LA COLÈRE DE SAMSON
CST
El trois fois a versé des pleurs fallacieux Qui n’ont pu me cacher la rage de ses yeux ; Honteuse qu’elle était plus encor qu’étonnée,
De se voir découverte ensemble et pardonnée; Car la bonté de l’Homme est forte et sa douceur Écrase, en l’absolvant, l’être faible et menteur.
» l\Jais enfin je sms las. J’ai l’âme si pesante,
Que mon corps gigantesque et ma tête puissante Qui soutiennent le poids des colonnes d’airain Ne la peuvent porter avec tout son chagrin.
Toujours voir serpenter la vipère dorée Qui se traîne en sa fange et s’y croit ignorée ; Toujours ce compagnon dont le cœur n'est pas sûr, La Femme, enfant malade et douze fois impur! Toujours mettre sa force à garder sa colère Dans son cœur offensé, comme en un sanctuaire D’où le feu s’échappant irait tout dévorer.
Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer,
C’est trop ! Dieu s’il le veut, peut balayer ma cendre. J’ai donné mon secret, Dalila va le vendre.
Qu’ils seront beaux, les pieds de celui qui viendra Pour m’annoncer la mort! — Ce qui sera, sera! »
Il dit et s’endormit près d’elle jusqu’à l’heure Où les guerriers, tremblant d’être dans sa demeure, Payant au poids de l'or chacun de ses cheveux. Attachèrent ses mains et brûlèrent ses yeux.
258 POÉSIES COMPLÈTES d’ALFRED DE VIGNY
Le tramèrent sanglant et chargé d’une chaîne Que douze grands taureaux ne tiraient qu’avec peine Le placèrent debout, silencieusement,
Devant Dagon, leur Dieu, qui gémit sourdement Et deux fois, en tournant, recula sur sa base Et fit pâlir deux fois ses prêtres en extase.
Allumèrent l’encens, dressèrent un festin
Dont le bruit s’entendait du mont le plus lointain;
Et près de la génisse aux pieds du Dieu tuée Placèrent Dalila, pâle prostituée.
Couronnée, adorée et reine du repas,
Mais tremblante et disant : Il ne me verra
Terre et ciel! avez-vous tressailli d’allégresse Lorsque vous avez vu la menteuse maîtresse Suivre d’un œil hagard les yeux tachés de sang Qui cherchaient le soleil d’un regard impuissant ?
Et quand enfin Samson, secouant les colonnes Qui faisaient le soutien des immenses Pylônes, Écrasa d’un seul coup, sous les débris mortels.
Scs trois mille ennemis, leurs dieux et leurs autels?
LA COLRRE DE SAMSOX
Terre et ciel! punissez par de telles justices La trahison ourdie en des amours factices.
Et la délation du secret de nos cœurs Arraché dans nos bras par des baisers menteurs
Écrit k ShaYington (Angleterre), 7 avril 183^,
LA MORT DU LOUP
Les nuages couraient sur la lune enflammée Comme sur Tincendie on voit fuir la fumée.
Et les bois étaient noirs jusques à Thorizon.
Nous marchions, sans parler, dans Thumide gazon, \ Dans la bruyère épaisgp et dans les hautes brandes, Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes, Nous avons aperçu les grands ongles marqués Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine Et le pas suspendu. — Ni le bois ni la plaine Ne poussaient un soupir dans les airs; seulement La giroijette en deuil criait au firmament;
Car le vent, élevé, bien au-dessus des terres.
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires.
Et les chênes d’en bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque, baissant k tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête A regardé le sable en s’y couchant; bientôt,
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes Annonçaient la démarche et les griffes puissantes De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux. Nous avons tous alors préparé nos cou.teaux.
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches^
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient^ J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient^ ^ Et je vois au delà quatre fomies légères Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères. Comme font chaque jour, è grand bruit sous nos yeux, Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Lop V forme était semblable et semblable la danse ;
Mais xOa tnfaiits du Loup se jouaient' en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa louve reposait comme celle de ma^e Qu’adoraient les Romains, et dont les flancs veljis Couvaient les demi-dieux Rérnus et Romulus.
LA MORT DU LOUP
Le Loup vieiit et s’assied, les deux jambes dressées. Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées^
11 est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante.
Du chien le plus hardi la gorge pantelante,
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer.
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa eha Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles, Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
^es couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde, Le clouaien^au gazon tout baigné dans son sang^ Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche.
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri.
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.
Me prenant à pensipr, et n’ai pu me résoudre
J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre.
A poursuivre sa Louve et ses fils, qui, tous trois, Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois.
Sans ses deux louveteaux, la belle et sombre veuvô Ne Teul pas laissé seul subir la grande épreuve;
Mais son devoir était de les sauver, afin De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la fair^
A ne jamais entrer dans le pacte des villes Que rhomme a fait avec les animaux serviles Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.
Hélas î ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes, Que j’ai honte de nous, debiles que nous sommes} Comment on doit quitter la vie et tous ses maux, C’est vous qui le savez, sublimes animaux}
A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse, Seul le sileacû est grand; tout le reste est faiblesse, — AhI je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœuri Il disait : « Si tu peux, fais que mon âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive.
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
LA MORT DU LOUP