‹ Poe˜me du CidChapitre 181 sur 182 · V. 1191. — Montes Claros. Voyez sous le texte la note · texte numérisé non relu

V. 1191. — Montes Claros. Voyez sous le texte la note

V. 1 2o3. — Canal-de-Celfa. C’est le même endroit que le poète appelle Celfa-de-

Canal, ou Celfa. (Voyez la note du vers 65â.)

V. 1237. — Le Jugar (Jucar) a sa source à la pente occidentale des montagnes d’Albaracin, traverse les provinces de Cuenca et de Valence, et se jette dans la Méditerranée au S. de cette ville, près de Cullera.

V. i32o. — San-Fagunt (San-Facundo). Il y a en Espagne plusieurs bourgs de ce nom. Celui que l’auteur a voulu désigner ici, c’est probablement San-Facundo de l’évêché de Palencia, district de Beynosa, à cinq lieues de cette dernière ville.

NOTES GÉOGRAPHIQUES

Alphonse VI avait une prédilection marquée pour cette ville où il avait élevé une église dédiée aux saints Facundus et Primitif; et vingt-neuf ans avant sa mort, il exprima dans son testament le désir d’être inhumé dans le vénérable lieu consacré à ces deux saints. (Roderici Toletani Chronicon, lib. VI, cap. xxxv.)

V. i38o. — Carrion (aujourd’hui Carrion-de-los-Condes), ville située sur la rive occidentale delà rivière du même nom, chef-lieu de district, province de Palencia. Elle a 3,ooo habitants.

V. 1^59. — Medina (Medinaceli), chef-lieu du district de ce nom, dans la province de Soria, royaume de Castille. Elle a environ 2,000 habitants et est arrosée par la rivière Jalon.

V. 1Ù70. — Sainte-Marie (d’Albaracin) , chef-lieu du district de ce nom, situé à l’extrémité S. du royaume d’Aragon.

V. 1Ù99. — Ces montagnes rudes et grandes, c’est la Sierra-Ministra.

V. i5oo. — Mata-de-Toranz. Cet endroit, que je n’ai vu indiqué nulle part, devait se trouver dans la province de Guadalaxara , à peu près à mi-chemin entre Molina et Medina.

V. i5oi. — Le Val d’Arbuxedo ( ou d’Arbuxuelo) est la vallée où se trouve le village du même nom, dans la province de Guadalaxara, à deux lieues de Medina.

V. i832. — Cette sierra est probablement une ramification de la Sierra-del-Carache, à dix lieues 0. de Valence.

V. 2662. — Les montagnes de Luzon, dans la province de Guadalaxara, district et évêché de Siguenza.

V. 2666. — L’Ansarera (on dirait aujourd’hui Ansareria) devait être un champ, une métairie où l’on élevait des oies. L’Ansarera, à ce que je conjecture, se trouvait non loin du village appelé Jalon , situé sur la rivière du même nom , à onze lieues et demie d’Alicante, deux lieues et demie de Dénia, et quatorze lieues de Valence.

V. 2701. — Atineza (Atienza) est le chef-lieu du district de ce nom, dans la province de Guadalaxara , évêché de Siguenza. Cette ville est située au pied d’une haute colline, au sommet de laquelle existent encore aujourd’hui les ruines d’un château fort. Elle a 2,000 habitants.

NOTES GÉOGRAPHIQUES

V. 270&. — Griza n’est mentionné sur aucune carte, ancienne ou moderne, et tout ce que nous pouvons dire , c’est que cet endroit devait se trouver entre la Sierra-de-Miedes et San-Estevan.

V. 2707. — Le rouvrai de Corpes est situé dans la province de Guadalaxara, évêché de Siguenza, terre de Jadraque, au pied des sierras de Mari-Velasco et • Otero.

V. 2822. — La tour de doña Urraca n’est mentionnée nulle part, et l’on ne trouve aujourd’hui dans cette position, entre San-Estevan et le rouvrai de Corpes, que la tour de Blacos. Serait-ce cette tour que le poète aurait voulu désigner sous son nom primitif ?

V. 2 883. — Rio-d’Amor, petit ruisseau, affluent du Douro et qui se jette dans ce fleuve à une lieue et demie E. de San-Estevan.

V. 2886. — Alcoceha n’est mentionné nulle part. C’était probablement un petit village sur le bord du Douro.

V. 2887. — Vado-de-Rey (Gué de Roi) était aussi , sans doute, un petit village , un groupe de maisons sur le bord du Douro.

V. 2888. — Berlanga, chef-lieu du district de ce nom, près du Douro, dans la province de Soria , évêché de Siguenza.

V. 3o58. — Le château de San-Servan, qui existait encore au xvnc siècle, mais dont on ne voit plus aujourd’hui que les ruines, était situé au S. O. de Tolède, de l’autre côté du Tage. Alphonse VI, après la conquête de Tolède, avait réédifié ce château, et il y mit des moines bénédictins que le légat Richard fit venir de son monastère de Saint-Victor de Marseille.

V. 3299. — Le château de Cabra. Il est probablement question ici de Castelde-Cabra, dans la province de Teruel.

V. 3391. — Riodovirna (Rio-d’Ovierna). C’est un petit cours d’eau, aux environs de Burgos, à l’ouest. Suivant les Annales de Complutum, Ovierna fut peuplé en 882 parle comte de Castille Diègue Rodriguez.

FIN DES NOTES GÉOGRAPHIQUES

NOTES HISTORIQUES

ET LITTÉRAIRES

Vers 6.

Sospiré Mió Cid, ca mucho avie grandes cuidados.

Sur le Cid et sa vie voir l'Introduction placée en tête de ce livre.

Vers 11-12.

A la exida de Vivar ovieron la corneia diestra ,

E entrando à Burgos ovieronla siniestra.

Autant qu’il est permis d’interpréter le sens mystérieux de ce passage, la corneille à droite leur annonçait un exil glorieux, et la corneille à gauche leur annonçait qu’ils trouveraient dans Burgos beaucoup d’ennuis. — Sæpe sinistra cava, etc. — Plusieurs autres passages du Poème „ révèlent la même superstition (v. 867, i53i, 2376, 262A).

C’était sans nul doute des Romains que les Espagnols tenaient cette superstition, que le législateur avait essayé vainement de détruire. La loi des Wisigoths condamnait ceux qui consultaient les augures à recevoir cent coups de fouet ( cient azotes). (Voyez le Fuero Juzgo, lib. VI, tit. 11, 1. m.)

De cette croyance aux augures on ne trouve aucune trace dans la Chanson de Roland, ni dans le Roman de Garin ; soit que la France du nord ne l’eût pas acceptée, ou qu’elle y eût renoncé déjà au xne siècle, soit que les auteurs de ces poèmes ne partageassent pas, sur ce point, le préjugé populaire. En revanche , elle était toute puissante dans la France méridionale. Voici comme s’exprime, à cet égard, un écrivain dont le nom est une autorité, M. Fauriel :

cr II est difficile de se figurer à quel point le mot latin augurium, ou, pour mieux dire, les idées et les usages dont ce mot avait été le signe, conservèrent de crédit au moyen âge dans tout le midi de la France. Encore au xne et au xme siècle, il n’était guère d’homme un peu cultivé qui n’eût foi aux augures et n’eût sa manière de les consulter dans tous les cas où il avait à faire quelque chose de grave et de hasardeux. Cela se nommait vivre à augure, selon les augures, et cette pratique

NOTES HISTORIQUES

toute païenne était, selon toute apparence, ce qu’il y avait de plus vivace dans les superstitions de l’époque, n ( Histoire de la poésie provençale , t. III, p. 3o5 et suiv.)

Vers 14.

Albrizia, Alvar Fañez, ca echados somos de tierra.

Alvar Fañez de Minaya, cousin ou neveu du Cid, se fit remarquer comme son plus digne lieutenant. crMeo Cidi primus fuit, Alvarus atque secundus,» dit dans son langage barbare un poète latin du xn® siècle. Alvar Fañez suivit le Cid dans toutes ses campagnes, lui succéda ou le suppléa dans le gouvernement de Tolède, après la conquête de cette ville, et marcha avec lui à la conquête de Valence. Onze ans après la mort de l’habile chef à la fortune duquel il s’était attaché , et dont il était le conseiller intime et le bras droit, il défendit heureusement Tolède contre de miramolin de Maroc qui était venu l’assiéger. Il fut tué dans une sédition, à Ségovie, en l’année 111A. (Voy. Anales Toledanos, I; Chronica del Cid, cap. vin ; Berganza, Antigüedades de España, lib. V, cap. xiv et xxxix.)

Le savant M. Dozy, qui a consacré quelques pages fort curieuses à notre héros, dit rr qu’il est assez singulier qu’ Alvar Fañez ne se trouve jamais nommé comme témoin dans les chartes de cette époque. r> ( Recherches sur V histoire politique et littéraire de l’Espagne pendant le moijen âge, t. I, p. 59 A et suiv.) M. Dozy n’a pas bien cherché, et cette fois, ce qui lui arrive rarement, son érudition est en défaut. Alvar Fañez signa comme témoin le Fuero de Sepulveda donné par Alphonse VI, roi de Castille, le 17 novembre de l’année 1076. On lit au bas de cet acte : Alvar Hannez testis. (Voy. Llórente, Noticias históricas de las tres provmcias vascongadas, t. III, p. A26.)

El rey don Alfonso tanto avie la grand saña.

Le roi Ferdinand-le-Grand, à sa mort (io65), partagea son royaume comme un patrimoine entre ses enfants : à Sanche, l’aîné, il donna la Castille, à Alphonse le Léon et à Garcie la Galice ; laissant à ses deux filles , pour apanage , Toro et Zamora. Ce partage mécontenta les trois héritiers. Don Sanche, d’un caractère ambitieux et violent, marcha d’abord contre don Garcie, et lui enleva la Galice. Puis, dès 1068, la guerre éclata entre don Sanche et Alphonse. Celui-ci, vaincu à Golpejara (1071), fut emmené prisonnier à Burgos. D’après quelques historiens, il fut enfermé au monastère de Sahagun, où il prit l’habit monacal. Il s’échappa, se réfugia à Tolède chez l’émir Yahia-el-Mamoun. Il jouissait depuis environ un an de cette hospitalité, lorsque, ayant appris la mort de don Sanche tué au siège de Zamora (1072) , il rentra dans l’Espagne chrétienne, et se fit reconnaître roi par les Castillans, les Léonais et les Navarrais. Il avait alors trente-

ET LITTÉRAIRES

sept ans. Alphonse se montra digne de la confiance de ces peuples. Il raffermit les conquêtes de son père en Portugal; puis, avec le concours des Français, il commença à envelopper Tolède, et après un siège qui dura quatre ans, il entra dans cette ville le 2 5 mai io85, date à jamais mémorable dans les fastes de l’Espagne chrétienne! Les dernières années de son règne ne furent pas aussi heureuses. Il mourut à Tâge de soixante-quatorze ans ( 1 109), après s’être vu forcé d’abandonner Valence aux Almorávides (1102), et après avoir perdu son fils unique, Sanche, tué encore enfant à la bataille d’Uclès (1108). Malgré les revers qui attristèrent la fin de sa vie, Alphonse, le conquérant de Tolède (El de Toledo), n’en demeure pas moins dans l’histoire comme l’un des plus grands rois de l’Espagne.

Vers 23-24.

Antes de la noche en Rurgos dél entró su carta ,

Con grand recahdo è fuertemientre sellada.

Nous retrouvons le même usage, des lettres scellées, dans la Chanson de Roland :

Marsilies fut esculurez de l’ire,

Freint le seel, getet en ad la cire. (I, 485.)

Ainsi que l’a fort bien remarqué dans ses notes le savant éditeur de la Chanson de Roland G le sceau était suspendu à la lettre pour en constater au besoin Tauthenticité.

En Espagne, dans les premiers temps, le sceau était fait de cire. Mais sous le règne de Ferdinand II de Léon (1157-1188), au sceau de cire, qui était exposé à se gâter, on substitua le sceau de plomb. (Prudencio de Sandoval, Historias de Idacio, Saragoza, i63â, in-foL, p. 209.)

Vers 26-27.

E aquel que gela diese sopiese vera palabra ,

Que perderie los avérés è mas los oios de la cara.

Voyez aussi les vers 45 et 46.

Celte peine, effossio oculorum, existait anciennement chez les Gotlis, de même que chez les Vandales. Elle se trouvait dans la loi wisigothique, comme on peut s’en assurer par les textes suivants : i° Dans un décret porté contre les Goths fugitifs, et coupables d’avoir soulevé contre leur patrie les armes étrangères, on

1 Toutes les fois que nous citons la Chanson de rément beaucoup d’éloges ; mais le texte de Roland, nous citons le texte public par M. Génin. M. Génin nous a paru devoir être adopté de pré- Le travail de M. Francisque Michel mérite assu- férence.

NOTES HISTORIQUES

lit : «... Horum omnium scelerum vel unius ex his quisque reus inventus, irretractabili sententia mortem excipiat, nec ulla ei de cetero sit vivendi indulta libertas. Et si nulla mortis ultione plectatur et pietatis intuitu a Principe illi fuerit vita concessa, effossionem perferat oculorum, etc. » (Lex Wisigothorum , lib. II, tit. i, cap. vu.) 2° Dans un décret rendu contre l’infanticide, on lit : «... Publica morte condemnet (judex); aut si vitæ reservare voluerit, omnem visionem oculorum ejus non moretur extinguere, etc.» (Lex Wisigothorum, lib. VI, tit. m, cap. vu.) II résulte des textes qui précèdent que Yeffossio oculorum existait incontestablement dans la loi vvisigothique aux temps de Chintila II, de Recesvind et de Chindasvind, c’est-à-dire aux vie et vne siècles.

Au xe siècle, cette peine paraît abolie; la composition était admise. Ainsi, dans une charte de donation de Tannée 972, on voit que le violateur de la donation était purement et simplement condamné à l’amende ; puis on appelle sur sa tête la colère et la malédiction de Dieu, et par une formule d’imprécation fort usitée, on le condamne à aller rejoindre le traître Judas, qui livra Notre-Seigneur, au plus profond des enfers : «Imprimís habeat iraDei, et sit a Deo maledictus et a sanctis ejus, et cum Juda qui Dominum tradidit, participium habeat in inferno inferiori.» ( Antig . de España, t. Il, apéndice, secc. prim.)

Dans aucune des chartes de la même époque, rapportées par Berganza, pas plus que dans celle-là, il n’est question de Teifossion des yeux.

Mais au xie siècle, sous le règne de Ferdinand-le-Grand, on revient à la loi ancienne : la peine corporelle, l’extraction des yeux est rétablie. On trouve dans Berganza plusieurs chartes des années 1089 et ioA5, qui ne laissent aucun doute à cet égard. Sous la barbarie du langage, on voit clairement la barbarie de la loi : «Si quis. ., primitus in huic seculo careat binas lucernas, etc.» (Ibid.)

La loi wisigothique n’était point la seule qui prononçât la peine de Teifossion des yeux. Cette peine se retrouve dans d’autres lois barbares , mais avec des caractères moins précis et moins significatifs. Ainsi chez les Lombards, le voleur, d’après une loi de Charlemagne, était puni, pour la première fois, de la perte d’un œil. (Leges Longohardicæ , Caroli Magni Leges, xv, etc.)

Chez les Bavarois, le serf qui incendiait furtivement les choses de l’église, perdait les mains et les yeux: « tollantur manus et oculi ejus.-n (Lex Bajuvariorum, tit. I, cap. vi.)

Chez le même peuple, le serf qui enlevait une ingénue et la vendait, perdait encore les mains et les yeux. (Lex Bajuvariorum, tit. III, cap. xv.)

En Angleterre , le système des mutilations avait été introduit par Knut-le-Grand , lequel y avait établi l’ablation des oreilles , du nez , de la lèvre supérieure , Teffossion des yeux, la mutilation des pieds, des mains, et le scalp : « capilli cum ipso capitis pelle detrahantur.n (Leges Cnuti regis, seculare consilium, xxvn.)

Guillaume-le-Conquérant paraît avoir remis en vigueur le système des mutila-

ET LITTÉRAIRES

tions qui, depuis Knut-le-Grand , était probablement tombé en désuétude. Il ordonna que les mutilations fussent partout substituées à la peine de mort : «lnterdico etiam ne quis occidatur vel suspendatur pro aliqua culpa, sed eruantur oculi et abscindantur testiculi, vel pedes, vel manus, ita quod truncus vivus remaneat in signum perditionis et nequitiæ suæ.w (Decreta Guilelmi Bastardi.)

Chez nous, au vu0 siècle, Ebroin fait arracher les yeux à saint Léger. A son tour, il subit plus tard ce supplice. Au ixe siècle , Louis-le-Débonnaire infligea la même peine à son neveu Bernard, roi d’Italie. Enfin, dans les Etablissements de saint Louis , au chapitre xxix , on lit : « Cil pert les iex qui emble riens en monstier et qui fait fausse monoye.w

Vers 31.

El Campeador adelinó à su posada.

Ce mot Campeador (le Champion par excellence) est devenu pour le Cid un second surnom. Dans les anciennes chartes latines on lit Campiator, Campidator, Campiductor, et ces formes diverses paraissent la traduction du mot roman -espagnol. Mais ce qu’il y a de curieux, c’est que le Cid, dans les actes publics, signait bravement de ce surnom : Berganza a vu un privilège accordé par notre héros au monastère d’Aguilar, lequel est signé Campiator. ( Antig . de España, lib. V, cap. x.)

M. Dozy s’est livré à une dissertation fort savante pour établir le véritable sens de ce titre Campeador, que personne, dit-il, n’a compris, et l’habile arabisant émet l’opinion que ce mot revient exactement au mot arabe albarrâz , lequel servait à désigner le chevalier qui , avant une bataille , sortait des rangs pour porter un défi. ( Recherches , t. I , p. k\ 5-423.) Malgré toute ma déférence pour l’érudition et le jugement de M. Dozy, je ne saurais accepter son interprétation. Je le prierai de remarquer que dans le passage même qu’il cite, de Gonzalo de Berceo, où le roi don Garcie est appelé trun firme caballero, noble Campeador, » le poète n’a pas pu vouloir dire que le roi don Garcie faisait métier de défier. Je me permettrai aussi de recommander à son attention ces deux vers du Poema del Cid où le mot Lidiador est si évidemment employé comme synonyme de Campeador :

Ante Ruy Díaz el Lidiador contado. (V. 5io.)

Besabavos ias manos Mió Cid Lidiador. (V. i33o.)

Ces deux vers me semblent prouver que le mot Campeador, pas plus que celui de Lidiador, ne doit s’entendre au sens spécial et restreint que M. Dozy a voulu lui donner.

NOTES HISTORIQUES

Vers 65.

Martin Antolinez , el Burgales complido , etc.

Martin Antolinez était le neveu du Cid. ( Chron . del Cid, cap. n.) Le savant Berganza dit qu’Antolinez était non-seulement un très-brave chevalier, mais encore un fort bon administrateur, et il l’intitule mayordomo du Cid. ( Antig . de España , lib. V, cap. xxxix.) Je ne sais si Berganza s’appuyait de quelque ancien document pour donner à Antolinez ce titre de majordome ; mais il est de fait que dans notre Poème, celui-ci en remplit l’office : il procure de l’argent à son maître dans l’embarras.

Vers 78.

Fabló Mió Cid, el que en buen ora cínxo espada.

L’auteur va nous raconter une escroquerie commise par le Cid de complicité avec Martin Antolinez, et il la raconte avec une certaine complaisance, comme un excellent tour. Il est curieux de lire sur ce point la Chronique du Cid et les Romances. Dans la Chronique , le Cid dit à Martin Antolinez , en parlant de son projet d’emprunt forcé sur les Juifs : « Je veux les tromper dans ce but d’avoir quelque chose à donner aux braves gens qui vont avec moi. Avec l’aide de Dieu, je les en dédommagerai le plus tôt possible (yo se lo desfaré mucho ayna).» (Chron. del Cid, cap. xc.) Dans les Romances, le poète raconte le fait en quelques mots rapides,

et couronne le récit par cette réflexion :

Oh ! necesidad infame ,

A quantos honrados fuerzas A que por salir de ti Hagan mil cosas mal hechas.

k O infâme nécessité! combien n’as-tu point forcé d’hommes honorables à faire, pour sortir d’embarras , mille choses mauvaises ! v

Il y a , ce me semble , un certain intérêt à suivre dans ces divers récits le progrès du sentiment moral.

Vers 155.

Ya, don Rachel è Vidas, avedesme olvidado.

Berganza, qui a étudié, avec un excellent jugement et une rare sagacité, les plus anciennes chartes espagnoles , dit que t il est arrivé à conjecturer que le titre de señor (ou senior ) se donnait seulement à ceux qui étaient seigneurs de vassaux, et que le titre de don se donnait aux personnes d’une classe élevée , mais qui n’avaient point de vassaux. » (Antig. de España, lib. V, cap. vu.)

ET LITTÉRAIRES

Vers 237.

El abbat don Sancho , christiano del Criador.

A l’époque où nous sommes, Tabbé de Saint-Pierre-de-Cardeña ne s’appelait point Sancho; il se nommait Fructuoso. Berganza, voyant que tous les historiens sont d’accord pour lui donner le nom de Sancho , explique cette unanimité d’erreur en disant qu’on aura lu, dans quelque ancien document, Santo abad. Cette explication me paraît peu admissible, surtout pour ce qui regarde l’auteur du Poème du Cid. Je serais plutôt disposé à croire que le nom de Sancho a été substitué à celui de Fructuoso, comme plus complètement espagnol et plus populaire.

Vers 239.

Y estaba doña Ximena con cinco dueñas de pro.

La Chimène dont il est question ici n’a rien de commun que le nom avec la Chimène que la Crónica rimada et les vieilles romances espagnoles ont célébrée, et qui a été plus tard immortalisée par deux grands poetes , Guillen de Castro et Corneille. La Chimène du Poème paraît avoir été la seconde femme du Cid, qui l’aurait épousée sous le règne d’Alphonse, en l’année 107Ù. Elle se nommait Chimène Diaz; elle était fille de don Diègue, duc des Asturies, et petite-fille d’Alphonse V, roi de Léon , par conséquent cousine germaine des rois don Sanche , don Garcie et Alphonse VI. Le savant Berganza ne met en doute ni son existence ni son mariage avec le Cid , cela en vertu d’actes authentiques et, entre autres, de la charte d’arrhes ( carta de arras) qu’il a pu lire dans les archives de la cathédrale de Burgos. Elle mourut en 11 où, dans les dépendances de Saint-Pierre-de- Cardeña, et fut inhumée dans le monastère. D’après Sandoval, la grandeur de ses os indiquait que Chimène avait la taille élevée et les formes robustes qu’on attribue aux Asturiennes. (Voy. Antig. de España, lib. V, cap. xiv, xxxm et xxxiv; Sandoval, Fundaciones de San-Benito, fol. Ù2 et Ix 8, et Florez, Reynas cathólicas , t. I, p. 1 3 1 . )

Vers 25ù.

A ella è à sus fijas , è à sus dueñas , sirvadeslas est’ año.

De son mariage avec Chimène Diaz , le Cid eut trois enfants : un fils dont nous parlerons tout à l’heure, et deux filles, Christina, l’aînée, surnommée Elvire, et Maria, surnommée Sol (ces sortes de surnoms étaient alors fort en usage). A l’époque où nous sommes , les filles du Gid avaient de dix à douze ans. Ce fut vers Tannée 1096 quelles furent mariées aux comtes de Carrion, avec qui elles passèrent environ deux années. Ces prémiers mariages ayant été déclarés nuis, elles épousèrent en 1098, Elvire, l’infant don Ramire, de qui elle eut Garcie Ramírez.

NOTES HISTORIQUES

lequel devint roi de Navarre, et Sol, le prince d’Aragon. Celle-ci, devenue veuve bientôt après, épousa en troisièmes noces, vers no3, le comte de Barcelone, don Raymond Bérenger- le- Grand. Berganza émet l’opinion, assez probable, que ce fut don Hiéronyme qui prononça la nullité des premiers mariages, en se fondant sur ce que les infants de Carrion et les filles du Cid étaient parents par leurs mères, comme descendants du roi don Bermude II. (Voy. Antig. de España, lib. V, cap. xxvn, xxvin et xxxv, et Fundaciones de San-Benito, fol. Z12.)

Outre ces deux filles , il paraît que le Cid aurait eu un fils , Diègue Rodriguez , lequel mourut, très-jeune encore, dans l’affaire de Consuegra, en io83. (Voy. Anales Toledanos, I ; Risco, La Castilla y el mas famoso Castellano, apend. xm ; Salazar Mendoza, Orígenes de las dignidades seglares , p. 55.) Berganza est aussi fort curieux à consulter sur ce point. II donne la descendance de Diègue Rodriguez , dont le troisième arrière-petit-fils épousa doña Juana de Guzman Ponce de Leon, et il ajoute que de ce mariage sont issues plusieurs des grandes familles de l’Espagne : les Guzman, les Ponce de Léon et les Ménésès. (Antig. de España, lib. V, cap. xxxv.)

Vers 268.

Merced ya, Cid, barba tan complida.

Ces sortes de surnoms , qui indiquent le haut prix qu’on attachait à la beauté de la barbe, étaient également d’usage, de ce côté des Pyrénées, dès le commencement du xie siècle. Dans une charte de Robert, roi de France, en date de l’an îo23, Baudoin IV, comte de Flandre, est appelé Honesta barba. (Voyez au mot barba le Glossaire de Ducange.)

Puisque l’occasion s’en présente , achevons d’une fois tout ce que nous avons à dire sur ce sujet.

Dans un morceau que nous citions tout à l’heure, l’illustre M. Fauriel parle de la croyance aux augures comme de la superstition la plus vivace du moyen âge. M. Fauriel en ce moment avait oublié ce qu’on pourrait appeler la superstition de la barbe. Parcourez le Poème du Cid et la Chanson de Roland, et vous comprendrez ce qu’était alors la barbe dans l’estime , nous ne disons pas assez , dans le respect religieux des hommes.

Dans le Poème du Cid, le héros du poëme est fréquemment désigné par ce surnom : Grande barbe, ou belle barbe, ou barbe accomplie.

Dans la Chanson de Roland, c’est à peu près de même que Charlemagne est qualifié : A la barbe fleurie.

Dans le Poème du Cid, le Campéador, avant de se rendre à la cour ou aux cortés , attache soigneusement sa barbe avec un cordon , afin qu’une main ennemie ne puisse pas y toucher (v. 3io8); et lorsqu’il se croit à l’abri de toute insulte,

ET LITTÉRAIRES. 267

il la dégage , il Tétale dans toute son ampleur sur sa poitrine , en signe de sécurité et de joie ( v. 35o6).

Dans la Chanson de Roland, on voit la barbe mise dehors en signe de bravade , ce qui annonce qu’on avait habituellement la précaution de la cacher.

Charlemagne et ses chevaliers, partant pour aller venger Roland, et décidés à vaincre ou à périr, oublient toute autre considération, et ils dégagent hardiment leur barbe :

Muit gentement ii emperere chevalchet,

Desur sa bronie fors ad mise sa barbe ;

Pur sue amor aitretei funt b altre. (IV, 796. )

Et plus loin, au moment de livrer bataille aux Français, les Sarrasins remarquent , non sans terreur, cette circonstance significative :

Mult fierement chevalchet li emperere !

Il est darere od cele gent barbee ;

Desur lur bronies lur barbes uni getees. (V, 54.)

Et plus loin, lorsque les Sarrasins, battus une première fois, veulent prendre leur revanche et combattre en désespérés :

Li amiraill ad sa barbe fors mise, etc. (V, 9 58.)

Le savant et spirituel éditeur de la Chanson de Roland a été un peu embarrassé pour expliquer pourquoi la barbe était mise dehors, et il s’est demandé si ce n’était pas une démonstration de vaillance. C’était plus que cela, c’était une bravade, une sorte de défi. Le chevalier qui étalait ainsi sa barbe semblait dire : «Malheur à qui y touche !»

En effet, être saisi par la barbe, s’en voir arracher des poils, était, pour un chevalier, le plus grand déshonneur.

Dans le Poème du Cid, le héros de l’ouvrage, se querellant avec le comte de Cabra, lui rappelle, en manière de reproche, que lui, le Cid, le prit un jour par la barbe, et que les enfants purent en arracher à leur "gré (v. 33oo).

Dans la Chanson de Roland, lorsque Charlemagne ne peut plus douter de la trahison de Ganelon , il le livre à son maître d’hôtel , lequel à son tour le livre aux marmitons, et ceux-ci, dit l’auteur, lui arrachent poil à poil la barbe et la moustache :

Icil li peilent la barbe e les gernuns. (III, 386.)

Voici une dernière analogie qui n’est pas moins curieuse que les précédentes : c’est le serment par la barbe.

Dans notre Poëme , lorsque le Cid apprend l’outrage fait à ses filles , il prononce un serment terrible :

Por aquesta barba que nadi non mesó, etc. (V. 9849.)

268 NOTES HISTORIQUES

Dans la Chanson de Roland, Charlemagne jure à chaque instant par sa barbe. C’est chez lui comme une monomanie !

Il s’agit d’envoyer quelqu’un en ambassade vers le roi Marsille. Le duc Nayme offre d’y aller. Charlemagne lui répond :

Par ceste barbe e par cest men gernun ,

Vos n’irez pas uan de mei si luign! (I, 249.)

Olivier et Roland se proposent ; Charlemagne reprend :

Par ceste barbe que veez biancheer, etc. ( 1 , 261.)

Et vers la fin du poëme , lorsque Charlemagne commande à son viguier Basbrun de pendre sans exception tous les amis de Ganelon , il lui dit :

Par ceste barbe dunt li peil sunt canut ,

S’uns en escapet, morz ies e cunfunduz ! ( V, 692.)

Comme il est facile d’en juger par tous ces détails , les idées qu’on attachait à la barbe, en Espagne comme en France, au xne siècle , constituaient une véritable superstition. Cette superstition existait encore au xvie siècle : témoin Àlbuquerque, qui emprunta une somme considérable sur ses moustaches données en gage. Chez nous, au siècle suivant, lorsque Molière écrivait ce vers comique :

Du côté de la barbe est la toute-puissance ,

et lorsque La Fontaine, dans sa jolie fable, le Renard et le Bouc, fait jurer ce dernier : te Par ma barbe ! v les deux poètes achevaient de ruiner un des plus tenaces préjugés du moyen âge.

Vers 290.

Unos dexan casas è otros onores.

Ce mot onor, qui doit s’entendre au sens de fief, de domaine féodal , est fréquemment employé dans le Poëme du Cid . On le voit employé au même sens par le comte de Poitiers , qui mourut un- demi-siècle avant la composition de notre Poëme :

E ’1 reys de cui ieu tenc m’onor.

(Pus de chantar.)

Et on le trouve également dans la Chanson de Roland, qui est d’un demi -siècle antérieure au Poëme du Cid.

Ganelon , envoyé par Charlemagne vers le roi Marsille , et bien persuadé qu’il ne reviendra point de son ambassade, recommande, en partant, à l’empereur son fils Baudoin, et ajoute :

A lui lais jo mes honurs et mes fieus. ( 1 , 3 1 5. )

Ailleurs, le poète nous représente les chevaliers qui composent l’avant-garde de

ET LITTÉRAIRES. 269

Charlemagne contemplant , des hauteurs des Pyrénées , la terre de leur seigneur, la Gascogne , et il dit :

Dune lor remembret des fius e des honurs. (II , 160.)

Ailleurs, l’émir Baligant, au moment de livrer bataille à Charlemagne, encourage son monde :

Jo vos durrai muillers gentes e beles,

Si vous durrai feus e honors e teres! (V, 187. )

Ainsi, dans la Chanson de Roland comme dans le Poëme du Cid, c’est la même institution et le même mot.

Tornos’ à sonrisar, leganle todos, la manol’ van besar.

D’après les Partidas, le vassal était tenu de baiser la main du roi (ou du suzerain), soit en l’abordant, soit en prenant congé de lui. (Voy. Part. IV, lit. xxv, 1. v.)

Vers 307-8.

Los seis dias de plazo pasados los han :

Tres han por trocir, sepades que non mas.

Lors du premier exil du Cid (entre 1075 et 1080), le roi Alphonse VI, déjà indisposé contre son vassal, fit un voyage du côté de Bivar. Le Cid, bien qu’il n’ignorât point le mécontentement du roi , alla à sa rencontre et s’avança pour lui baiser la main. Don Alphonse refusa de la lui donner et lui dit avec colère : « Allez, sortez au plus tôt de mon royaume. » « Seigneur, dit le Cid, le Fuero de Castille établit qu’on donne aux gentilshommes trente jours de délai. » A quoi le roi répliqua : rrLes neuf jours accomplis, ne restez pas davantage dans mes Etats. n Le Cid invoquait le Fuero de Castille, plus favorable; Alphonse le soumettait au Fuero de Léon. (Antig. de España, lib. V, cap. xv.)

Vers 331.

Ya , Señor glorioso, Padre que en cielo estás, etc.

Dans la prière qui va suivre, et comme pour appeler sur la tête de son mari la faveur du ciel , Chimène rappelle les divers miracles rapportés , soit dans la Bible , soit dans l’Evangile : Daniel protégé contre les lions , Joñas sorti du ventre de la baleine, saint Lazare ressuscité, l’eau changée en vin, etc., etc. On trouve dans la Chanson de Rolqnd deux prières, fort courtes, qui semblent inspirées par le même esprit.

NOTES HISTORIQUES

La première est une prière de Roland au moment de mourir :

Veire paterne, ki unkes ne mentis,

Seint Lazaron de mort resurrexis,

E Daniel des lions guaresis ,

Guarís de mei l’anme de tuz perilz , etc. ( III , g46. )

L’autre prière est de Charlemagne partant pour aller venger le désastre de Roncevaux :

Veire paterne, hoi cestjorme defend,

Ki guaresis Joñas tut veirement De la baleine ki en sun cors Lavent,

E espargnas le rei de Niniven ,

E Daniel del merveillus turment Enz en la fosse des leons o fut enz ;

Les .iii. enfanz tut en un fou ardant,

La tue amurs me seit hoj en présent. (IV, 705.)

Quant au miracle de l’eau changée en vin, il est rappelé à plusieurs reprises, dans le Roman de Garin , comme la chose qui prouve le mieux la bonté et la grandeur de Dieu, et doit le plus exalter notre amour.

Assurément la foi à ces divers miracles est d’une orthodoxie parfaite ; mais quand ils deviennent le fond de la prière , qui ne devrait exprimer qu’un abandon absolu à la volonté divine , ces souvenirs n’indiquent-ils pas des peuples encore enfants , et chez lesquels l’esprit ne s’est encore que très-imparfaitement dégagé de la matière? Et est-ce bien ainsi que nous concevons, au xvn® siècle, la prière d’un Bossuet, d’un Fénelon, ou même du vulgaire des chrétiens dont l’Evangile avait épuré les croyances ?

Vers A12.

Mientra que visquieredes bien se fará lo té.

Le verbe visquieredes est au pluriel, et ces mots : lo tô (le tien), indiquent que celui qui parle s’adresse à une seule personne. Nous trouvons dans la Chanson de Roland plusieurs exemples de ce mélange des formes vous et tu :

Quant ço vos mandet li reis Marsiliun

Qu’il deVendrat jointes ses mains tis hom. (I, 222.)

Et ailleurs :

Il nen est dreit que paiens te baillisent :

De Chrestiens devez estre servie. (I1L9H-)

Et flans les Voyages de Charlemagne :

Carlemain, ne t’esmaer, ço te mandet Jhésus.

Des gas que er-sair desistes grant folie fud. (V. 675.)

ET LITTÉRAIRES

Et dans le Roman de Garin :

Li rois vous mande, qui chevalier vous fist,

Donna toi Fiandre etl’onor à tenir. (P. 2 là.)

M. Génin a consacré une note excellente , et fort curieuse , à ce mélange de tutoiement avec la forme respectueuse du pluriel ( Chanson de Roland , p. 353).

Vers 422.

Notó trecientas lanzas , que todas tienen pendones.

Selon le témoignage d’Aulu-Gelle et de Diodore de Sicile, la lance était une arme employée par les anciens Gaulois et les anciens Espagnols , aussi bien que par les anciens Germains. Quant au pennon (ou flamme, ou banderole), on voit qu’il était en Espagne, au xne siècle, l’ornement de toutes les lances indistinctement, quelles fussent portées par des barons ou par des chevaliers. Mais un passage du Roman de Rou, composé à peu près à la même époque que le Poème du Cid, semble prouver qu’en France la lance du baron était plus richement ornée que la lance du chevalier :

Li barunz orent gonfanons ,

Li chevaliers orent penons.

(Roman de Itou , v . 11647.)

Cette distinction n’indique-t-elle point une organisation de la chevalerie plus complète , plus raffinée ?

Vers 446.

Alá vaya Alvar Alvarez , è Alvar Salvadores sin falla.

Je ne sais point qui était Alvar Alvarez. Quant à Alvar Salvadores, il était frère de Martin Antolinez et, comme lui, neveu du Cid. ( Chron . del Cid, cap. n.)

Vers 477.

En mano tenie desnuda la espada.

Covarrubias , dans son Tesoro de la lengua castellana , dit au mot espada que c’est l’arme particulière des Espagnols ( es arma peculiar de los Españoles ) . Covarrubias se trompe : l’épée est une arme toute française ou, pour mieux dire, essentiellement gauloise. C’est l’opinion unanime des auteurs latins les plus compétents; et ils le savaient de longue date , car leurs pères avaient fait connaissance avec notre épée le jour où Brennus la jeta dans la balance où se pesait le rachat de Rome.

Au sujet de l’épée , j’ajouterai une observation qui ne me paraît pas dénuée de toute importance.

NOTES HISTORIQUES

Dans le Poème du Cid, le héros de l’ouvrage est le seul chevalier qui ait deux épées ayant un nom propre : l’une , qu’il a gagnée sur le comte de Barcelone , a nom Colada; l’autre, qu’il a prise au roi more Bucar, s’appelle Tizón. (Voyez les vers 1018 et 2A36.)

Dans la Chanson de Roland , l’épée de tous les personnages les plus considérables a un nom particulier :

L’épée de Charlemagne s’appelle Joyeuse :

Li nums Joiuse a l’espee fut dunet. (IV, 112.)

L’épée de Roland s’appelle Durandal :

Tient Durendal qui plus valt que fin or. ( III , 166.)

L’épée d’Olivier s’appelle Hauteclaire :

Tient Halteclere , sanglent en est l’acer . ( III , 1 1 3. )

L’épée de l’archevêque Turpin s’appelle Almace :

Il trait Almace, s’espee de acer brun. (III, 65a.)

L’épée de Ganelon s’appelle Murgleis :

Ceinte Murgleis s’espee a sun costed. ( 1 , 346.)

Je 11e sais encore si je m’abuse, mais ces noms donnés aux épées me semblent annoncer que la chevalerie était chez nous , dès la lin du xie siècle , plus complète , plus raffinée quelle ne l’était en Espagne un demi-siècle plus tard.

Vers A95.

Saliólos recebir con esta su mesnada.

Nous avons déjà dit ce qu’était la mesnada en Espagne au moyen âge. '(Voyez la note placée sous le texte.)

On retrouve dans la Chanson de Roland le mot et la chose :

Malvais servise le jur li rendit Guenes

Qu’en Sarraguce sa maisnee alat vendre 1 (II, 766.)

Vers 500.

Dovos la quinta , si la quisieredes , Minaya.

D’après les Partidas, le roi avait droit au cinquième du butin fait sur l’ennemi. (Voy. Part. II, tit. xxvi, 1. vii.) Le Cid, exilé, ne devait plus rien au roi; il prélevait lui-même le cinquième, comme chef de l’expédition, et en disposait en faveur de son principal lieutenant.

Ce prélèvement du cinquième, les rois d’Espagne l’avaient imité des Arabes. Un

ET LITTÉRAIRES

ordre du jour du khalife El Hakem, en date de Tannée q63 (352 de Thégire), montre cet usage déjà établi chez les Arabes espagnols. (Voy. Conde, Historia de la dominación de los Arabes en España, cap. lxxxix.)

Vers 537.

Quitar quiero Casteion. Oyd , escuellas è Minaya !

L’échelle ( escuella ) était une troupe, une compagnie d’hommes d’armes. La chose et le mot se retrouvent dans nos anciens romans provençaux et français:

La dezena escala lo rey de Sant Denis. x

(Roman de Fierabrás, v. 46i6.)

Dans la Chanson de Roland, antérieure d’un demi-siècle au Poème du Cid, il est aussi fréquemment question d’échelles de guerre :

Icez eschieles ben les vunt ajustant. (IV , 629. )

De Franceis sunt les primeres escheles. (IV, 63 1 .)

Ja treis escheles ad l’emperere Caries. (IV, 64o.)

II est inutile dfi multiplier les citations.

Vers 586.

Las lorigas vestidas è cintas las espadas.

Cette forme se retrouve dans la Chanson de Roland :

Halbers vestuz, alquanz heabnes fermez,

Ceintes espees as punz d’or neielez. (II, 28.)

Vers 619.

Vino Pero Bermuez que la seña tiene en mano.

Pero Bermuez était frère de Martin Antolinez et, comme lui, le neveu du Cid. ( Chron . del Cid, cap. 11.) Berganza l’appelle Yalferez (porte-enseigne) du Cid ( An tig. de España, lib. V, cap. xxxix); et en effet, Pero Bermuez, dans notre Poème, paraît remplir ces fonctions.

Je remarquerai encore, puisque l’occasion s’en présente, que dans la Chanson de Roland, c’est aussi un personnage principal qui remplit l’office de porte-étendard :

Geifreid d’Anjou, ki l’enseigne teneit. (V, 283.)

NOTES HISTORIQUES

Vers 695.

Si nos muriéremos en campo, en castiello nos enterrarán.

Comme nous l’avons déjà dit dans le commentaire placé sous le texte , le Cid , à cet endroit, ne peut pas vouloir parler du château d’ Alcocer. Qu’est-ce donc qu’il entend par ces mots en castiello, en château? Sans aucun doute il indique un château situé dans l’Espagne chrétienne, dans le pays qui les a vus naître. Nous trouvons dans la Chanson de Roland un passage qui nous a paru confirmer cette explication.

Au moment de livrer au roi Marsille une bataille désespérée , la dernière bataille, Roland et Olivier se prennent de querelle. L’archevêque Turpin leur adresse des remontrances sûr l’inopportunité d’un pareil débat : il faut mourir : Charlemagne les vengera. Puis il ajoute :

Nostre Franceis i descendrunt a pied,

Truverunt nos e morz e detrenchez ,

Leverunt nos en bieres , sur sumers ,

Si nus plurrunt de doel e de piiet ,

Enfuerunt en aitres de musters ,

N’en mangerunt ne lu, ne por, ne chen. (III, 309.)

Enfin, voici quelques lignes de M. Fauriel qui achèvent de porter la lumière sur ce passage :

rr Un autre trait des mœurs des nobles italiens au moyen âge ( dit le savant et habile écrivain) , c’est un attachement extraordinaire et presque superstitieux pour le palais, pour le château natal. Un noble italien pouvait bien mourir au loin dans la terre étrangère , mais il n’y pouvait être enseveli : il fallait que sa dépouille fût renvoyée aux siens et réunie à celle de ses ancêtres , sous peine de déshonneur pour ceux-ci et pour lui. r> ( Dante et les origines de la langue et de la littérature italiennes , t. I, p. 102.)

Vers 704.

Ante roydo de atamores la tierra querie quebrar.

Le tambour se retrouve dans la Chanson de Roland :

Par tute I’ost funt lur taburs suner. (IV, 7^2.)

Et dans le Roman de Garin :

Les tabours sonent por nos chevaus laidir. (P. 39. )

Veriedes armarse Moros, apriesa entrar en haz.

Voyez au vers 734 la note.

ET LITTÉRAIRES

Vers 734.

Veriedes tantas lanzas premer è alzar, etc.

Ce tour si vif, cette allocution si directe : veriedes (vous eussiez vu) , montre bien le poète du moyen âge s’adressant à un auditoire populaire. On retrouve plusieurs fois ce même tour dans le Roman de Garin, qui est de la même époque que le Poème du Cid :

Là véissiez tant paveillons verser.

Tant chevaliers morir et craventer.

Et tant boiaux de chevaus trainer,

Tant Sarrasins et huchier et crier. (P. i3.)

Et plus loin :

Là véissiez tantes lances croissir,

Tant bon haubert desrompre et dessartir,

Tant chevaliers contre terre flatir. (P. shi.)

Vers 741.

Que lidia bien sobre exorado arzón.

L’auteur emploie le mot arzón (et au singulier) pour désigner la selle : la partie pour le tout. Nous retrouvons le même détail , la selle dorée , dans la Chanson de Roland. Le poète raconte que son héros , ayant affaire à un Sarrasin , lui assène un tel coup qu’il lui fend le heaume, la tête, le corps et même, en outre,

De l’oree sele les dous alves d’argent. ( III , an.)

Vers 745.

Muño Gustioz que fue so criado.

La Chronique du Cid l’appelle Ñuño Gustios. (Chron. del Cid, cap. c.)

Le mot criado (du latin creare ) signifiait en Espagne le serviteur qui avait été élevé, nourri, dans la maison d’un homme puissant. D’après les Partidas, le criado devait servir et respecter son seigneur comme un fils sert et respecte son père. Il ne pouvait ni le citer en justice ni l’accuser, à moins qu’il ne s’agît de choses intéressant la personne du roi ou le bien du royaume. (Voy. Part. IV, tit. xx, 1. ii et ni.)

Vers 746.

Martin Muñoz el que mandé à Mont Mayor.

La Chronique du Cid, après avoir nommé Martin Muñoz, ajoute également qu’il avait été gouverneur de Mont-Mayor. {Chron. del Cid , cap. c.)

NOTES HISTORIQUES

Vers 749.

Felez Muñoz so sobrino del Campeador.

En parlant de Felez Muñoz, la Chronique du Cid dit également qu’il était le neveu du Campéador. ( Chron . del Cid, cap. c.)

Vers 774.

Las carbonclas del yelmo echégelas aparte.

On trouve de même, dans la Chanson de Roland, des escarboucles citées comme ornement du casque :

L’elme li freint ù li carbuncle luisent. (II, 666.)

Mais on voit aussi , dans le même poëme, d’autres passages qui semblent indiquer que nos Français portaient des casques plus riches que les contemporains du Cid :

Luisent cil elme ki ad or sunt gemmez. ( II , 37 1 .)

Et ailleurs :

Desur sun elme ki gemmet fut ad or. (III, 1 4 8.)

Ces détails, si je ne me trompe, annoncent encore une civilisation dans laquelle une part plus grande était faite aux arts de luxe.

Vers 788.

Espada tajador, sangriento trae el brazo.

Ce passage et quelques autres indiquent que l’on frappait, non de la pointe de l’épée, mais du tranchant, comme l’on frappe aujourd’hui avec le sabre.

Il en est de même dans la Chanson de Roland :

Li .xii. per n’aurunt de mort guarant,

Kar nos espees suntbones e trenchant! (Il, 288.)

Vers 797.

La cofia froncida , Dios , como es barbado !

Dans plusieurs autres passages du Poëme, l’auteur parle également de la coiffe que le Cid portait sous son casque, et, en un endroit, il nous dit que c’était pour

que les cheveux du Cid ne fussent point coupés . soit par le casque? soit par

une main ennemie (v. 3io5 et suiv. )?

De même, dans la Chanson de Roland, les chevaliers portent sous le casque une

ET LITTÉRAIRES

coiffe. L’auteur nous ayant conté comme quoi un Sarrasin vient d’asséner un formidable coup d’épée sur le heaume du duc Nayme, ajoute :

Trenchet la coife entresques a la char. (V, 175.)

Vers 818.

Oyd, Minaya, sodes mió diestro brazo.

De même, dans la Chanson de Roland, le héros de l’ouvrage est appelé le bras droit de Charlemagne :

Chi purreit faire que Rollans i fust mort ,

Dune perdreit Caries le destre braz del cors. (I, 5 9 5.)

Vers 995.

El conde don Remont darnos ha grant batalla.

Le poëte a ici altéré l’histoire, volontairement ou à son insu. Ce n’est point Raymond Bérenger, mais son frère Bérenger Raymond , qui fut vaincu par le Cid , et la rencontre entre le Cid et Bérenger a dû avoir lieu quelques années avant l’époque où nous sommes, vers 1088. On consultera avec profit, sur les Bérenger, Berganza , Antig. de España, lib. V, cap. xxi ; Zurita, Anales de Aragon, lib. I, cap. xxv et suiv. ; Dozy, Recherches, t. I, p. Û23 et suiv.

Vers 1002.

Nos cavalgaremos siellas gallegas, è huesas sobre calzas.

Les houseaux ( huesas ) étaient des espèces de guêtres ou de longues bottes. Il paraît même qu’à défaut de poches, les houseaux servaient à renfermer de petits objets de prix. Dans la Chanson de Roland, le traître Ganelon se trouvant auprès du roi Marsille, la reine Bramimunde lui offre en présent, pour sa femme, deux nusches (ou bracelets), et l’auteur ajoute :

Ii les ad prises, en sa hoese les butet. (I, 660.)

Voir la note de Génin à ce vers.

Vers 1010.

Vieron la cuestayuso la fuerza de los Francos.

Le comte de Barcelone ayant aussi d’autres Etats de l’autre côté des Pyrénées et appartenant à une race française, l’auteur le désigne, lui et les siens, sous le dénomination de Francs.

NOTES HISTORIQUES

Nous remarquerons encore, à ce sujet, que dans la Chanson de Roland, antérieure d’un demi-siècle au Poème du Cid, l’auteur emploie indifféremment le mot Franc et le mot Français:

Dist Biancandrins : Franc sunt mult gentil home! (I, 377.)

N’i ait Franceis ki tôt ne s’en merveilt. (I, 5jo.)

Pour un poète espagnol du milieu du xne siècle , peu au fait de la fusion qui s’accomplissait lentement parmi les habitants de ce côté-ci des Pyrénées, nous étions toujours des Francs. Pour le chantre de Roland, mieux à portée d’observer ce qui se passait parmi nous , à la fin du xi® siècle , nous étions encore des Francs , mais nous étions déjà des Français.

Voyez aussi, sur ce nom de Francs, une excellente note de M. Dozy ( Recherches , t. I, p. 356).

Vers 1018.

Hy ganó à Colada que mas vale de mili marcos de plata.

Voyez plus haut, v. 677, la note.

Vers 1057.

Alegre es el conde è pidió agua à las manos.

Le comte Raymond Rérenger demande qu’on lui verse de l’eau sur les mains , parce qu’au xie siècle on ne connaissait pas encore l’usage des fourchettes; dès lors , la propreté et la courtoisie voulaient que ceux qui allaient se mettre à table se lavassent exactement les mains, soit pour leur sécurité personnelle, soit pour la sécurité des autres convives.

Comme Raymond Rérenger était Français, je n’ai pas besoin de dire que le même usage existait en France, ainsi que le prouve ce vers du Roman de Garin :

L’esve demandent, au mangier sunt assis.

Pour ce vers et pour la note qui précède, voyez Garin le Loherain, publié par M. Paulin Paris, p. 112.

Vers 1072.

Danle tres palafrés muy bien ensebados.

Voyez à ce vers le commentaire placé sous le texte, et notre Vocabulaire au mot palafré.

De même, dans la Chanson de Roland, le palefroi est indiqué comme la monture servant pour la promenade et les voyages, à l’opposé du destrier, qui est le cheval de bataille :

Laissent les muls e tuz les palefreiz.

Es destrers muntent, si chevalchent estreiz. (II, 34o.)

ET LITTÉRAIRES

Vers 1073.

E buenas vestiduras de pelizones è de mantos.

Voyez aussi les vers 1998 et 2266.

Le pelisson était une pelisse, une fourrure. On le retrouve également mentionné dans le Roman de Garin:

L’escu li trenche et le pelisson gris. (P. 1 5. )

Vers 1190.

Por el rey de Marruecos ovieron à embiar.

Voyez, plus loin, la note du vers 1629.

Vers 1222.

Los que fueron de pie cavalleros se facen.

«On les appelle chevaliers, dit, dans les Partidas, le roi Alphonse-le-Sage l, non pas parce qu’ils vont chevauchant sur des chevaux, mais bien parce que, comme ceux qui vont à cheval vont plus honorablement que sur toute autre bête de somme , de même ceux qui sont choisis pour être chevaliers sont plus honorables que tous les autres hommes d’armes. r> (Part. II, tit. xxi, 1. 1.) L’auteur du Poème du Cid composait son œuvre un siècle et demi environ avant la promulgation des Partidas, et il raconte des choses, il peint des mœurs antérieures d’au moins un siècle. Cette chevalerie, dont Alphonse-le-Sage parle avec une si haute estime , n’était pas encore alors instituée en Espagne ; et il ne fallait pas tant de cérémonie pour être chevalier : il suffisait d’avoir un cheval.

Vers 1296-97.

De parte de orient vino uno coronado.

El obispo don Hieronymo so nombre es lamado.

Hiéronyme (ou Jérôme) était Français, de Périgueux, d’où Bernard, également Français, et archevêque de Tolède après la conquête de cette ville (io85), l’avait

1 II est de mode aujourd’hui, parmi les historiens, de dire plutôt Alphonse-le-Savant. Nous ferons remarquer à ce sujet qu’au moyen âge , le mot sage avait précisément la même signification ; et c’est sans doute pour ce motif, c’est parce qu’il était savant(instruit, lettré), que notre roi GharlesV,

fondateur de la Bibliothèque royale , fut surnommé le Sage. De nos jours encore , dans le nord-est de la France, les gens de la campagne (et c’est parmi eux qu’il faut chercher les restes de notre vieille langue), parlant d’un homme qu’ils regardent comme savant, disent : il est sage.

NOTES HISTORIQUES

emmené en Espagne. Avant de se rendre au camp du Cid, il se trouvait, selon les uns, auprès de son compatriote Bernard, à Tolède; selon d’autres traditions , il se tenait à Saint-Pierre-de-Cardeña où il avait été envoyé, à la demande du roi Alphonse, par saint Hugues, abbé de Cluni , comme un homme intelligent et sage (pour réformer le monastère?), et il était le confesseur de Chimène et de ses filles. Nommé évêque de Valence , il devint également le confesseur du Cid. Lorsque les chrétiens abandonnèrent Valence, trois ans après la mort du héros qui l’avait conquise (1102), Hiéronyme fut nommé évêque de Zamora, puis de Salamanque. Là, le comte don Raymond de Bourgogne, gendre du roi Alphonse , lui accorda de grands privilèges et des possessions considérables, parmi lesquelles se trouvait tout un quartier de la ville. Hiéronyme mourut vers 1126, en odeur de sainteté. (Voy. Chrón. del Cid, cap. cxxvm, et Antig. de España, lib. V, cap. xxxviii.)

Maintenant deux observations :

Au moment où nous sommes Hiéronyme n’était pas encore évêque, et l’auteur lui donne ce titre par anticipation. Le récit de Rodrigue de Tolède ne permet aucun doute à cet égard. Après avoir rapporté comment le Cid conquit la ville de Valence, il ajoute que Hiéronyme y fut consacré évêque par don Bernard, primatarchevêque de Tolède (et fuit in ea Hieronymus in episcopum consecra tus a domino Bernardo, primate archiepiscopo Toletano). (Roderici Toletani Chronicon, lib. VI, cap. xxix.)

L’auteur a également tort de dire, au vers 1296, que Hiéronyme venait d’Orient.

Si Hiéronyme venait directement de France, ou de Saint-Pierre-de-Cardeüa, il ne venait pas de l’Orient, mais du Nord. Si, avant de se rendre à Valence, il avait passé par Tolède pour conférer avec son compatriote Bernard, il ne venait pas de l’Orient, mais de l’Occident. Ne serait-ce pas, de la part de l’auteur, une erreur volontaire et réfléchie ?Le poète, qui composait son œuvre à l’époque de la seconde croisade , n’a-t-il pas voplu donner à croire que Hiéronyme revenait de l’Orient, cela afin de frapper plus vivement les imaginations?

Sospirando el obispo que s viese con Moros en el campo.

Le xie siècle a été le siècle des prêtres guerriers. Le jour où se livra la bataille de Hastings (i4 octobre 1066), le matin, Eudes, évêque de Bayeux, et frère de Guillaume, célébra la messe, armé d’un haubert sous son rochet, et bénit les troupes ; puis , montant sur un destrier, il fit ranger l’armée en bon ordre. Mais on remarquera dans ce passage l’esprit qui anime Hiéronyme. C’est le même esprit qui , quelques années plus tard , exaltera Pierre-l’Ermite et lui fera prêcher la première croisade.

ET LITTÉRAIRES

Passant de Thistoire à la poésie, nous ferons remarquer que Tévêque Hiéronyme, du Poëme du Cid, a, dans Tarchevêque Turpin, de la Chanson de Roland, un digne rival. L’auteur raconte comme quoi un roi sarrasin , nommé Corsablix , a outrageusement provoqué les Français, puis il reprend :

Bien l’entendit li arcevesques Turpin ;

Suz ciel n’at hume que plus voeiilet haïr ;

Sun cheval brochet des esperuns d’or fin ,

Par grant vertut si l’est alet ferir ;

L’escut li freinst, l’osberc li descumfist. (II, 583.)

Vers 1307.

En tierras de Valencia fer quiero obispado.

Le Cid fait un évêque ou , mieux encore, crée un évêché, en vertu de son pouvoir absolu, comme chef d’Etat, sans demander l’assentiment et l’investiture du pape, ni même l’approbation du roi Alphonse. Celui-ci, quelques années auparavant, avait nommé Bernard au siège archiépiscopal de Tolède, en vertu d’une élection à laquelle avaient concouru les prélats et les riches-hommes de l’Espagne. A la même époque les mêmes mœurs existaient en France. Nous lisons, dans un grave historien, que, en 1079, le pape Grégoire VII, voulant donner un successeur à Aycard de Marseille, qu’il avait excommunié, adressa des lettres au clergé et au peuple d’Arles ( universo clero et populo Arelatensis ecclesiœ ), pour qu’ils eussent à le nommer. (Saxi, Pontificium Arelatense , p. 208.)

Vers 1348.

Alzó la mano diestra, el Rey se sanctiguó.

On voit dans Joinville que le roi saint Louis avait, également , l’habitude de faire le signe de la croix lorsqu’on lui annonçait une nouvelle qui lui causait quelque étonnement.

Vers 1350.

Sí me vala Sant Esidro , plazme de corazon.

Cette invocation à saint Isidore, ainsi que le serment: Par saint Isidore (voyez, plus loin, les vers 3o39 et 3 1 5 1 ), paraissent indiquer que le roi Alphonse VI professait pour ce saint une dévotion particulière. Nous remarquerons, à ce sujet, que c’était le roi Ferdinand, son père, qui, un demi-siècle auparavant, avait fait transporter les reliques de saint Isidore, de Séville où elles se trouvaient, dans l’Espagne chrétienne. On peut lire le récit curieux de la translation de ces reli-

NOTES HISTORIQUES

ques dans la Chronica del Cid, cap. xx , ou dans Ies notes qui accompagnent notre traduction du Romancero general, t. II, p. 6ù.

Ferdinand-Ie-Grand avait fait construire, à Léon , une église dédiée à saint Isidore. 11 Torna d’or et d’argent , et de pierres précieuses ; il y était assidu aux offices du

matin et du soir, et y chantait, avec les clercs, les louanges de Dieu . Deux

jours avant sa mort il se fit transporter dans cette église et, prosterné devant le sarcophage de saint Isidore , il demanda publiquement pardon de ses péchés. (Roderici Toletani Chronicon, lib. VI, cap. xm et xiv.)

Mager plégo al Rey, mucho pesé à Garci Ordoñez.

Quel est ce Garci Ordoñez? Il serait difficile de le dire, parce que les noms de Garcie et d’Ordoñez étaient fort répandus en Espagne au xie siècle, et qu’à l’époque même du Cid, on trouve dans ce pays plusieurs comtes nommés Garci Ordoñez. Dans les premières années du règne d’Alphonse VI , on voit un Garci Ordoñez allié du roi more de Grenade, qui se fait battre par le Cid , allié du roi de Séville, Plus tard, à l’époque du siège de Tolède, on voit un Garci Ordoñez allié, contre les chrétiens d’Espagne, avec les Almorávides.

Ces deux Garci Ordoñez ne font-ils qu’un seul et même personnage? et ce personnage serait-il le Garci Ordoñez qui figure dans le Poème du Cid? (Voy. Chron. del Cid, cap. lxxxvii; Roderici Toletani Chronicon, lib. VI , cap. xxxn,et Antig. de España, lib. V, cap. xi.)

'Vers 1380.

Aqui entraron en fabla los infantes de Carrion.

Au moment où les infants de Carrion entrent en scène , nous devons dire deux mots à leur sujet. Quelques écrivains espagnols du xvn° siècle ont révoqué en doute l’existence de ces infants, ainsi que leur mariage avec les filles du Cid; et dans un ouvrage que nous nous plaisons à citer, un écrivain fort érudit de notre temps , M. Dozy, a soutenu la même thèse. ( Recherches , t. I, p. 676 et suiv.) Mais le savant et judicieux Berganza a, selon nous, victorieusement réfuté les objections élevées sur ce point très-important , contre la vérité historique du Poqne du Cid.

L’étendue de cette dissertation ne nous permet pas de la traduire, et nous craindrions de l’affaiblir en l’analysant. Nous y renvoyons le lecteur. ( Antig. de España, lib. V, cap. xxvii, § 326 et suiv.)

ET LITTÉRAIRES

Vers 1388.

Levedes un portero, tengo que vos avrá pro.

Au vers 1Ù57, l’auteur nous dit que le portier du roi est chargé de veiller sur les mandataires du Cid. Au vers i5 klx, il acquitte la dépense faite par Minaya.

D’après les Partidas , l’office de portier (portería) était très-considérable dans la maison du roi. Le portier, dit la loi, devait être de bonne naissance, de loyauté reconnue, et de plus fort intelligent (muy entendido ) pour savoir à qui il devait accorder ou refuser l’entrée du palais. (Voy. Part. II, tit. ix, 1. xiv.)

Les portiers du roi étaient donc en Espagne, au moyen âge, ses domestiques de confiance; ils remplissaient à peu près les mêmes fonctions que remplissent aujourd’hui à la cour les chambellans, et ils pouvaient avoir, de même, pour mission de reconduire jusqu’à la frontière des personnages considérables qui étaient venus faire visite au souverain.

Un passage du Pwman de Garin autorise à penser que chez nous, à la même époque . le- portier du roi avait une situation analogue :

Garins apelle le portier en latin :

Cil ouvre l’uis , li dux dedans se mist,

Devant le Roi desor un banc s’assist. (P. 89.)

Vers 1AA3.

Hyo lo veré con el Cid si Dios me lieva ala.

Alvar Fañez éconduit poliment les Juifs. La Chronique du Cid raconte comme quoi le Cid leur fit restituer l’argent qu’ils lui avaient avancé sur les coffres (cap. ccxvi). La Chronique du Cid, composée environ deux siècles après le Poëme, annonce une époque où le sentiment moral s’est épuré, et l’auteur a idéalisé son héros. (Voyez au vers 78 la note.)

Vers U72.

Tienela Abengalvon, mió amigo es de paz.

Cet Abengalvon, la Chronique du Cid le nomme Abencaño. Elle dit qu’il était roi de Molina, vassal du Cid, et qu’il lui payait tribut chaque année (cap. ccxxxix).

Dans le commentaire qui accompagne le texte du Poëme, essayant de préciser le sens de ces mots : mió amigo es de paz, nous avons exprimé l’opinion que le Cid veut dire un ami auquel il donnait le baiser sur la bouche. Un passage de Zurita nous semble confirmer cette interprétation. Après avoir exposé les conditions de la

NOTES HISTORIQUES

paix qui fut conclue en Tannée 1 3 6 3 entre les rois de Castille et d’Aragon , le savant historien ajoute que les négociateurs des deux princes, une fois d’accord, s’engagèrent par serment au maintien des conditions acceptées , qu’ils se prirent et se baisèrent réciproquement les mains, et qu’ils se donnèrent le baiser de paix sur la bouche (y dieronse paz en las bocas). (Voy. Anales de Aragon , lib.IX, cap.xLvi.)

Vers 1516.

En buenos cavados à petrales è à cascabeles.

Le poitrail ( petral ) était en quelque sorte Tàrme défensive, le bouclier du cheval. La chose et le mot existaient chez nous comme en Espagne; témoin ce passage du Roman de Garin :

Poitrax ne sengle ne le pot garentir. (P. 2 32.)

Quant aux grelots ( cascabeles ) , qui étaient un ornement du poitrail , je ne retrouve ce mot ni dans la Chanson de Roland, ni dans le Roman de Garin ; mais le mol qui, dans notre Poème, sert à désigner cet ornement, est provençal et, dans mon opinion, les Espagnols Tont emprunté des Français du midi. On ne peut conserver aucun doute à cet égard, lorsqu’on voit Ducange, au mot cascabellus , citer des ordonnances des anciens rois d’Aragon ; car l’ancien aragonais , comme le catalan, ne sont que des dialectes de notre vieille langue d’oc ou limousine.

Vers 1517.

E à cuberturas de cendales è de escudos à los cuellos.

On mettait également chez nous, sur les chevaux, des couvertures de cendal. (Voyez Francisque Michel, Recherches sur le commerce et la fabrication des étoffes de soie , au mot cendal. )

Quant à Técu, nos chevaliers le portaient également suspendu au cou lorsqu’ils entraient en campagne. L’auteur de la Chanson de Roland nous représente Charlemagne s’apprêtant à venger le désastre de Roncevaux, et il nous dit :

Pent a san col un escut de Biterne. (IV , 596.)

De même, Marsille se disposant à marcher contre Charlemagne :

Pent a sun col un soen grant escut let. (IV, 754.)

Vers 1527.

En el hombro lo saluda , ca tal es su usaie.

Voyez plus loin, au vers ao5o, la note.

ET LITTÉRAIRES

Vers 1556.

En buen cavallo , en diestro que va ante sus armas.

«De tout temps les chevaux ne sont nés pour les hommes, » dit La Fontaine au début d’une de ses plus jolies fables. Malgré toute ma déférence pour La Fontaine et pour son bon sens , je me permettrai sur ce point de ne partager pas son opinion. Je suis, au contraire, disposé à croire que le cheval a été créé pour l’homme, et que , dès les premiers temps , l’homme s’est servi du cheval comme d’un merveilleux auxiliaire que la nature lui offrait, soit pour les travaux des champs , soit pour les voyages, soit pour les combats. Ainsi, dans le livre de Job, dont la haute antiquité ne saurait être révoquée en doute , le cheval respire la guerre , et c’est lui-même qui dit à son maître : Allons !

Dans le vers qui nous occupe, ces mots cavallo en diestro équivalent à notre mot destrier, qui indiquait un cheval de choix, ainsi nommé parce que le chevalier le faisait habituellement conduire à sa droite (à sa destre) , et ne Je montait que dans des circonstances où il pouvait se voir obligé tout à coup d’engager le combat.

Il en est de même dans la Chanson de Roland :

Laissent Íes muls e tuz tes palefreiz,

Es destrers muntent, si chevalchent estreiz. (II, 34o.)

La qualité première du cheval de bataille , du destrier, c’était, on le comprend sans peine, d’être propre à la course, ou courant : voilà pourquoi on voit si souvent, dans le Poème du Cid, l’épithète àe corredor, appliquée au substantif cavallo.

C’est également cette épithète (courant) que l’auteur dq la Chanson de Roland se plaît à donner aux destriers :

Puis sunt muntez sur lur curanz destrers. (II, h 8 a.)

Li destrers est e curanz e aates. (III, 53.)

Vers 1581.

E aduxiesenle à Babieca: poco avie quel’ ganara.

On lit dans la Chronique du Cid comme quoi le jeune Rodrigue, à peine adolescent, reçut en présent de son parrain un cheval qu’il nomma Rabieca (sot, nigaud), et pourquoi il nomma ainsi ce cheval. (Voy. Chron. del Cid, cap. n.) L’auteur du Poëme nous dit que le Cid avait depuis peu en sa possession Babieca, qu’il avait gagné sur les Mores. Cela indiquerait que le Cid eut successivement deux chevaux qu’il appela du même nom. Mais voici une remarque qui me paraît avoir plus d’intérêt.

286 NOTES HISTORIQUES

Dans le Poème du Cid, le héros de l’ouvrage est le seul chevalier dont le cheval ait un nom.

Dans la Chanson de Roland, tous les chevaux des personnages les plus considérables ont chacun leur nom particulier.

Le cheval de Roland s’appelle Veillantif.

Le cheval de Charlemagne s’appelle Tencendur.

Le cheval de Ganelon est nommé Tachebrun.

Un autre cheval a nom Saut-Perdu ;

Un autre , Marindre ;

Un autre, Gramimond;

Un autre, Barbamouche, etc., etc.

Ce n’est pas sans intention que je cite tous ces noms, plus ou moins heureux, donnés à des 'chevaux par l’auteur de la Chanson de Roland. Ce détail a, selon moi, quelque importance : il annoncerait encore un développement antérieur, et plus complet, de la chevalerie.

Vers 1610.

Armas teniendo è tablados quebrantando.

Voyez aussi le vers 2269 :

E al otro dia fizo Mió Cid fincar siete tablados,

Nous retrouvons le tablado mentionné dans le Poema de Alexandro. L’auteur dit en parlant de la manière dont on renversa le mur de Troie :

El que lo trastornó estaba muy pagado,

Echando el bofordo è feriendo taulado. (Cop. 666.)

Le mot taulado revient exactement au mot tablado, que le copiste du Poema del Cid a écrit dans un système graphique plus moderne.

Et dans les romances de Bernard de Carpió l’on trouve ces vers :

Corriendo cada dia toros Y bohordando tablados.

On voudra bien remarquer dans les vers du Poema de Alexandro le substantif bofordo (bohourd), et dans la romance de Berriard le verbe bohordar (bohorder), qui signifient le premier, la lance de jet avec laquelle on assaillait le tablado, et le second, l’usage que Ton faisait de cette lance. Et Ton remarquera aussi que dans le Poème du Cid, le tablado signifie la construction mobile que les anciens chevaliers s’amusaient, dans leurs jeux, à battre en brèche. Les expressions quebrantar tablados , fincar tablados ne laissent aucun doute à cet égard : le mot tablado signifie ce que nos romanciers du moyen âge appelaient behourd ou bohourd.

ET LITTÉRAIRES

Maintenant, quelle était la chose que les mots tablado, behourd ou bohourd servaient à désigner? Le savant Ducange nous le dira :

?r Le behourd était une espèce de bastion ou de château , fait de bois ou d’autre matière , que les tenants entreprenaient de défendre contre tous ceux qui voudraient

l’attaquer Le nom de cet exercice est différemment écrit dans les auteurs, qui

le nomment tantôt bohourd, tantôt behourd ; mais le premier est le plus commun. Le Roman de Garin, dont l’auteur vivait sous Louis-le- Jeune , use toujours du mot de bohorder :

Ses escus prennent , bohorder vont es prés, n

(Dissertations sur Joinville : Des Armes h outrance, des Joûtes, de la Table ronde, des Behourds, et de la Quintaine. )

Vers 1629.

De aquel rey Yucef que en Marruecos está.

Le roi Yucef (Youssouf) fut l’un des plus grands hommes de l’islam et l’un des ennemis les plus redoutables des chrétiens d’Espagne. D’après les historiens arabes, il fonda la ville de Maroc et remplit cette ville d’édifices et de mosquées. Il mourut dans cette ville en 1 106, à l’âge de cent ans. (Voy. Casiri, t. II, p. 219 ; Romey, Histoire d’ Espagne , t. V, p. 4 06.)

Vers 1717.

Las feridas primeras que las haya yo otorgadas.

L’évêque Hiéronyme revendique l’honneur de frapper les premiers coups.*!) e même, dans la Chanson de Roland, le fils de l’émir Baligant sollicite cette faveur, que son père lui accorde :

Dist Maipramis : «Le colp vos en demant!»

«Filz Maipramis, Baligant li ad dit,

«Jo vos otri quanque m’avez ci quis.» (IV, 8o5.)

Il est curieux, ce me semble, de retrouver cette circonstance dans les deux poèmes. Jugera-t-on superflu que je rappelle que Hiéronyme (ou Jérôme) était. Français? et me permettra-t-on d’ajouter que, peut-être, il importait en Espagne la coutume française?

Vers 1845.

El conde don Garcia so enemigo malo.

Le comte don Garcie de Cabra , surnommé le Crépu ( el Crespo ) de Graüon , joue , dans notre Poème , un rôle peu glorieux : le poète Ta sacrifié à son héros , comme il lui sacrifie tous les personnages de la vieille aristocratie castillane. En lisant avec impartialité les documents anciens qui parlent du comte don Garcie de

NOTES HISTORIQUES

Cabra, on est disposé à voir en lui un homme ambitieux, indiscipliné, remuant, mais d’un noble cœur. Le roi Alphonse, pour se l’attacher, lui avait donné en mariage sa sœur doña Elvire. II le nomma plus tard gouverneur de l’infant don Sanche, son fils unique. Don Garcie se montra digne de la confiance de son roi. A la bataille d’Uclès (no8) les Mores ayant tué le cheval de l’infant, et celui-ci étant tombé à terre , le comte don Garcie descendit de cheval et s’efforça de couvrir le jeune prince de son écu et de sa personne; et grièvement blessé, il se laissa tomber sur l’infant pour le protéger jusqu’à la fin et mourir avant lui. (Voy. Chron. del Cid, cap. cxix, cxlii et cxliv, et Cron. general, fol. 3 1 8.)

Vers 1942.

Esto gradesco à Christus el mió señor.

Le mot Christus se représente plusieurs fois dans notre Poëme. Au xive siècle encore, l’archip^être de Hita employait fréquemment ce nom sous sa forme latine :

A la tercera hora Christus fue judgado. (Cop. 1097.)

Los que la ley de Christus habernos de guardar. (Cop. 10 33.)

Il n’est pas inutile de remarquer que chez nous , au commencement du xne siècle, nos poètes avaient également conservé la forme latine de ce nom. Ainsi, on lit dans les Voyages de Charlemagne :

Ne gabez mès hume, ço te cumandet Christus. (V. 676.)

Vers 1979.

Escudos boclados con oro è con plata.

Il est plusieurs fois question dans notre Poëme de la boucle de l’écu , ou d’écu bouclé (v. 3643 et 3 6g 1). C’est qu’en effet, au centre de l’écu, se trouvait la boucle métallique , pour présenter aux coups plus de résistance , tandis que la circonférence n’était que de bois ou de cuir bouilli ; et c’est de cette épithète bouclé qu’est venu le mot bouclier.

De même, dans la Chanson de Roland, le mot écu est fréquemment accompagné de l’épithète bouclé :

Tanz coips ad pris sur sun escut bucler! (I, 525.)

Trenchet cez hanstes e cez escuz buclers. (III, 53 1.) •

Autre observation :

Dans ce vers seulement , le poëte mentionne des écus dont la boucle est d’or, ou dorée , car on ne doit pas prendre les expressions de l’auteur au pied de la lettre. Dans la Chanson de Roland, au contraire, il est question à tout moment d’écus

ET LITTÉRAIRES

d’une grande richesse : tantôt , ce sont des écus ornés de pierres précieuses , tantôt des écus vermeils, tantôt des écus à fleurs :

Vait le ferir en l’escut amiracle :

Pierres i ad, ametistes e topazes,

Esterminals e carbuncles ki ardent. (III, 62.)

Et ailleurs :

L’escut vermeill li freint, etc. (III, 182.)

Et ailleurs :

E cil escuz ki ben sunt peinz a flurs. (III, 373.)

L’auteur de la Chanson de Roland a peut-être exagéré. Les poètes du moyen âge prodiguent les belles armes, comme les romanciers de nos jours, les millions. Ces choses -là coûtent peu à l’imagination. Il ne faudrait pas, cependant, ne voir dans ces détails qu’un pur jeu d’esprit. Même en faisant la part des licences poétiques, ils nous semblent annoncer un état social plus riche et une civilisation plus avancée.

Mais voici une remarque plus importante encore :

Dans le Poème du Cid, pas un seul passage, pas un seul mot n’indique l’usage des symboles créés par la chevalerie. Nulle part il n’y est question ni d’armoiries ni de blasons.

Or, dans la Chanson de Roland, ces symboles se montrent comme déjà établis. Parlant d’un corps d’armée composé de cent mille chevaliers, ni plus ni moins, l’auteur nous dit :

Escuz unt genz de multes cunoisances. (IV, 6g5.)

Et plus loin , décrivant l’équipement de Ganelon et de Thierry qui vont se battre en champ clos :

En lur cols pendent lur escuz de quarters. (V, 6o5.)

De l’existence de ces symboles dans la Chanson de Roland, et du silence que garde sur ce point le Poème du Cid, ne peut-on pas, ne doit-on pas induire, encore, un progrès plus grand de la civilisation française ?

Vers 1980.

Mantos è pielles è buenos cendales d’Adria.

Le cendal , que les écrivains de la basse latinité appellent d’une foule de noms , cendatum, cendatium , cendallum, etc., etc., était, au moyen âge, l’étoffe de soie la plus fréquemment employée avec le samit ; et ces deux étoffes se prenaient souvent l’une pour l’autre. (Voy. Fr. Michel, Recherches sur le commerce, t. I, p. 198 et suiv.)

290 NOTES HISTORIQUES

Quant au mot Adña, nous avons dit, dans le commentaire qui accompagne le texte et la traduction du Poème du Cid, les motifs qui nous portaient à. regarder ce mot comme suspect, et à penser que le copiste avait ici altéré le texte, ou que l’éditeur ne s’était pas bien rendu compte des procédés graphiques du copiste. Nous exprimions l’opinion qu’au lieu de Adria il faut lire Alexandria. En effet, les villes de l’Adriatique ne commémorent à être célèbres , pour leurs étoffes de soie , * qu’au xiii0 siècle , tandis qu’ Alexandrie avait, à cet égard, un grand renom dès la fin du xie, comme le prouvent ces vers de la Chanson de Roland :

Un faldestoel out suz l’umbre d’un pin ;

Envolupet fut d’un palie Alexandrin. (I, A07.)

Afublez ert d’un mantel sabelin

Ki fut ouvert d’un palie Alexandrin. (I, ¿16a.)

Vers 1989.

Cuendes è potestades è muy grandes mesnadas.

Nous ferons deux remarques sur ce vers :

i 0 Sur le mot potestad. On ne trouve ce mot dans aucune charte latine écrite en Espagne avant le xne siècle; tandis que la chose et le mot commencent à paraître dans notre histoire dès le milieu du xie siècle. A la date de io5o-io8o, parlant du mouvement qui s’accomplit dans nos provinces méridionídes , M. Henri Martin dit que te la ville d’Arles devient une véritable république que régissent un podestat (le pouvoir public personnifié) et des consuls. » ( Hist . de France, t. III, p. 196.)

M. Fauriel signale dans les villes libres d’Italie du xne siècle l’apparition de magistrats portant le nom de podestats. Il y avait un podestat à Parme , en 1 165 ; à Padoue, en 117/1 ; on en voit un à Trévise, à Lodi, à Bologne, en 11 83; à Florence , en 1207. ( Dante et les origines de la langue et de la littérature italiennes , t. I, p. 79 et 1 13.)

20 Nous remarquerons encore l’ordre dans lequel sont nommées ces deux catégories de personnages : les comtes d’abord, puis les podestats. C’était Tordre hiérarchique. Dans une charte de donation, émanée d’Alphonse-TEmpereur, en 11/11 (vers l’époque de la composition de notre Poème), et publiée parBerganza, le rédacteur s’exprime ainsi dans, la formule comminatoire : te Toute personne, soit archevêque, évêque, ou empereur, roi, prince, duc, comte, vicomte, podestat, juge , enfin qui que ce soit , de Tordre ecclésiastique ou de Tordre séculier, qui violera cette donation, etc., etc.» ( Antig . de España, lib. VI, cap. m.)

Ainsi, ce n’est point à la légère, et par fantaisie de poète, que l’auteur du Poème du Cid a nommé les comtes en première ligne et les podestats ensuite ; il s’est montré, sur ce point, rigoureux observateur de la hiérarchie sociale.

ET LITTÉRAIRES

Vers 2050.

Levés’ en pie è en la bocal’ saludó.

Nous avons vu (v. 1627) Abengalvon saluant Alvar Fañez sur l’épaule. Ici c’est le Cid qui salue le roi Alphonse sur la bouche. Dans la Chanson de Roland, les hommes se saluent entre eux en s’embrassant, à peu près de même, sur le cou et sur la bouche :

Quant Tôt Marsilie, si l’ad baiset el col. (I, 600.)

Par amistiet l’embaisat en la buche. (III, g3.)

Avec le progrès de la civilisation et des mœurs, les choses ont changé. L’amilié, sans nul doute , n’y a rien perdu ; mais les convenances et la délicatesse en ont rendu l’expression plus contenue, plus réservée. Il n’en est que plus curieux, peut-être , de retrouver les mêmes habitudes naïves, établies dans la France comme dans l’Espagne du xie siècle.

Oydme , las escuellas , cuendes è infanzones.

Les infançons, ainsi que l’explique le roi Alphonse-le-Sage , étaient des hommes nobles et riches ; mais dans la hiérarchie sociale ils ne venaient qu’ après les ducs, les comtes, les marquis, les juges et les vicomtes. (Part. II, tit. 1, 1. xm.) Ainsi, en nommant les infançons après les comtes, l’auteur du Poème du Cid s’est conformé à l’usage.

Mais voici une autre remarque. Le mot infanzón signifie, sans nul doute , la même chose que le mot infante employé fréquemment par notre auteur. Or, bien que cette chose et ce mot nous paraissent aujourd’hui essentiellement espagnols, on les retrouve dans la Chanson de Roland :

De bachelers que Caries cleimet enfans. (IV, 802.)

On peut voir une excellente note à ce sujet dans la Chanson de Roland, publiée par M. Génin, p. ¿38.

Vers 2103.

Carnearon las espadas ant’ el rey don Alfonso.

Voyez plus loin, v. 3169, la note.

Vers 2182.

Evay Asur Gonzalez que era bulidor.

La Chronique du Cid, qui l’appelle don Suero Gonzalez, nous apprend que

292 NOTES HISTORIQUES

c’était lui-même qui avait élevé ses neveux, et qu’il ne leur avait inspiré que des sentiments d’orgueil et de vanité. ( Chron . del Cid, cap. ccxxvi.)

Vers 2217.

Tanta pérpola, è tanto xamed, è tanto paño preciado.

Deux mots dans ce vers appellent notre attention : le mot pórpola (pourpre), et le mot xamed (samit).

Dans un des livres les plus curieux que cet infatigable investigateur ait publiés sur les choses du moyen âge , M. Francisque Michel établit on ne peut mieux que le mot pourpre servait alors à désigner une étoffe et non une couleur, et que cette étoffe était de soie. ( Recherches sur le commerce, 1. 1, p. 107 et suiv. ) Les derniers mots du vers qui nous occupe : e tanto paño preciado (et tant de drap précieux), viendraient, au besoin, confirmer la justesse de cette opinion.

Quant au samit, désigné dans le latin du moyen âge sous une foule de noms, examitum, xamitum , sametum, etc., etc., c’est, de toutes les étoffes, celle qui paraît avoir eu le plus de prix. On l’employait à des ornements sacerdotaux; on en faisait desbliauts; on en faisait aussi des tentures. (Fr. Michel, ibid., 1. 1, p. 107 et suiv.)

Vers 2247.

Pora Sancta Maria apriesa adelinando.

Après la conquête de Valence, le Cid prit aux musulmans de cette ville neuf mosquées, qu’il convertit en églises. La plus considérable fut dédiée à l’apôtre saint Pierre , et celle qui était le plus rapprochée de l’Alcazar fut consacrée à sainte Marie des Vertus. Sainte-Marie devint l’église cathédrale , et le Cid avait l’habitude d’y aller faire ses dévotions. (Antig. de España, lib. V, cap. xxv.)

Vers 2259.

E al otro dia fizo Mió Cid fincar siete tablados.

Pourquoi sept plutôt que six, plutôt que huit? C’est que, comme les Juifs, comme les Grecs, les Espagnols du moyen âge croyaient à la vertu, à l’excellence du septénaire. Le roi Alphonse-le-Sage , qui lui-même a intitulé son beau recueil des lois nationales las siete Partidas (les sept parties), nous apprend ce curieux détail dans la préface de son œuvre, et il énumère plusieurs faits qui autorisent, selon lui, cette croyance : les sept cieux, les sept planètes , le chandelier d’or à sept branches, les sept sacrements, etc., etc., etc. Voyez aussi, sur le nombre sept, saint Augustin, Cité de Dieu, lib. II, cap. xxxi.

En lisant la Chanson de Roland, il est facile de voir que la même croyance

ET LITTÉRAIRES. 293

existait dans la France du xie siècle. Le début seul de la Chanson suffirait pour Tindiquer :

Caries li reis nostre emperere magne

Set ans tuz pleins ad ested en Espaigne.

Mais une foule d’autres passages de la Chanson prouvent sur ce point, comme sur tout le reste , l’uniformité des croyances :

Enceis qu’en seient .vii.c. espees traites. (II, i5 1.)

Mort le tresturnet od tut .vii.c. des lur! (II, 697.)

.Vii. milie graisles i sunent la menee. (III, 17.)

.Vii. Arrabiz i ad deschevalcet. (III, 119.)

Voici, également, quelques vers extraits des Voyages de Charlemagne, qui ne sont pas moins significatifs :

Set .c. cameilz merrez d’or e de argent trussed. (V. 73.)

Pur set auns en la tere ester u demurer. ( V. 7/1. )

Set anz i purrat estre, ne serrai remue. (V. 3a5.)

Set mil chevalers i trovèrent séant. (Y. 337.)

Vers 2296.

Ferran Gonzalez non vié alli dos’ alzase, etc., etc.

L’auteur nous montre, dans cet épisode, Diègue et Fernand Gonzalez saisis de peur et se cachant, l’un sous le fauteuil du Cid, l’autre dans la cour, derrière la poutre du pressoir. Il est curieux de remarquer qu’à mesure que les temps avancent, les deux frères sont de plus en plus maltraités par les historiens et les poètes espagnols. Quant à Fernand, on a continué à le représenter caché sous un fauteuil ; c'était assez pour celui-là. Quant à Diègue, la Chronique du Cid le peint sautant dans une basse-cour où l’on jetait des ordures, et où tous ses vêtements s’oignirent de fange (cap. ccxxx). Les Romances populaires, encore plus cruelles pour lui, et voulant le rendre plus ridicule, donnent à entendre qu’il se réfugia dans un certain lieu que l’industrie du xi° siècle n’avait pas encore su rendre inodore :

Diego el mayor de los dos Se escondió à trecho mas largo,

En un lugar tan lixoso Que no puede ser contado.

El manto è el brial todo sucio lo sacó.

Le bliaut (brial) était un habillement de dessus, une sorte de robe ou de tu-

NOTES HISTORIQUES

nique, à l’usage des deux sexes. Ce vêtement était fait de samit ou de ciclaton. (Voyez le Roman de Horn et Rimenhild, v. 456g.)

La Chanson de Roland fait également mention du bliaut :

De sun col getet ses grandes pels de martre,

En est remes en sun blialt de palie. (I , a 8 1 . )

Et ailleurs :

Si li tolit le blanc osberc leger

E sun blialt b ad tut detrenchet. (III , 7 3 li.)

En Espagne et en France, c’est le même costume, comme ce sont les mêmes étoffes. (Voyez aux vers 2217 et 2 583 la note.)

Vers 2366.

— Oy los infantes à mi por amo non avrán.

Le mot amo , dans l’ancien espagnol, est synonyme de ayo et, dans les Partidas, ayo est traduit en latin par le mot nutritor. Il signifie l’homme choisi pour nourrir et élever un enfant du sexe masculin, appartenant à une famille noble. (Voy. Part. II, tit. vu, 1. iv.) Chez les Francs, également, les gouverneurs des jeunes gens de famille noble s’appelaient nourriciers. (Voy. Aug. Thierry, Lettres sur l’histoire de France, lettre vin.)

Pendón traio à corzas è armas de señal.

Nous avons déjà exprimé nos doutes , notre opinion sur ces mots : à corzas, dans le commentaire qui accompagne le texte. Mais le savant Berganza , qui a si curieusement étudié les antiquités de l’Espagne , nous apprend un détail qui nous a paru précieux. Berganza dit que le Cid avait un crucifix d’une notable grandeur, qu’on appelait le Christ des batailles du Cid ( el Chisto de las batallas del Cid) , en ajoutant que ce Christ était peut-être les armes avec lesquelles don Hiéronyme entrait en campagne. ( Antig . de España, lib. V, cap. xxxvm.) Hiéronyme avait encore d’autres armes, moins spirituelles; mais, selon nous, l’indication de Berganza éclaire ce passage d’une vive lumière.

Vers 2432-

Las car hondas del yelmo tollidas gelas ha.

Voyez plus haut, v. 774, la note.

ET LITTÉRAIRES

Vers 2A36.

E ganó à Tizón que mili marcos d’oro val.

Voyez plus haut, v. A77 , la note.

Dans les romances espagnoles, comme dans la Chroñica del Cid et la Crónica general, l’épée Tizón prend une désinence féminine et s’appelle Tizona. Selon l’ingénieuse remarque de Sanchez , le peuple espagnol a dû peu à pëü féminiser ce nom parce que c’était une épée. Si, aussi bien, c’eût été un cimeterre, on n’aurait jamais donné à ce nom une désinence féminine.

Voyez en outre plus haut, v. 1018, la note.

Vers 2508.

Alá dentro en Marruecos , ô las mezquitas son.

Voyez, plus haut, la note du vers 1629.

Vers 2573-7A.

Meterlas hemos en las villas

Que les diemos por arras è por honores.

D’après les Partidas, on appelait arras (arrhes) une donation que le futur époux, faisait à la future épouse en vue du mariage , et qui était perdue pour lui dans le cas où il venait à ne pas accomplir sa promesse. (Part. IV, tit. xi, 1. 1.)

Berganza cite une charte d’arrhes ou de donation , dont nous croyons devoir au moins donner l’analyse, à cause de l’intérêt historique qui s’attache à cette pièce. C’est la charte qui fut rédigée à l’occasion du mariage' du Cid avec Chimène.

Après avoir invoqué la sainte Trinité, le Cid énumère les diverses propriétés qu’il possède en Espagne ; et il dit qu’il donne tout cela à Chimène conformément au fuero (à la coutume) de Léon; et que , s’il vient à mourir avant elle , il entend qu’elle en conserve la propriété , ainsi que des troupeaux, des chevaux et de tous les biens meubles qui se trouveront à ce moment dans sa maison ; de manière qu’elle seule puisse en disposer, même en faveur de ses enfants : mais que si doña Chimène vient à convoler en secondes noces , il entend qu’elle perde par cela seul tous ses droits, et que les biens passeront aux enfants issus de son mariage avec Rodrigue. Chimène, à son tour, fait à son époux donation de tous ses biens dans les mêmes termes. II est toutefois, ce nous semble, digne de remarque qu’elle ne prévoit point le cas d’un second mariage du Cid survivant , èt ne fait aucune réserve à cet égard. Puis se trouve la date de la charte : année 1 1 1 2 de l’ère de César (107 A de Notre-Seigneur). Puis viennent les signatures des témoins,

296 NOTES HISTORIQUES

parmi lesquels figurent les personnages les plus considérables du temps. (Antig. de España, lib. V, cap. xiv.)

Vers 2583.

E muchas vestiduras de paños è de ciclatones.

Nous ne nous occuperons point de l’étymologie du mot ciclaton , fort controversée entre les érudits (voyez les notes de la Chanson de Roland, p. 377 ); venons à la chose même.

Dans ce passage , le mot ciclaton est employé pour désigner une étoffe de soie ; et en effet, c’était une étoffe très-estimée , comme le samit et le cendal.

Dans d’autres endroits de notre Poème , ce mot sert à désigner un vêtement de femme (v. 2781, 27/Í9, 275 U).

Plus loin, il désigne l’étoffe dont est fait un vêtement d’homme (v. 3ioi).

Ce vêtement était de forme ronde, une sorte de tunique.

Nous retrouvons dans la Chanson de Roland le mot ciclaton, employé, comme dans ce vers, pour exprimer une riche étoffe :

Or e argent, palies e ciclatuns. (II , 186.)

Et dans les anciens monuments provençaux , on voit ce mot employé pour désigner une tunique. (Voyez le Lexique roman, au mot sisclaton .)

Voir aussi, au vers 2 3oi , la note.

Vers 2602.

Fincaron los hinoios ant’ el Cid Campeador.

La Chronique du Cid se contente de dire que , lorsque doña Elvire et doña Sol prirent congé du Cid et de leur mère, on pleura beaucoup de part et d’autre, comme si Ton eût pressenti quelque malheur (cap. ccxxxviii). Elle ne représente point Elvire et Sol à genoux. C’est qu’il y a un siècle et demi d’intervalle entre la composition du Poème du Cid et la rédaction de la Chronique. Pendant ce temps la civilisation a fait des progrès, et la condition de la femme s’est ennoblie.

Vers 2676.

Un Moro latinado bien gelo entendió.

Comme nous l’avons déjà dit, dans le commentaire qui accompagne le texte et la traduction du Poème du Cid , par ces mots : un Moro latinado , l’auteur désigne un More qui entendait et parlait la langue romane , issue du latin , et qui servait d’interprète , de trucheman. Nous avions chez nous des interprètes que l’on désignait

ET LITTÉRAIRES. 297

sous le même nom (voyez le Lexique roman aux mots latinier, enlatinat). Et dans le Roman de Garin :

Li mes parolent qui sunt enlatinié. (P. 97.)

Le savant éditeur du Garin ajoute en note à ce mot : rr Instruit dans les langues étrangères et savantes , et non pas seulement dans la langue latine. Latinier répond précisément au mot trucheman. n Cela est fort bien dit , si ce n’est que nous supprimerions volontiers ces mots : et savantes ; car l’auteur ne veut , ce nous semble, parler que du latin et des langues vivantes qui en sont sorties.

Vers 2680.

El Moro Abengalvon mucho era buen baragan.

Sur ce mot baragan, voyez, plus loin, la note du vers 2769.

Vers 2731.

Paranlas en cuerpos , è en camisas , è en ciclatones.

Voyez plus haut, v. 2 583 ‘ la note.

Vers 2760.

Mas dexanlas maridas en briales è en camisas.

Voyez plus haut, v. 2 3oi, la note.

Vers 2769.

Non las debiemos tomar por barraganas.

Le mot barragana viendrait, selon Covarrubias, de l’arabe barragan, qui signifie un jeune homme non marié et résolu. (Voyez à ce mot le Tesoro de la lengua castellana. )

Ainsi que nous l’avons déjà dit (voyez sous le texte la note), on appelait barragana en Espagne, au moyen âge, une concubine autorisée par la loi civile, bien que prohibée par le droit canonique. Mais Berganza, que nous aimons à citer, nous fournit une explication qui nous paraît digne de remarque. D’après ce savant et judicieux auteur, le mot barragana introduit en Espagne par les Mores, et qui correspond au mot latin concubina, s’employait en parlant d’une femme légitime, mais qui n’était pas d’une noblesse égale à celle du mari. Il y avait entre Y épouse et la barragana cette différence , que le mariage de la première se célébrait avec solennité , et qu’il était précédé de la charte d’arrhes , et que celui de la seconde avait lieu sans arrhes et sans autant de solennité. (Antig. de España, lib. V, cap. xxvn.)

NOTES HISTORIQUES

Un passage de l’archevêque Rodrigue confirme l’explication heureuse de Berganza. Après avoir énuméré les femmes légitimes du roi Alphonse VI, Rodrigue de Tolède ajoute qu’ Alphonse épousa aussi en quelque sorte une noble dame nommée Ximena Muñoz [quasi pro uxore duxit).

Vers 2842.

Por aquesta barba que nadi non mesé.

Voyez plus haut, v. 268, la note.

Vers 2925.

Adugamelos à vistas, ô à juntas, ô à cortes.

Le mot cortes placé à la fin de ce vers appelle un moment notre attention.

D’abord ce mot, d’où vient-il? Très-probablement du latin cohortes, pluriel de cohors. En 999, Alphonse V, encore enfant, fut couronné roi dans l’église de Sainte- Marie de Léon par les évêques , les comtes et les magnats de Castille et de Léon , désignés sous le nom de cohortes. C’est Alphonse V lui-même qui nous apprend ce fait dans deux privilèges qu’il accorda par la suite à l’église de Sainte-Marie de Léon. [Chartulaire de Léon, fol. 2 5.)

On peut voir aussi, sur ce mot, Florez , España sagrada, t. XXXIV, p. 445.

Maintenant, quelle est la signification précise de ce mot? Nous essayerons tout à l’heure de l’établir, de la fixer; mais, avant tout, nous devons faire remarquer que dans tout le cours du récit l’auteur du Poème du Cid emploie indifféremment tantôt le mot cortes au pluriel, tantôt le singulier cort, comme si ces deux mots étaient synonymes; et Ton voudra bien remarquer encore que, dans le vers même qui nous occupe en ce moment, l’auteur emploie également au pluriel les mots vistas et juntas, au lieu de vista et de junta.

Il y a chez les Espagnols une prédilection instinctive pour la forme du pluriel , qui se révèle à tout instant dans les locutions du langage familier dont ils font le plus fréquemment usage : buenos dias , buenas noches ; et les grands écrivains de l’Espagne, qui sont l’expression la plus vive du génie national, affectent volontiers l’emploi de cette forme, témoin Cervantes dans le Don Quichotte.

Cela dit, et si nous voulons nous rendre compte du sens exact que l’auteur attache à ce mot cort , ou cortes , il nous suffira de lire avec attention l’épisode qui va suivre. Dans cet épisode , lorsque le Cid a porté plainte au roi contre les comtes de Carrion , en demandant satisfaction de l’outrage infligé à ses filles , on voit Alphonse convoquer les grands du royaume, et devant cette assemblée des provocations ont lieu, par suite desquelles les infants de Carrion et leur oncle se battent contre les trois champions du Cid. Les mots cort et cortes signifient donc dans notre

ET LITTÉRAIRES

Poëme une assemblée d’élite, un conseil que le roi réunissait pour juger, sous sa présidence, un différend survenu entre des personnages considérables.

Or, la Chanson de Roland se termine par une scène exactement semblable : nous ne parlons qu’au point de vue des mœurs ou de la coutume. De retour en France, après la défaite de Roncevaux , Charlemagne convoque , à Aix-la-Chapelle , les hommes les plus considérables de ses terres, pour juger Ganelon. Le conseil s’assemble. Pinabel se présente pour soutenir la cause de Ganelon ; Thierry provoque Pinabel, et puis le combat.

Les choses sont les mêmes; il n’y a de différence que dans la dénomination que les auteurs donnent à cette assemblée de barons réunis en cour de justice: dans le Poëme du Cid elle est appelée alternativement cort ou cortes , et dans la Chanson de Roland elle s’appelle conseil. Mais , à la fin de la seconde chanson de Garin , nous trouvons le mot cort employé pour désigner une assemblée du même genre. L’auteur dit , en parlant de Pépin :

La Cort assemble à la cit de Paris. (P. agi.)

Ainsi les mots cort et cortes , du Pocme du Cid, le mot conseil, du Roland, et le mot cort, du Garin, signifient une assemblée que le roi réunissait quand il voulait, où il voulait , et dont les membres , présidés par le roi , ne traitaient que de l’objet qu’il plaisait à celui-ci de leur soumettre.

A l’appui de notre opinion , nous citerons quelques lignes de Ducange , qui la confirment :

«■Dans ces assemblées générales de nos Français, dit cet écrivain, aussi judicieux que savant, on ne traitait pas seulement des affaires d’Etat et de la guerre, mais on y décidait encore les grands différends d'entre les princes et les seigneurs de la Cour. De sorte que si quelque duc, comte ou gouverneur était accusé, envers le roi ou l’empereur, de trahison, de conspiration ou de lâcheté, il était cité à ces assemblées, où il était obligé de répondre sur les chefs de l’accusation, et s’il était trouvé coupable , il y était condamné par le jugement souverain du prince et des grands seigneurs qui l’assistaient : ce qui a donné lieu , dans la suite des temps , à la cour des pairs, etc., etc.» ( Dissertations sur Joinville : Des Assemblées solennelles des Rois de France.)

Qu’on nous permette de citer encore quelques lignes d’un grand historien, qui nous paraissent venir à l’appui de notre opinion :

«On chercherait vainement, au centre de la monarchie des Wisigoths, les principes ou même les restes de quelque grande institution de liberté, de quelque limitation efficace du pouvoir. Ni les conciles de Tolède, ni Y officium palatinum n’offrent quelque chose de semblable ; il en est sorti ce qui n’est point sorti des Champs de Mars et de Mai, ni du Wittenagemot saxon, un code de lois très-remarquable, pour l’époque, par d’assez grandes vues philosophiques, par sa prévoyance et sa

NOTES HISTORIQUES

sagesse; mais ce code, qui indique des législateurs assez éclairés, ne révèle en rien un peuple libre. H contient même moins de germes ou de monuments de liberté que les plus grossières des lois barbares ; et le pouvoir royal , considéré ainsi au centre et en lui-même, s’y présente comme beaucoup plus absolu en droit, beaucoup moins limité en fait que partout ailleurs.» (Guizot, Histoire des origines du gouvernement représentatif , i. I, p. 383.)

Du reste, en exprimant ainsi notre opinion, et en nous appuyant de ces graves autorités , nous n’avons nullement l’intention de nier les vieilles libertés espagnoles. Mais ce mot cortes, avec les idées qu’on y attache aujourd’hui, pourrait porter à croire que l’Espagne a eu plus tôt que nous les éléments ou les rudiments d’une sorte de gouvernement représentatif. Dans notre conviction , c’est, au contraire , la France qui a donné l’exemple à l’Espagne; et les institutions mêmes de^’ Aragon, si vantées pour leur esprit libéral , ne commencent à paraître qu’ après , bien après qu’a éclaté chez nous le grand mouvement des Communes.

Vers 3013.

El conde don Anrrich è el conde don Rémond.

Il s’agit ici de deux princes de la maison de Bourgogne, Henri et Raymond, qui étaient venus prendre part au siège de Tolède, et qui, après la conquête de cette ville, avaient chacun obtenu en mariage une fdle d’Alphonse VI. Raymond était frère et Henri cousin germain de Guide, archevêque de Vienne, élu pape en l’année 1119, sous le nom de Calixte II.

Henri de Bourgogne devint la tige de la grande maison de Portugal. Quant à Raymond , il fut le chef des deux races qui ont si glorieusement régné sur la Castille et l’Aragon. (Voy. Roderici Toletani Chronicon, lib. VI, cap. xxi, et Zurita, Anales de Aragon, lib. I, cap. xlv.)

Vers 3014.

Aqueste fue padre del buen Emperador.

Alphonse VII, surnommé l’Empereur, était né en effet (en 1106) de Raymond de Bourgogne et de doña Urraca , fdle d’Alphonse VI. L’infant don Sanche ayant été tué à la bataille d’Uclès, Alphonse VI fit reconnaître son petit-fils pour roi en 1109; et plus tard celui-ci, après de grands succès de guerre, se fit lui-même reconnaître empereur. Alphonse-l’Empereur mourut en 1167.

Vers 3015.

El conde don Vella , è el conde don Beltran.

La Chronique du Cid désigne également le comte don Vella parmi les juges du

ET LITTÉRAIRES

procès intenté par le Cid aux comtes de Carrion; et, après l’avoir nommé, elle ajoute cette qualification : señor de la costa (seigneur de la côte). ( Chron . del Cid, cap. ccli.)

Quant au comte don Bertrand, la Chronique du Cid ne le nomme point parmi les juges.

Vers 3084.

Velmezes vestidos po^ sufrir las guarnizones.

11 m’a été impossible de découvrir l’origine de ce mot vehnez ; mais quant à sa signification, l’auteur lui-même nous l’apprend dans ce passage : c’était un gamboison , un plastron que l’on portait sous la cuirasse afin de mieux supporter le contact du harnais . et aussi, je crois , afin d’amortir le choc d’une lance enne¬

mie.

0.n trouve dans la Chanson de Roland l’usage cl’une précaution exactement semblable : le double, ou les doubles, du haubert. Parlant d’un bon coup de lance porté par Anseis à Turgis de Tourtelouse, le poète dit :

De sun osberc li derumpit les dublés. (II , 6a 4.)

Point de doute possible sur le sens de cette expression. Au mot gambeso , Ducange nous apprend que , dans l’ancienne Angleterre , le gamboison s’appelait le double ou le doublé ( doblet ). Or, comme on le sait, les Anglais tiennent de nous le vocabulaire de la chevalerie, aussi bien que la chevalerie elle-même.

Vers 3103.

Sobre esto una piel bermeia, las vandas d’oro son.

Cette peau , cette fourrure rouge , était un pelisson , et , comme l’indique ce passage, elle se portait par-dessus le bliaut. Il en était de même en France. (Voyez le Roman de Fierabrás, cité par M. Fr. Michel, Recherches sur le commerce, t. I, p. 109.)

Et dans la Chanson de Roland :

De sun col getet ses grandes pels de martre,

En est remés en sun blialt de palie. (I, 281.)

Una cofia sobre los pelos d’un escarin de pro.

Nous avons déjà parlé de la coiffe (v. 797). Mais que signifie ce mot escarin ? Procédons par analogie.

On trouve souvent dans nos anciens romans de chevalerie le mot escarimant,

NOTES HISTORIQUES

employé tantôt comme substantif, tantôt comme adjectif. M. Francisque Michel se demande ce que pouvait être cet escarimant, et incline à penser que c’était une étoffe de soie, de couleur pourpre. ( Recherches sur le commerce, t. I, p. 2Ü6 et suiv.)

Dans notre opinion , Yescarin devait être également une étoffe de soie écarlate , soit que ce mot soit un abrégé d 'escarimant, soit que, suivant l’opinion de Sanchez, ce mot soit un synonyme de escarlata, ou ^adjectif escarlatin employé comme substantif.

Vers 3108.

La barba avie luenga , è prísola con el cordon.

Voyez plus haut, v. 268, la note.

Vers 3169.

Denme mis espadas, quando mis yernos non son.

Nous avons vu plus haut (v. 2io3) qu’au moment des fiançailles, il y a eu un échange d’épées entre le Cid et ses futurs gendres. Pourquoi maintenant le Cid leur redemande-t-il ses épées? Le savant et judicieux Berganza nous l’explique à merveille :

wEn signe qu’un homme en adoptait un autre pour fils, il était d’usage que l’adoptant fît présent de ses armes à l’adopté, et, en conséquence, le Cid commence par redemander ses épées aux infants, pour indiquer qu’il revenait sur l’adoption, et afin de pouvoir ensuite procéder contre eux librement. » (Antig. de España, lib. V, cap. xxvii.)

Nous remarquerons, toutefois, que le Cid, en mariant ses filles, avait donné aux infants deux épées dont le poète ne dit point le nom , et qu’il ne leur donna Colada et Tizón qu’au moment de leur départ de Valence. *

Vers 3197.

Por aquesta barba que nadi non mesó.

Voyez plus haut, v. 268, la note.

Vers 3269.

A menos de riebtos no los puedo dexar.

Voyez sous le texte la note.

Bien avant le Poème du Cid, nous avions chez nous, dans la France méridionale

ET LITTÉRAIRES

et dans ia France du nord, le mot et la chose ; témoin ce vers du Poème sur Boece , antérieur d’un siècle et demi à notre Poème :

Lo reis lo près de felnia reptar.

Et témoin, encore, ce passage des Lois de Guillaume-le-Conquérant, antérieures de quatre-vingts ans environ à notre Poème : wNe nuis ne lait sun hum de li partir, pus que il est reté. n

Vers 3277.

A cpie las tiriestes à cinchas è à espolones?

Dans les autres passages du Poème où il est question d’éperons , l’auteur emploie le mot espuela. Ici il se sert du mot espolon , plus rapproché du français. Mais voici une remarque qui me paraît plus importante.

Rien n’indique dans le Poème du Cid que les éperons fussent d’un autre métal que de fer ou d’acier.

Dans la Chanson de Roland, tous les personnages principaux ont des éperons cl’or. Ainsi Ganelon :

Esperuns d’or ad en ses pied fermez. (1 , 3 A 5. )

Et Olivier :

Sun cheval brochet des esperuns d’or mier. ( III , 1 1 a.)

Et l'archevêque Turpin :

Le cheval brochet des esperuns d’or mer. (III, 3oi.)

Et le Sarrasin Marganice :

Brochet le ben des esperuns a or. (III, 507.)

Même en faisant la part de l’imagination de l’auteur, tous ces éperons d’or du Roland n’autorisent-ils pas encore à penser qu’il y avait en France, à la fin du xi° siècle, plus de richesse, plus de luxe qu’il n’y en avait en Espagne (je parle de l’Espagne chrétienne ) un demi-siècle plus tard ?

Vers 3288.

Non gelas debien querer sus fijas por barraganas.

Voyez plus haut, v. 2769, la note.

Vers 3300.

Quando pris’ à Cabra, è à vos por la barba.

Voyez plus haut, v. 268, la note.

NOTES HISTORIQUES

Vers 3314.

Fabla , Pero Mudo, varón que tanto callas.

Pero Bermuez était le neveu du Cid, et celui-ci Tavait surnommé le Muet, à cause qu’il bégayait et que sa langue s’embarrassait quand il voulait parler. ( Chron . del Cid, cap. cclvii.)

Il y a dans un autre passage (v. 1076) un jeu de mots du même genre, lorsque le Cid dit au comte de Barcelone qu’il regardait comme Français et auquel il venait de rendre la liberté : cr Déjà vous partez, comte, en manière de très- Franc.»

Ces passages et quelques autres, de notre Poëme, indiqueraient chez le Cid un certain penchant à la gaieté et à la plaisanterie.

Vers 3337.

Que mataras el Moro è que ficieras barnax.

Dans son Glossaire, au mot barnagium, Ducange dit que c’était une espèce de tribut ( tributi genus ). Ce mot signifie ici un acte de baron, un exploit d’armes. Les anciens Provençaux employaient le substantif bornage au même sens (voyez le Lexique roman). Et l’auteur de la Chanson de Roland a employé le mot barnetz, à peu près de même, au sens de noblesse :

Meilz voelt mûrir que guerpir sun barnetz! (I, 535.)

Vers 3359-60.

Elias son mugieres , è vos sodes varones :

En todas guisas mas valen que vos.

Ce passage est digne de remarque; car on voit dans vingt autres endroits du Poëme combien était subalterne, ravilie, la condition de la femme : ainsi Chimène, en abordant son mari , lui baise la main et lui parle à genoux. Mais pourtant les deux choses se concilient. De fait, la femme est encore à demi esclave ; mais déjà la chevalerie commence à se montrer dans les idées et le langage avant d’avoir passé dans les mœurs.

Vers 3506.

E soltaba la barba è sacóla del cordon.

Voyez plus haut, v. 268 , la note.

ET LITTÉRAIRES

Vers 3556.

De noche velaron las armas è rogaron al Criador.

«Cette pieuse coutume, connue sous le nom de la veille des armes, avait été observée dès les premiers temps pour les duels judiciaires ou épreuves du duel. La Chronique latine d’Adémar de Chabannais, qui finit à Tan 1029, fait le récit d’un combat de cette espèce. » (La Curne de Sainte-Palaye , édition Nodier, t. I,p. io3.)

Vers 3558.

Muchos se aiuntaron de buenos i'icos ornes.

D’après les Partidas, on appelle riches-hommes, selon la coutume d’Espagne, ceux que dans les autres pays on appelle comtes ou barons. (Part. IV, tit. xv, 1. x.)

Cette définition indiquerait que, dans la seconde moitié du xm° siècle, le titre générique de riche-homme avait fini par l’emporter sur tout autre en Espagne. Mais dans le Poëme du Cid, il existe simultanément avec les titres de comte ou de baron. Il en est de même dans la Chanson de Roland :

Un seigneur de la cour de Marsille lui annonce un messager de Charlemagne :

Ci vos enveiet un sun noble barun

Ki est de France , si est mult riches hom. (I , ¿121.)

Sanctiguaron las sielas è cabalgan à vigor.

Si les champions du Cid font le signe de la croix sur les selles de leurs chevaux, afin d’en écarter toute maligne influence, on voit, dans le Roman de Garin, les amis et les serviteurs d’un chevalier blessé faire le signe de la croix sur sa blessure, et dans la même intention certainement :

Font un emplâtre, sor la plaie l’ont mis,

Et l’ont saigné de Dieu de paradis. (P. 273.)

Cette superstition, fille d’une piété naïve, existait également , à la même époque, en Italie.

Un érudit qui s’est occupé avec beaucoup de zèle des langues romanes , M. Bruce-White, a découvert, parmi les manuscrits Harléiens du Musée Britannique, un petit ouvrage du xn° siècle, qu’il attribue à un certain Heroclu, médecin vétérinaire attaché aux écuries de Frédéric-Barberousse; et dans ce traité, parmi les prières et les charmes recommandés par fauteur pour la cure de certaines maladies auxquelles les chevaux sont sujets, on voit indiqués, pour les guérir des vers,

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