volonté, n'ont besoin que du langage qui leur est propre : le langage de la volonté, des passions, etc. Quant à l'esprit, à l'imagination, etc., dont ils se servent, ils appartiennent, en tant qu'accidents de la forme et de l'action du poëme, à la grammaire du poète plutôt qu "à la théorie du caractère. C'est pourquoi le même caractère peut s'exprimer également bien avec la sim-

plicité de Sophocle, avec les figures de Shakespeare, et avec les antithèses philosophiques de Schiller , si d'ailleurs tout le reste est semblable. Des critiques méticuleux viendront peut-être nous demander si on les a jamais vus, dans les moments de leurs passions les plus violentes, s'exprimer avec une telle richesse de figures et d'esprit ; mais il faut leur répondre que les exemples ne prouvent rien.

Puisque les actions, co,nime nous l'avons dit, ne doiventpas seulement accompagner le caractère, mais aussi l'impliquer et le contenir, de même que l'on retrouve dans la figure des enfants les traits de leurs parents, il est facile de comprendre combien un caractère, réduit à accompagner ses propres actions, obligé de courir haletant après les événements, à sentir, à dire et à décider ce qui convient aux circonstances, doit manquer de force et de formes, et ne marcher qu'en chancelant.

Mais voici l'écueil où l'écrivassier échoue tandis que le poëte aborde. Le caractère et l'action du poëme se supposent l'un l'autre dans leur développement comme liberté et nécessité (de même que le cœur et les artères, la poule et l'œuf) et réciproquement; car sans action aucun moi ne peut se manifester, et sans moi il ne peut y avoir d'histoire. C'est là ce qui a conduit la poésie à organiser cette antithèse et cette

dépendance mutuelle sous deux formes différentes, à faire dominer dans L'une le caractère, dans L'autre L'action, et à les confondre tous doux dans l<i roman.

Bile a fixé el égalisé ainsi les droits et les qualités de l'un et de L'autre.

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