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Poe˜me du Cid

Le Poëme du Cid est le plus ancien monument de la langue et de la littérature espagnoles. Etonné, il y a longtemps déjà, qu’aucun écrivain, soit en Espagne, soit au dehors, n’en eût fait encore le sujet d’une étude approfondie, nous nous sommes mis à l’œuvre. Des occupations plus pressantes, des devoirs impérieux ont retardé l’achèvement de ce travail. Enfin, après plusieurs années de persévérance et d’efforts, le voilà terminé, et nous le donnons au public.

Nous examinerons tout à l’heure le Poëme du Cid sous ses divers aspects, et peut-être aurons-nous à dire des choses qui ne seront ni sans nouveauté ni sans intérêt. Mais, auparavant, nous devons parler du Cid lui-même. Nous le ferons d’ailleurs brièvement : car la biographie du Cid, qui exigerait des connaissances qui nous manquent, celle de la langue arabe, par exemple, a été traitée naguère par un savant étranger avec beaucoup d’autorité et de talent1; et puis, comme nous l’avons annoncé, l’objet principal de cette étude, ce n’est pas le héros castillan, c’est le poëme qui le célèbre.

L’existence du Cid a été contestée. Déjà au xve siècle, des poëtes et des historiens de la Péninsule avaient révoqué en doute quelquesunes des traditions qui couraient parmi le peuple touchant le héros national2. Au début de ce siècle-ci, on est allé plus loin. Dépité des

1 Recherches sur l’histoire politique et littéraire de l’Espagne pendant le moyen âge, par R. P. A. Dozy, t. I, Leyde, 1869, in-8°.

5 C’est, croyons-nous, Fernán Perez de Guzman qui le premier a exprimé des doutes à cet égard dans le poëme intitulé : Loores de los claros varones de España (copla ccxix). Chose curieuse à remarquer ! Fernán Perez de Guzman appartenait lui-même à la descendance du Gid. (Voyez les Notes historiques et littéraires, p. 266.)

INTRODUCTION

invraisemblances qu’il rencontrait dans une vieille chronique du Cid, un savant espagnol, Masdeu, en publia la réfutation, et, vers la fin de son volume, il conclut ainsi :

cr II résulte de tout cela, comme conséquence légitime, que nous n’avons sur le fameux Cid aucun renseignement qui soit certain ou fondé, et qui mérite d’occuper une place dans les souvenirs de notre nation. J’ai dit quelque chose de lui dans mon Histoire de l’Espagne arabe , parce que , sur les points généralement acceptés par nos historiens les plus recommandables, je n’osai pas alors, quelque nombreux que fussent mes doutes, me séparer de l’opinion de tous; mais ayant à cette heure examiné la matière avec tant de soin et d’attention, j’estime devoir me rétracter même du peu que j’en ai dit, et confesser avec ma sincérité habituelle, que de Rodrigue Diaz le Campéador (et il y a d’autres Castillans qui ont eu le même nom et le même surnom), nous ne savons absolument rien avec probabilité, pas même sa simple existence 1. y> '

On le voit, la négation de Masdeu est absolue : elle ne rejette pas seulement tel ou tel épisode plus ou moins problématique de la vie du Cid; elle rejette l’homme même. Ce scepticisme n’est pas raisonnable. Le savant critique aurait du se dire que , si dans les anciennes traditions relatives au Cid il y en a d’évidemment fabuleuses, il en est aussi qui réunissent tous les caractères de la vraisemblance; que sur la conquête de Valence, en particulier, la tradition arabe est d’accord avec la tradition espagnole; que les deux peuples rivaux n’ont, pas pu s’entendre pour créer un personnage d’invention et lui attribuer un exploit imaginaire , et que , sous cette double garantie , l’existence du Cid devient aussi certaine, aussi positive, aussi incontestable que celle de Masdeu lui-même.

Reste donc «à rechercher avec circonspection , mais avec confiance , quelle a été au vrai la vie du Cid; et c’est ce que nous essayerons de faire après avoir dit un mot de l’époque où parut le héros castillan.

Cette époque est une des plus remarquables de l’histoire d’Espagne. Les chrétiens ont reconquis une partie du territoire; ils possèdent la

1 Masdeu, Refutación critica de la historia leonesa del Cid , p. 370.

INTRODUCTION. nr

Navarre, la Galice, les Asturies, le Léon, la Castille, le comté de Barcelone, une partie de l’Aragon, et bientôt Ferdinand- le -Grand va conquérir le Portugal jusqu’aux Algarves. Du côté des Arabes, voici ce qui se passe. La dynastie des Omayades, après avoir glorieusement régné près de trois siècles sur l’Espagne mahométane, finit: le khalife Hescham-el-Motadd qui négligeait les soins du gouvernement pour s’occuper de poésie et de musique, est déposé. En vain le dernier descendant de cette race illustre réclame la succession d’Hescham ; un cri soudain et terrible s’élève parmi le peuple : « Le Tout-Puissant a détourné ses regards de la maison d’Omayah! rejetez ce malheureux! n Dès lors est détruite l’unité de l’ancien empire arabe d’Espagne : il n’y a plus de chef ni de gouvernement central : les villes les plus importantes, Tolède, Saragosse, Valence, Séville, Cordoue, etc., forment autant d’états indépendants, gouvernés par des cheiks, des arraez ou des walis. La situation étant donnée, qu’il paraisse dans l’Espagne chrétienne un homme au cœur vaillant, au génie aventureux, à la lance hardie, et cet homme trouvera les circonstances singulièrement favorables à sa fortune et à sa gloire. C’est alors que parut Rodrigue Diaz de Bivar, le Cid, le Campéador.

Le lecteur qui ne connaît le Cid que par la poésie trouvera , nous le craignons, l’histoire sèche et décolorée. Qu’il ne s’en prenne pas à nous. Ce sont les détails qui intéressent, et ici le temps les a emportés.

On ne sait pas la date précise de la naissance de Rodrigue; mais la plupart des historiens sont d’accord pour le faire naître un peu avant l’année io3o h C’est aussi l’opinion que nous a laissée la lecture des plus anciennes chroniques et des plus anciens poèmes qui parlent du

Cid.

Nous ne savons pas non plus, précisément, quelle était sa famille. Dans la Crónica rimada , Rodrigue, pour s’amuser, se dit fils d’un marchand2. Dans le Poëme du Cid, un de ses ennemis, pour lui faire

1 Berganza dit que le Gid, à sa mort, arrivée en 1099., avait soixante et treize ans; par conséquent, il le fait naître en l’année 1026. ( Antigüedades de España, lib. V, cap. xxx.)

* Vers 879 et suiv.

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injure, le traite de meunier1. On aurait tort de prendre ces détails au pied de la lettre; mais on peut en induire, ce nous semble, que le Cid n’appartenait pas à l’aristocratie castillane. Nous sommes, quant à nous, disposé à penser qu’il était issu d’une famille bourgeoise depuis longtemps établie à Burgos, et parvenue dans cette ville aux honneurs municipaux 2.

Sur la jeunesse de Rodrigue, nous n’avons que des traditions populaires. Quelques-unes ressemblent fort à des légendes; et, bien que des deux côtés des Pyrénées elles aient été adoptées par de grands poètes dont elles ont inspiré le génie , nous les passerons sous silence. Mais il ne nous répugne nullement d’admettre qu’après un de ces combats qui étaient la vie normale entre les chrétiens et les Arabes d’Espagne, Rodrigue ayant rendu la liberté à des rois mores qu’il avait faits prisonniers, reçut d’eux en échange le surnom de Cid (ou de Seigneur). Nous admettons aussi, très-volontiers, que Rodrigue, déjà célèbre, accompagna le roi Ferdinand Ier à la conquête du Portugal (io55-io6o), et que là encore il se distingua par ses exploits.

Et si nous acceptons ces choses, ce n’est pas par fantaisie et pour remplir l’histoire du Cid, commè on remplit une vieille armure que l'on veut faire tenir debout : c’est parce qu’elles nous paraissent vraisemblables et nécessaires. En effet, si, parmi tant d’autres Espagnols ses contemporains, que l’on appelait également le Cid, Rodrigue Diaz de Bivar est le seul qui soit parvenu jusqu’à nous avec ce surnom , ne faut-il pas reconnaître que des motifs particuliers ont dû lui valoir cet honneur? Et de même, si, après la mort de Ferdinand Ier, nous voyons le Cid occuper dans l’Etat une situation considérable, ne fautil pas croire qu’il l’avait acquise par des services antérieurs, par des services éclatants?

Ferdinand Ier, avant de mourir (décembre io65), partagea son royaume comme un patrimoine entre ses enfants : il laissa à Sanche,

1 Vers 3389 et suiv.

Non de potentioribus , sed de prudentioribus , dit Rodrigue de Tolède en parlant des ancêtres du Cid. (Roderici Toletani Chronicon , îib. V, cap. 1.) C’est-à-dire qu’ils appartenaient, non à la classe des riches-hommes , mais à celle des prud’hommes.

INTRODUCTION

i ainé, la Castille, à Alphonse le Léon, à Garcie la Galice, ainsi que la partie du Portugal qnd avait récemment conquise : ses deux filles. Ehire et Urraque. eurent en apanage, lune Toro, 1 autre Zamora. Ce partage, conforme d ailleurs aux idées et aux usages du temps, détruisait limité de la monarchie espagnole, si laborieusement formée. En outre, il ouvrait la voie à des querelles déplorables, car le nouveau roi de Castille était dun caractère ambitieux et violent, et il avait avec lui Rodrigue Diaz de Bivar, le Cid, peu porté sans doute a conseiller la modération et le repos.

Sanche ne tourna point tout dabord ses armes contre ses frères. Comme pour s'essayer, il s'attaqua au roi de Navarre Sanche (de Peñalen ». Nous m avons que peu de renseignements sur cette campagne : mais il parait positif que Sanche de Castille confia au Cid l'étendard royal et le commandement de son armée (1067).

L'année suivante, Sanche déclara la guerre à son frère Alphonse. *ét ¿1 le vainquit à la bataille de Liantada. Le Cid assistait à la bataille.

Trois années s écoulèrent : nous plaçons dans cet intervalle une guerre entre don Sanche et don Garcie, à la suite de laquelle ce dernier fut détrôné, et en 1071 Sanche et Alphonse reprirent les armes, lis vinrent camper avec leurs troupes près d'un village appelé Golpejara, situé sur la rivière de Carrion. Dans un premier combat, les Castillans vaincus furent contraints d abandonner leur camp aux Léonais ; mais, dans la nuit, le Cid releva le courage abattu de don Sanche. -\ofia. lui dit-il . que les troupes du roi votre frère, rassurées par la victoire du jour, reposent tranquillement dans nos tentes. Croyezmoi. assaiilons-ies avant que le soleil paraisse, et à notre tour nous les battrons. - Sanche goûta le conseil, et. ralliant de son mieux son armée, il se précipita, avant l'aube, sur les Léonais encore endormis. La plupart furent égorgés.. Quant au roi Alphonse, qui avait cherché son salut dans la fuite, il fut pris dans 1 église de Sainte -Marie de Carrion. et conduit captif à Burgos.

• Une fois maître des Etats de ses deux frères. Sanche voulut avoir les apanages de ses soeurs. Elvire remit Toro entre ses mains; mais l iraque ayant refusé de lui céder Zamora, il vint assiéger cette place.

INTRODUCTION

Il la pressait vivement, lorsqu’un Zamoran déterminé, dont l’histoire nous a conservé le nom devenu proverbial en Espagne, Bellido Dolfos, sortit de la ville, surprit le roi au dépourvu et le tua d’un coup de lance (1072).

Rodrigue, qui assistait au siège de Zamora, où il avait fait de nouvelles et merveilleuses prouesses (un jour il combattit seul quinze ennemis et les obligea à la fuite), Rodrigue fut témoin du meurtre de son roi, et se mit sans retard à la poursuite de Bellido, mais celui-ci lui échappa en se hâtant de rentrer dans la place.

Fait prisonnier à Golpejara, Alphonse avait obtenu sa liberté «n s’engageant à revêtir l’habit monacal; puis il s’était évadé du cloître, et réfugié auprès d’Al-Mamoun, roi de Tolède. A la mort de don Sanche, secrètement averti, il quitta sa retraite et reparut dans l’Espagne chrétienne. H se trouvait à ce moment le seul prince de la famille royale qui pût prétendre au trône. Les Castillans n’avaient qu’une médiocre confiance dans l’ancien roi de Léon ; mais les circonstances le leur imposaient en quelque sorte : ils lui offrirent la couronne. Ils y mirent pourtant une condition humiliante : Alphonse dut jurer qu’il n’avait trempé en rien dans la mort du roi son frère. Il prêta ce serment entre les mains de douze chevaliers castillans. Ce fut, dit-on, Rodrigue qui se chargea de le lui demander; et, selon l’observation très-judicieuse d’un ancien historien, voilà pourquoi, dans la suite, malgré son mérite et sa valeur, il ne fut jamais agréable aux yeux d’Alphonse1.

Alphonse ne laissa pas d’abord éclater son ressentiment. Tout au contraire, et, dans l’intention de s’attacher l’audacieux et puissant vassal , il lui fit épouser sa cousine germaine , Chimène , fille de Diègue , comte des Asturies. Ce mariage, dont la preuve authentique a été conservée2, eut lieu le 19 juillet 107 ù3.

1 rrUnde et postea, licet strenuus, non fuit in ejus oculis gratiosus. » (Roderic. Tolet. Chronicon, lib. VI, cap. xiv.)

2 Voyez les Notes historiques et littéraires, p. 296.

1 Selon toutes les probabilités, ce mariage était le second que contractait Rodrigue. Nous savons en effet , par des témoignages dignes de foi , qu’il perdit un fils , Diègue Rodriguez , tué à la bataille de Consuegra, en io83. (Voyez les Notes historiques et littéraires, p. 2G6.)

INTRODUCTION

Mais, peu d'années après, le Cid exilé se séparait du roi Alphonse. Quelle fut la cause de cette première disgrâce! Peut-être s expliquet-elle suffisamment par les préventions mutuelles1. Quoi quil en soit, Rodrigue se réfugia à Saragosse, auprès d Al-Moutamin , roi more de cette ville. Les alliances de ce genre n étaient point rares à cette époque ; et. tandis que Rodrigue mettait son épée au service d .Al-Moutamin, Sancho Ramírez, roi d Aragon, et Raymond II, comte de Barcelone, se liguaient contre eux avec Mondir, autre roi more, qui avait sous son commandement Dénia, Lérida et Tortose.

Rodrigue reconnut l'hospitalité qui lui avait été donnée, en combattant avec succès près d' Almenara 11078 ) les ennemis de son hôte1.

Alphonse ayant entrepris la campagne qui devait aboutir à la conquête de Tolède se réconcilia, à cette occasion, avec le vassal indiscipline dont l'assistance pouvait lui être si utile. Des services que le Cid rendit pendant le siégé, lliistoire ne dit rien : les actes particuliers qui amenèrent Févenement se sont comme perdus dans sa grandeur. Mais, selon toutes les vraisemblances. Alphonse n'eut qu'à se louer du concours du Cid: car. après la soumission de Tolède, on voit Rodrigue nomme Prince de U Milice toledane. ou Gouverneur de la ville3.

Malheureusement . avec les dispositions secrètes qui les animaient à Fegard t'un de l'autre, entre .Alphonse et le Cid la bonne intelligence ne devait jamais être durable : iis se brouillaient tantôt pour un motif, tan:.': pour un autre, se raccommodaient un moment, puis se brouillaient ie nouveau. A tout homme qui étudie l'histoire de cette époque avec un coeur espagnol, d est impossible de ne pas regretter ce défaut *f entente. Si ie roi et le vassal s étaient rapprochés, réunis pour une commune, la gloire personnelle du Cid eut sans doute été moins

t -imme liègue Sotiriguez. sii toi ne ie Lhimeae des Asturies, n aurait eu à eetfe date pie runt ans au puis, i iàufi nécessairement supposer <ju ii était issu 'ion mariage anterieur.

■ deiun Bergonza . ie Caí mt exde pour avoir poursuivi les Mores jusque sur ie territoire ali -Mamo un. roi de Toiede ancien doce é Lptionse et son ami. (Ituig. de España

ib. N. cap. rvj

* Nous niopcuns .ci a date ie Berganza. Voy. A,*n,g. de España . iib. i . cap. îti. )

* JL ntiff. de España, ib. cap. rvm.

INTRODUCTION

grande; mais, sans doute aussi, la délivrance de l’Espagne aurait été hâtée.

En l’année 1090, Alphonse s’étant mis en campagne pour dégager la forteresse d’Aledo, menacée par les Almorávides, écrivit au Cid pour l’inviter à venir le joindre; et le Cid répondit qu’il se rendrait à l’appel. Des circonstances imprévues ne lui permirent point de tenir parole. Là-dessus, les comtes de Castille l’accusèrent auprès du roi. Alphonse ajouta foi à ces accusations ; il retira au Cid les terres et les châteaux qu’il lui avait donnés, et, de plus, mit la main sur les biens que le Cid avait en propre. Rodrigue essaya en vain de se justifier; le roi fut inflexible. Et voilà encore le Cid obligé de quitter l’Espagne chrétienne; mais cette fois il partait emmenant sous sa bannière une troupe dévouée de parents et d’amis , et résolu à ravager de son mieux le territoire arabe L

Le Cid se transporta dans l’est. Au printemps de l’année 1091, il commença à parcourir et à rançonner tout le pays depuis Orihuela jusqu’à Xativa, prit Mora, et s’y établit. Le prince arabe qui gouvernait ces contrées appela à son aide Bérenger, comte de Barcelone. Celui-ci promit son assistance, et rassembla une armée nombreuse. Le Cid, averti de ce qui se passait, écrivit au roi de Saragosse une lettre remplie de sarcasmes dirigés contre Bérenger, en priant le roi de lui en donner communication. Bérenger, vivement blessé, écrivit à son tour au Cid une lettre d’injures et de menaces. Le Cid lui répondit qu’il l’attendrait. Ils se joignirent. La bataille eut lieu. Le Gid vainquit Bérenger et le fit prisonnier avec un grand nombre des siens; mais, au bout de quelques jours, il lui rendit la liberté moyennant une forte rançon2.

1 Recherches , t. I, p. 489 et suiv. — Anlig. de España , lib. V, cap. xxi. — Voyez aussi Roderici Toletani Chronicon, lib. VI, cap. xxix. Nous citons les paroles de l’historien : « In diebus ejus, Rodericus Didaci Campiator, qui ex causa quam diximus, non erat in ejus oculis gratiosus, conferta manu consanguineorum et militum aliorum, proposuit per se Arabes infestare.»

a Nous avons dit ailleurs que l’auteur du Poëme du Gid avait confondu Raymond II et Rérenger, et que la rencontre du Cid avec le premier avait dû avoir lieu quelques années auparavant, vers 1088. ( Notes historiques et littéraires, p. 977.) Quant au premier point,

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Après cette victoire, l’ascendant du Cid fut bien constaté dans l’Espagne orientale. Tous les petits chefs arabes qui commandaient çà et là, lui payaient des tributs annuels dont l’ensemble formait comme la liste civile de ce protecteur redouté 1.

Vers la fin de l’année 1092, Al-Kádir qui régnait à Valence sous la protection du Cid, périt d’une mort tragique; il fut égorgé par les gens d’un parti favorable aux Almorávides. Le Cid jura de le venger. Il enjoignit aux gouverneurs de tous les châteaux qu’ils eussent à se pourvoir de ce qui était nécessaire pour l’approvisionnement de ses troupes, et, au printemps de l’année suivante, il ordonna des incursions sur le territoire valencien. Tout ce qui osait se montrer, tout ce qui se trouvait dans la campagne , ‘hommes et troupeaux, était chaque jour enlevé par ses coureurs. Il terrifia ainsi le pays. Au mois de juillet, il marcha de sa personne sur Valence. Bientôt il fut maître des faubourgs. Il frappa de fortes contributions, et se retira, satisfait apparemment de ces représailles. Mais quelques mois après, informé que les Valenciens avaient accueilli parmi eux les Almorávides, il revint de nouveau sur leur ville, l’entoura de la manière la plus stricte en empêchant les vivres d’y pénétrer, et, à la suite d’un siège qui dura huit ou neuf mois, Valence ne pouvant plus tenir contre la famine, se rendit par capitulation (i5 juin 109 à). Cette conquête, dit un célèbre historien espagnol, est le plus grand exploit de guerre qui

nous maintenons notre remarque, puisque Raymond II était mort en 1082. Mais, pour ce qui est de la victoire remportée sur Bérenger en l’année 1091, de nouvelles réflexions nous disposent à la regarder comme historique. Le Gid aurait d’abord vaincu Raymond II en 1 078 , et plus tard son frère Bérenger. Du reste, ces hésitations sont à peu près inévitables à quiconque parle des démêlés du Cid avec les comtes de Barcelone ; et le savant M. Dozy nous paraît avoir éprouvé un embarras semblable au nôtre. En relisant l’excellent travail qu’il a consacré au Cid , et sur lequel nous aimons à nous appuyer, nous sommes tenté de croire qu’il a, lui, raconté le même épisode sous deux dates différentes. (Voy. Recherches, t. I. p. 455 et p. 491-496.)

1 Les Benou-Betyr, seigneurs de Tortose, de Xativa et de Dénia, donnaient au Cid cinquante mille dinars; le seigneur d’Albarracin , dix mille; le seigneur d’Alpuente, pareille somme; le seigneur de Murviedro, six mille; celui de Segorbe, six mille; celui de Xerica. quatre mille; celui d’ Almenara, trois mille. Enfin le Cid recevait du roi de Valence douze mille dinars. ( Recherches , t. I, p. 4g8 et suiv.)

ait jamais été accompli en Espagne par un homme qui ne fût point roi h *

Le Ciel régna à Valence en maître absolu jusqu’à sa mort, arrivée • en 1099. Lui vivant, les Arabes d’Afrique tentèrent plusieurs fois, mais sans succès, de la reprendre. Mais ce qui n’est pas moins vrai, c’est qu’en l’année 1102 ses lieutenants furent contraints d’abandonner la ville; comme si celui-là seul qui l’avait conquise eût été capable de la conserver.

En traçant cette esquisse biographique, nous avons laissé exprès de côté quelques épisodes rapportés par les historiens arabes, qui montrent le Gid sous un jour bien peu favorable. Nous n’en citerons qu’un seul, comme spécimen*. Selon les écrivains musulmans, le Gid, en traitant avec le successeur d’Al-Kàdir (à l’époque de la capitulation de Valence), lui avait garanti la vie sauve, ainsi que la libre possession de sa fortune : l’année suivante il l’aurait emprisonné pour le forcer à déclarer où étaient ses trésors, et, mécontent de sa déclaration qu’il trouvait incomplète, il l’aurait fait brûler vif1 2. Certes, si ces actes étaient acceptés comme historiques, la moralité du Gid en serait fortement atteinte ; car la perfidie, l’avarice et la cruauté composent un personnage odieux dans tous les pays et dans tous les temps, même dans l’Espagne du xie siècle. Mais, raisonnablement, on ne saurait admettre de pareilles imputations. Nous n’y voyons, quant à nous, que le témoignage d’un ennemi, d’un ennemi vaincu3; et à des témoignages de ce genre nulle gloire guerrière, ne résisterait.

Nous nous en tiendrons sur le Gid à ce jugement d’un historien

1 Zurita, Anales de Aragon, lib. I, cap. xxxm.

2 Recherches, t. I, p. 572-581. — Conde, Historia de la dominación de los Arabes en España, Madrid, 1820, t. II, p. 182 et suiv.

3 La Crónica general rapporte les mêmes faits; mais elle n’est elle-même à cet endroit qu’une traduction du récit arabe. (Voy. Recherches, t. I, p. 3qh.) M. Dozy a écrit à ce propos qu’ Alpbonse-le-Sage , qui avait eu maintes fois à combattre ses barons , et qui fut à la fin détrôné par eux , dut rr se trouver bien heureux de pouvoir dire quelques mauvaises choses sur l’idéal du héros castillan.» ( Recherches , t. I, p. k 12.) Nous ne croyons pas que le roi Alphonse y ait mis tant de malice. Il lui fallait faire sa chronique; et là où les documents chrétiens sont venus à lui manquer, il a traduit les documents arabes : voilà tout.

arabe qui écrivait quinze ans après la conquête de Valence, et qui disait: ce Cet homme, le fléau de son temps, était, par son amour pour la gloire, par la prudente fermeté de son caractère, et par son courage héroïque, un des miracles du Seigneur 1. n C’a été là également l’idée que l’Espagne chrétienne s’est formée du Cid. Et voilà pourquoi les poètes populaires du moyen âge l’ont choisi de préférence pour le sujet de leurs chants. Voilà pourquoi les plus grands rois de la Péninsule ont à l’envi honoré sa mémoire 2. Voilà pourquoi enfin , de nos jours, au moment où l’Espagne libérale s’éveillait, elle se plaisait, dans l’hymne de Riego, à invoquer son nom : « Tranquilles, joyeux, vaillants et pleins d’audace, chantons, soldats, l’hymne du combat! Que la terre s’émeuve à nos accents! et que le monde reconnaisse en nous les enfants du Cid 3 ! ^ Destinée singulière, destinée unique, merveilleuse, que celle de l’homme auquel un grand peuple s’attache d’une sympathie enthousiaste, et dont il fait son héros, son idole, à toutes les époques de sa civilisation, à toutes les phases de son histoire!

Nous nous sommes arrêté assez longtemps sur la vie du Cid; venons au Poëme.

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