‹ Poésies compleÌ€tesChapitre 9 sur 48 · LA FILLE DE JEPHTÉ · texte numérisé non relu

LA FILLE DE JEPHTÉ

Puis de plus près, les chants, leurs paroles pieuses,

Et les pas mesurés en des danses joyeuses,

Et, par des bruits flatteurs, les mains frappant les mains. Et de rameaux fleuris parfumant les chemins.

Ses genoux ont tremblé sous le poids de ses armes; Sa paupière s’entr’ouvre à ses premières larmes ; C’est que, parmi les voix, le père a reconnu La voix la plus aimée à ce chant ingénu • '

« O vierges d’Israël ! ma couronne s’apprête La première à parer les cheveux de sa tête ;

C’est mon père, et jamais un autre enfant que moi N’augmenta la famille heureuse sous sa loi. »

Et ses bras à Jephté donnés avec tendresse, Suspendant à son col leur pieuse caresse :

« Mon père embrassez-moi! D’où naissent vos retards? Je ne vois que vos pleurs et non pas vos regards.

» Je n’ai point oublié l’encens du sacrifice ; J’offrais pour vous hier la naissante génisse.

Qui peut vous affliger? Le Seigneur n’a- t-il pas Renversé les cités au seul bruit de vos pas?

70 POÉSIES COMPLÈTES d’ALFRED DE VIGNY

» — G'est vous, hélas! c’est vous, ma fille bien- aimée? Dit le père en rouvrant sa paupière enflammée.

Faut-il que ce soit vous! ô douleur des douleurs!

Que vos embrassements feront coulep de pleurs !

» Seigneur, vous êtes bien le Dieu de la vengeance.

En échange du crime il vous faut rinnocence.

C’est la vapeur du sang qui plaît au Dieu jaloux!

Je lui dois une hostie, ô ma fillol et c’est vous !

» — Moi! » dit-elle. Et ses yeux se remplirent de larmes^ Elle était jeune et belle, et la vie a des charmes.

Puis elle répondit : « Oh! si votre serment Dispose de mes jours, permettez seulement

» Qu’emmenant avec moi les vierges, mes compagnes, J’aille, deux mois entiers, sur le haut des montagnes, Pour la dernière fois, errante en liberté,

Pleurer sur ma jeunesse et ma virginité !

» Car je n’aurai jamais, de mes mains orgueilleuses, Purifié mon fils sous les eaux merveilleuses,

Vous n’aurez pas béni sa venue, et mes pleurs Et mes chants n’auront pas endormi ses douleurs;

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