A M CHARLES NODIER
Et, dormant tristement sur ses eaux assoupies, Ainsi qu’un poisson mort sur des ondes croupies , Impatiente , attend que le vent revenu La pousse , s’il se peut 3 au rivage inconnu.
Oh ! si bientôt , plus frais , le réveil du zéphyre , Arrondissant ma voile , ébranle mon navire , Creuse de l’océan l’immobile miroir ,
Et ravive en mon ame un poétique espoir;
Si je puis saluer quelque île fortunée ,
Si Ton voit de ses fleurs ma poupe couronnée ,
De retour dans le port , d’un doigt reconnaissant 7 Je les détacherai pour t’en faire présent.
Ccô ti nu jJocti'6.
A Wà
LES 11)1 POÈTES
En vain de ma lugubre voie Tu voudrais me faire sortir ;
Tu veux que je chante la joie ,
Que mes vers désormais aient l’éclat du plaisir , Des larmes malgré moi mouilleraient mon sourire , Et d involontaires douleurs S’échapperaient des cordes de ma lyre ,
Mon génie est né de mes pleurs.
LES DEUX POÈTES
Vois-tu l'arbre mélancolique Pencher sur l’ivresse bachique La tristesse de ses rameaux ;
Le pampre aux bords d’une eau dormante Unir sa tige caressante A l’obélisque des tombeaux ?
Un génie a l’aile /lorée Toujours sur ta tête adorée Suspendit ses festons de fleurs : -
On dit qu’il berçait ton enfance ;
Et que le jour de ta naissance Fut sans maternelles douleurs.
De tes palmes jeunes encore ,
Jamais un souffle qui dévore N’a fait exhaler des soupirs ;
Toutes tes aurores sont belles ,
Toutes tes amitiés fidèles ;
Les destins sont dans tes désirs.
LES DEUX POETES
Aimable enfant de r harmonie ,
Tu vois des ailes au génie Et tu n'en vois pas à T amour ;
Et ton avenir se présente ,
Ainsi qu’une fête brillante Où tu dois assister un jour.
Laisse de ton joyeux navire ,
Laisse le souffle du zéphyre Arrondir la voile d’azur :
La Sylphide voluptueuse Suivre ta course harmonieuse Sur les eaux du lac calme et pur.
Dis-nous , ami , dis-nous la joie ,
La grâce qu’une Bébé déploie Dans la fraîcheur de son matin y Épanchant de l’urne dorée L'ivresse en cascade empourprée Aux Anacréons d’un festin ;
LES DEUX POÈTES
Ou les colombes de Cythère , S’élançant du bois solitaire ,
Et parcourant l’azur des deux , Brillantes sibylles des belles ,
Ne semant sous leurs blanches ailes Que des présages amoureux.
Mais , sans appui dans ma détresse , Moi que le dieu qui te caresse A mis au rang de ses martyrs ,
C’est l’infortune qui m’enflamme ;
Ma lyre est l’écho de mon ame ,
Et ses accens sont des soupirs
Dans le sombre ennui qui m’oppresse J’ai trouvé les chants d’allégresse Moins doux que les hymnes de deuil ; Et dans leur rigueur infinie Mes maux , revêtus d’harmonie ,
Sont presque doux a mon orgueil.
LES DEUX POETES
2ÔI
J aime ces décombres antiques ,
Où des fantômes héroïques ,
La nuit , errent silencieux ,
Où le passé se fait entendre ,
De ces tombeaux veufs de leur cendre ,
De ces temples veufs de leurs dieux.
11 me faut des deux noirs d orages Des flots troublés et sans rivages ;
Un esquif haï par le sort ,
Et dont la poupe mutilée .
Toujours d’un long crêpe voilée ,
Vogue sans cesse vers la mort.
Ah î s’il est vrai que le poète ,
Souvent dans sa terreur secrète ,
Lorsque tout voit le ciel serein ,
Sous l’horizon courbant sa vue ,
Sait la catastrophe imprévue Qui voilera le lendemain ,
les deux poètes
Je le sens et n’ose le croire Si le fantôme de la gloire M’invite un jour "a son autel , C’est des foudres de la tempête Qu’elle allumera sur ma tête Le rayon qui rend immortel.
€n Somnambule.
Mai 1829. —
LA Si
Voyez à travers le feuillage ,
(.'est elle... Mais au moins ne la réveillez pas ! Vous lui donneriez le trépas.
Comme la lune éclaire son visage !
Comme ses beaux cheveux flottent au gré du vent
Ce |)l)iltr<\
LE PHILTRE
Ma vie était semblable au lac tranquille et pur Qui reflète du jour le nuage et l’azur ,
Les astres dont la nuit scintille :
Et je ne sais sur moi quelle baleine a soufflé ;
Mais dans ses profondeurs tout mon être est troublé. Rends-moi mon ame ; jeune fdle !
LE PHILTRE
Ma lèvre souriait des larmes des amours ,
Je marchais le front haut , comme Y on a toujour Marché dans ma pauvre famille ;
Et maintenant mon œil est humide et rêveur ,
Ma tête tristement se penche sur mon cœur. Rends-moi mon ame ? jeune fille !
Lorsque dans nos jardins tu t’assieds sur un banc Soudain je te devine au bout de ton ruban Qui flotte a travers la charmille ;
Et mes amis alors me disent : Étourdi ,
Tu ne réponds jamais 'a ce que l’on te dit. Rends-moi mon ame , jeune fille !
C’est qu’alors mon esprit voltige autour de toi , Que je voudrais en vain le rappeler à moi :
Il baise ta bouche gentille ,
Se joue avec la brise entre tes beaux cheveux , Et s’enivre et s’oublie aux rayons de tes yeux. Rends-moi mon ame , jeune fille!
LE PHILTRE
Astre consolateur de mes sombres ennuis ,
Ton image charmante illumine mes nuits Du doux éclat dont elle brille ;
Mais le réveil me voit triste et dépossédé , Pleurer comme un enfant sur mon lit accoudé. Rends-moi mon ame , jeune fille !
Car quelle bouche d’or raconterait mon rêve ,
Quand le nuage ami dans les airs nous enlève ; Quand mollement couché sur ce lit de vapeurs ;
Que nuancent du jour les mobiles couleurs ,
Ton corps que voile à peine une légère gaze ,
Se révèle a mes yeux et me tient en extase ? Possesseur étonné de si rares trésors ;
Mon bonheur se soupçonne , et je me dis alors :
« De la réalité c’est bien la le domaine ;
« Ce n’est pas , cette fois, une apparence vaine « Qui remplit mon sommeil d’un prestige charmant. » Mon songe a je ne sais quel vague sentiment De son illusion ; je crains en ma pensée
LE PHILTRE
Que j rompant le fil d'or où mon ame est bercée , Le désolant réveil , venant a me saisir ,
Ne me fasse tomber du ciel de mon désir ,
Et que ton doux fantôme a mes yeux se dérobe , Gomme un sylphe léger aux approches de l’aube. .
jjromciittîit' sur iHrr.
Voila que l’onde amère a calmé son transport Détachons la nacelle et voguons loin du port ,
O mon ange ! a nous deux , nous pouvons nous suffire Livre ta chevelure au souffle de zéphire.
Ah ! lorsque sur les miens se fixeront tes yeux Je ne veux pour témoin que les flots et les cieux , Lorsque ta douce voix ravira 1 étendue ,
Que de moi seulement elle soit entendue !
Tu sais dans quel délire et quelle anxiété