S II
Le Poëme du Cid, que l’on aurait dû plutôt intituler, Les deux Chansons du Cid4, a été pour la première fois publié en 1779, par le savant
. ' Recherches , 1. 1, p. 356.
2 Selon Berganza , le roi Alphonse-le-Sage ne dédaigna point de composer l’épitaphe du Cid; Ferdinand et Isabelle, dans plusieurs documents, l’ont nommé avec respect; et Philippe II songea à demander sa canonisation. (Antig. de España , lib. V, cap. ix.)
3 Nous citons le texte :
Serenos, alegres,
Valientes y osados ,
Cantemos, soldados,
£1 himno á la lid !
Y á nuestros acentos El orbe se admire,
Y en nosotros mire Los hijos del Cid!
Ainsi que nous l’avons déjà dit (voir les notes placées sous le texte, p. 2), le titre de Poema del Cul , nous l’adoptons à notre tour, parce que le titre véritable aurait pu tromper
tr
INTRODUCTION
espagnol Sanchez1, d’après le seul manuscrit qui nous reste aujourd’hui de cet ouvrage, et à la fin duquel se trouvent trois lignes comme jetées en énigme aux OEdipes de la critique littéraire. Nous les traduisons mot pour mot :
A qui a écrit ce livre Dieu donne le paradis ! Amen !
Pierre abbé l’a écrit au mois de mai ,
En l’ère de mil et CC....XLV ans.
Qui est ce Pierre abbé? Est-il l’auteur, ou seulement le copiste de notre Poëme? Selon la conjecture très-fondée de Sanchez, il n’en a été que le copiste. Dans l’espagnol du moyen âge, le verbe escribí (écrire) s’employait d’ordinaire pour exprimer l’action d’écrire matériellement; et l’on se servait du verbe facer ou hacer (faire) pour désigner une composition2. Puis, pour composer une œuvre de cette importance, un mois n’eût certes pas suffi.
On remarque à la date, après les deux c c qui indiquent les centaines , un petit espace blanc fait au grattoir, et dans lequel un autre c pourrait tenir. Sanchez a émis là-dessus ses conjectures. Peut-être, dit-il, le copiste avait-il tracé par mégarde un c de trop, et il l’a immédiatement effacé. Peut-être avait-il écrit après les deux c c un e (et) conjonction, car une partie de la date est exprimée en lettres, et, le jugeant inutile, l’aura-t-il fait disparaître. Peut-être, enfin, un amateur peu scrupuleux a-t-il enlevé un c (ou une centaine) pour donner par là plus d’antiquité au manuscrit3. Cette dernière supposition est la vraie. Quelque grossier que soit un faux de ce genre, on ne saurait le nier, il existe. Si l’on peut se tromper en pareille circonstance dans l’indication d’une date , on ne se trompe pas de cent ans. Puis, comme Sanchez l’a fort bien observé, l’écriture paraît être celle du xive siècle4.
Je public. Nous faisons, d’ailleurs, en cela comme on fait souvent dans le monde en parlant d’un homme qui porte un nom qui n’est pas le sien : on l’appelle de ce nom , soit par courtoisie , soit afin de s’entendre avec les personnes à qui l’on parle.
1 Colección de poesías castellanas anteriores al siglo xv, 1. 1.
2 Colección de poesías, t. I, p. 221.
3 Ibid.
4 Ibid.
INTRODUCTION
Enfin, et cette dernière remarque sera, croyons-nous, décisive, il y a dans notre Poëme vingt ou trente passages que nous avons signalés çà et là, et dans lesquels il est impossible de ne pas reconnaître des formes rajeunies, puisque la versification et la rime en voudraient d’autres. Par tous ces motifs divers, après avoir examiné la question avec la conscience d’un expert appelé à prononcer devant un jury, nous disons que le manuscrit du Poëme du Cid a été à cet endroit altéré, gratté après coup, et que la date véritable de la copie est celle qui résulte du rétablissement d’un c supprimé, l’année 1 3 45 de l’ère de César, ou l’an 1807 de l’ère chrétienne.
Quoi qu’il en soit de l’ancienneté du manuscrit, une chose incontestable, c’est l’antiquité de l’œuvre. Même en laissant à part les mœurs qu’il révèle, et à n’en considérer que la versification et la langue, le Poëme du Cid est évidemment antérieur aux poésies de Gonzalo de Berceo et au Poema de Alexandro, qui sont du xme siècle1. Et si l’on nous demandait d’en préciser la date, nous dirions que notre Poëme a été composé vers le milieu du siècle précédent2.
1 Colección de 'poesías, t. II et III.
* La langue de notre Poëme est la même que celle du Fuero de Molina, donné en l'année n 52 : les verbes se conjuguent de même, les adverbes ont la même forme, et l’on trouve dans l’un et l’autre le même redoublement du régime direct ou indirect. (On peut lire ce Fuero dans Llórente, Noticias históricas de las tres Provincias vascongadas , t. IV, p. 1 1 8 et suiv.) Sanchez pense, comme nous, que le Poëme du Cid est du milieu du xn? siècle. ( Colección de poesías, t. I, p. 223.) M. Wolf, cet éminent connaisseur, le croit composé entre 1160 et 1160. (Cité par M. de Gayangos, Historia de la literatura española, 1. 1, p. 17.) Parmi les juges les plus compétents, M. Dozy est le seul qui pense que le Poëme du Cid serait , aussi bien que la copie , du commencement du xnf siècle ; et , à l’appui de son opinion, le savant critique invoque les Fueros de Oviedo, donnés, selon lui, par Alphonse VII, en 11 45, et qu’il regarde comme un spécimen de la langue espagnole au milieu du xne siècle. ( Recherches , t. I, p. 64i.) Nous soumettons à M. Dozy plusieurs objections : i° Les Fuei'os de Oviedo, au lieu d’avoir été donnés par Alphonse VII (dit l’Empereur), ne sont-ils pas dans leur ensemble la reproduction, ou, comme diraient les Espagnols, la confirmation de Fueros antérieurs donnés par le roi Alphonse VI , ainsi que semble l’indiquer le début : cristos sunt foros quos dédit rex domino Adefonso ad Oveto, quando populavit ilia villa, etc.?» 20 Est-il bien sûr que, dans l’intention de leur auteur, ces Fuei'os (où l’on voit, à chaque instant des mots tels que ceux-ci : habuerit, habuisset, vcnissent, cxeant, pereligant, etc.) aient été écrits en langue espagnole, et non pas en latin (plus ou moins barbare) ,
INTRODUCTION
Le Poëme du Cid contient deux ou trois passages qui nous semblent confirmer notre opinion. Dans un endroit, en parlant de l’arrivée à Valence du moine français Jérôme , qui devint plus tard évêque de cette ville, le poète s’exprime ainsi : « Du côté de l’Orient vint un tonsuré, qui s’appelait de son nom l’évêque Hiéronyme1. n Or, pourquoi notre auteur dit-il que Jérôme ou Hiéronyme, qui très -probablement venait de France, venait de l’Orient? Ne serait-ce pas qu’il écrivait son œuvre à une époque assez rapprochée de la seconde croisade, iiô3-iiû8 (car nous ne pouvons penser ni à la première, ni à la troisième), et qu’en faisant venir le moine Hiéronyme de ces régions lointaines, il voulait recommander plus particulièrement ce personnage, et son œuvre même, à l’intérêt et au respect du peuple? Ailleurs, parlant du comte don Raymond de Bourgogne , le poëte nous dit : cr Celui-ci fut le père du bon Empereur2. r> Ce détail n’indiquerait-il pas aussi que notre Poëme aurait été écrit, soit du vivant d’Alphonse VII , surnommé l’Empereur, soit dans le temps qui suivit immédiatement sa mort (1167), et où le souvenir de ce prince était encore présent à tous les esprits ? Ailleurs enfin , après nous avoir annoncé comme quoi le Cid maria ses filles aux infants de Navarre et d’Aragon, héritiers de ces royaumes, le poëte ajoute : cr Aujourd’hui les rois d’Espagne sont ses parents3, n En s’exprimant ainsi, en employant ces formes si précises, si positives ( aujourd’hui , sont), le poëte ne vous paraît-il pas indiquer encore qu’il travaillait à son œuvre sous les premières générations qui suivirent celle du Cid, et ce détail, comme les autres, n’autorise-t-il pas à penser que notre Poëme a dû être composé vers le milieu du xne siècle ?
Mais en dehors de la langue de notre Poëme, et en dehors des révélations précieuses qu’il contient, nous possédons un document qui
bizarrement et volontairement mélangé d’espagnol, afin de le faire mieux comprendre? 3“ Enfin, si les Fueros de Oviedo sont de l’année 11 45 et en langue espagnole, M. Dozy parviendra-t-il jamais à expliquer comment cette langue aurait pu faire des progrès si étonnants, si merveilleux, de cette époque à ii52 (date du Fuero de Molina), c’est-à-dire dans l’espace de sept années?
1 Vers 1295 et suiv.
2 Vers 00 1 4.
3 Vers 3735.
INTRODUCTION. xv
nous aide encore à en fixer la date d’une manière assez précise : c’est la chronique latine d’Alphonse Y1I l’Empereur, écrite par un auteur du xiie siècle , qui lui-même déclare tenir les faits qu’il raconte de témoins oculaires 1, La chronique est en prose; mais l’auteur, se sentant inspiré, a mis en vers la conquête d’Almérie. Paj*mi les chevaliers qui assistèrent au siège de cette place, il nomme Alvar Rodriguez, petitfils d’ Alvar Fañez, et, après avoir fait l’éloge de ce dernier, il parle du Cid ; voici en quels termes, ils sont curieux :
Ipse Rodericus, Mio Cid semper vocalus,
De quo cantatur quod ab hostibus liaud supera tur,
Qui dorauit Mauros, comités domuit quoque nostros,
Hune extollebat, se laude minore ferebat.
Sed fateor, virum quod toîlet nulla dierum,
Meo Cidi primus fuit, Alvarus atque secundus.
Morte Roderici Valentía plangit amici,
Nec valuit Christi famulus ea plus retiñere 2.
Au milieu de ces vers plus ou moins élégants, il y a une expression, un barbarisme qui, à coup sûr, n’aura pas échappé au lecteur : Mio Cid ; car, bien que le chroniqueur ne fût pas un puissant latiniste, cela se voit de reste, il savait cependant assez de latin pour ne pas commettre une incorrection aussi grossière. Pourquoi donc dit-il sans hésiter : Mio Cid ? Parce que cette locution est une formule consacrée. Or, on la trouve à chaque instant, à chaque vers, dans le Poëme du Cid (c’est bien le Mio Cid semper vocatus ), et, chose à noter, on ne la trouve que là. Ainsi cette faute heureuse a été évidemment préméditée; et, pour notre part, nous en remercions l’auteur: elle témoigne que, peu de temps après Alphonse-l’Empereur, notre Poëme était déjà nonseulement connu, mais répandu et populaire, et même à tel point
1 «Gesta Adefonsi Imperatoris, sicut ab illis qui viderunt didici, et audivi, describere ratus sum,» dit l’auteur. — Florez, España sagrada, t. XXI, p. 3üo.
* Ibid. , p. lx o5. — Nous citons le texte d’après Florez. Mais peut-être, au lieu de valuit et retiñere, serait- il mieux de lire au dernier vers : voluit et retineri. Ce sont des vers léonins.
INTRODUCTION
qu’il était parvenu jusqu’à l’oreille d’un moine qui s’amusait à écrire en mauvais latin au fond d’un cloître.
Nous avons, à quelques années près, indiqué la date où le Poëme du Cid a été composé; on pourrait également dire en quel endroit. La province, c’est la#Vieille-Castille : il ne saurait y avoir aucun doute à cet égard l. Quant à la partie de cette province, cherchons. On rencontre çà et là dans notre Poëme un certain nombre de mots que le copiste a défigurés ou que Sanchez a mal interprétés; et l’on rétablit le texte et le sens en ayant recours au provençal et au catalan2, ce qui annonce que le poëte vivait dans un pays qui avait des rapports fréquents avec la Catalogne. De même, on rencontre dans notre Poëme l’emploi de quelques mots arabes là où l’auteur avait à choisir entre plusieurs synonymes espagnols3, ce qui indique qu’il habitait un pays voisin de celui qu’occupaient les Arabes. Enfin, comme chacun le remarquera, le poëte se plaît à décerner à Barcelone et à Valence des épithètes honorifiques, Valence la belle, Barcelone la grande ; tandis qu’il nomme sans le moindre éloge les villes les plus importantes de la Vieille ou de la Nouvelle Castille : Tolède, par exemple, dont les musulmans ne parlaient qu’avec enthousiasme, Tolède «la perle placée au milieu du collier4, n Tolède, dont la conquête récente aurait du inspirer un poëte espagnol et chrétien. Toutes ces choses ne nous permettent-elles pas d’affirmer que notre Poëme a été écrit dans la Vieille-Castille, sur la frontière orientale de cette province, vers le point le plus rapproché du comté de Barcelone et du royaume de Valence 5?
1 Voyez les vers 680, 8.37, et surtout le vers 1 3 1 5 et la note.
2 Voyez en particulier les vers 81, 6o3, 1001 et 2266, ainsi que les notes placées sous le texte.
Ainsi le poëte dit almófar là où il pouvait dire casco ou yelmo. Il dit almofalla là oit il pouvait dire virtos , ou fuerzas, ou hueste.
4 Recherches, t. I, p. 360.
5 Telle est aussi l’opinion de M. Ticknor. (Voy. History of spanish literaturc, New- York , 1869, in-8°, t. I, p. 27.) Nous nous félicitons de nous trouver d’accord sur ce point avec le savant critique américain ; d’autant plus que , sur d’autres points , fort importants, nous avons des idées tout à fait opposées aux siennes, notamment sur les origines de la littérature espagnole.
INTRODUCTION
Gomment le Poëme du Gid s’est-il d’abord produit en public? Evidemment, par la récitation orale. Le poëte emploie à tout moment dans son récit cette expression , <r sachez n ( sabed ) , ou bien celle-ci , « vous eussiez vud ( veriedes ). Gela annonce qu’il parle à des hommes qui l’écoutent. Mais voici quelques passages encore plus significatifs. En nous racontant le siège de Valence et la détresse où se trouvaient les malheureux habitants de cette ville, le poëte s’interrompt tout à coup pour dire : « C’est une mauvaise situation, seigneurs , d’avoir faute de pain, de voir mourir de faim ses enfants et ses femmes L» Ailleurs, après nous avoir raconté l’accueil que reçurent du roi les messagers du Cid, le poëte dit : « Maintenant, je vais vous parler des infants de Carrion 1 2. n Plus loin, quand il a décrit les superbes préparatifs qui furent faits pour le mariage des filles du Gid, il ajoute : ce Vous auriez eu plaisir à être et à manger dans le palais 3 *. v Et dans un autre endroit, lorsqu’il a dit la couardise des infants de Carrion, il ajoute: «Vous n’avez jamais vu de telles plaisanteries à.r> Toutes ces allocutions directes ne permettent aucun doute : le poëte récitait son œuvre devant un auditoire. Et comme il n’aurait pu sans fatigue, et pour lui et pour les autres, débiter tout d’une haleine un poëme (^environ quatre mille vers, il faut penser qu’il le débitait par fragments ; il en disait tel ou tel épisode, selon que sa mémoire ou que son auditoire l’inspiraient 5.
Quant à la manière dont se faisait cette récitation, nul doute non plus à cet égard : elle était chantée. Le vers qui termine la première partie de notre Poëme nous paraît décisif : a Les couplets de cette Chanson ici vont s’achevant 6. n Et à défaut de cette preuve, nous en aurions une autre, non moins forte; c’est l’expression employée par le biographe d’Alphonse Vil dans les vers que nous citions tout à
1 Vers 1187 et suiv.
3 Vers 1888.
3 Vers 2218.
1 Vers 2317.
5 Voir sous le texte la note du vers 1447.
0 Vers 2286.
INTRODUCTION
l’heure, et qui s’appliquent si particulièrement à notre héros et à notre Poëme, de quo cantatur; car dans le latin du moyen âge, comme dans celui du siècle d’Auguste, le verbe cantare ne signifie point louer, célébrer, au sens purement moral, mais chanter, au sens propre et matériel. Ajoutons que, d’après toutes les probabilités, ce chant était une sorte de mélopée assez semblable au récitatif de nos grands opéras, ou plutôt à la c.antilène de nos complaintes.
Maintenant, par qui le Poëme du Gid a-t-il été composé? Nous l’avouerons ingénument, toutes nos recherches sur ce point ont été à peu près sans résultat. Ce que nous pouvons avancer de plus certain, c’est que l’auteur de notre Poëme était un de ces poëtes populaires qui, sous l’appellation de jongleurs [juglares), avaient commencé à paraître en Espagne vers la fin du siècle précédent1 2, et faisaient depuis lors le principal divertissement des fêtes publiques. Mais, quant au nom même de l’homme à qui l’on doit le Poëme du Gid, nous l’ignorons. Nous trouvons bien, il est vrai, à une époque assez rapprochée de la composition du Poëme, dans un privilège accordé, en l’année n36,par Alphonse-l’Empereur, aux Francs qui étaient venus peupler^Burgos , dans le Fuero de los Francos, parmi les témoins qui le signèrent, Pallea juglar 2 (Pallea le jongleur); mais rien ne prouve que ce jongleur soit notre poëte. Nous en sommes donc ici réduit à des conjectures, et c’est pour nous un vif regret, car nous aimerions à savoir le nom d’un homme qui nous inspire tant de sympathie; nous aimerions à pouvoir dire : il s’appelait Pallea.