L'ARRIVÉE
Les fleurs sont mortes, une à une, en le vent rude. Voici l'ombre et le temps et j'ai touché du pied La terre du silence et de la solitude.
Les fleurs, graves ainsi qu'un espoir expié, Périrent devant moi déjà, et voici mortes Les fleurs, pâles ainsi qu'un visage oublié.
L'ombre lourde a pesé sur mes épaules fortes Et le temps m'a conduit le long de son chemin Sans m'arréter au seuil et sans m'ouvrir les portes,
Ni la porte d'érable ou la porte d'airain, Ni le calme tombeau, ni la maison heureuse Qu'annonce le cyprès ou qu'indique le pin.
Ma vie, au fond des soirs, sereine ou douloureuse, Est dans l'ombre à jamais comme un chemin perdu. Le passé se récuse aux grottes qu'il se creuse
Dans le flanc de la nuit et du silence dû
A son sommeil que tord toute la lassitude
De son espoir en pleurs près de son orgueil nu.
Et me voici plus seul de mon inquiétude Parmi le crépuscule où mon pas a foulé La terre du silence et de la solitude.
Le ciel sur mon destin ne s'est pas étoile, Car ce n'est plus le jour, et la nuit pas encore N'ouvre son ombre vaste où le soir s'est mêlé.
Les flûtes qui chantaient au delà de l'aurore Se sont tues, lasses de répondre à ta voix, Lyre dominatrice de la Mer sonore;
TEL qu'en songe 127
Les trompettes de bronze où, toutes à la fois, Criaient les passions hâtives ou nocturnes, Joyeuses de partir qui, de mortels exploits,
Déplorent une cendre, au retour, dans les urnes, Toute cette clameur haute sur un Destin S'est éteinte à travers les passés taciturnes.
Nulle fleur d'autrefois ne tremble dans ma main. Et j'ai traversé l'eau du lac de ma mémoire Sans la Nixe entrevue au cristal incertain.
Ma lèvre ne sait rien du fleuve où j'ai pu boire, Ni du fruit où mordit ma joie ou ma douleur. Parmi le verger clair ou sous la treille noire.
Si je tourne la tête, hélas ! avec un pleur Vers ce que de moi l'ombre à se taire suborne, Le crépuscule seul s'égale à ma pâleur :
Avec leur bouche, tour à tour, ardente ou morne,
Les faces du passé, sourires ou souci.
Ont fui d'un pied divin ou d'un sabot de corne.
Rien ne regarde plus celui qui marche ici Parmi le crépuscule et l'ombre et le vent rude Et qui songe, à jamais et seul, que te voici :
Terre de son Silence et de sa Solitude.
Aucun signe à jamais sur toi ne se prolonge De ce que tu semblais et que tu n'étais pas, Et ton âme soit telle enfin qu'elle se songe ;
Sur la cendre ou les fleurs qu'elle marque ses pas, Que la honte prosterne ou que l'orgueil exalte, Torches d'or du triomphe ou lampe du trépas !
Gloire! essuie à ses pieds la poudre de la halte, Mort! essuie à son front l'extase du tombeau, Qu'il soit d'argile fruste ou bâti de basalte.
O mon âme, imagine enfin, funeste ou beau.
Quelque sort taciturne assoupi dans ton rêve,
Et qu'empourpre la bure, à ton bras, le flambeau !
Surgi de ton sommeil, à son tour, qu'il se lèv:; Celui qui dort en toi, pour déchirer la nuit, En sursaut du suaire ou d'un geste de glaive.
Du fond de son sommeil, à son seuil, qu'il ait lui L'emblème véridique à travers le mensonge D'avoir été cela de n'être pas que lui.
Fleurs à la chevelure ou serpent qui la ronge,
Que la Tête sourie ou saigne sur l'écu;
Et dresse tel que toi, façonné de ton songe,
L'intérieur Destin que tu n'as pas vécu.
Poèmes
L'ALERION
Et brusquement on sent de l'ombre autour de soi. L'aigle du casque^ V. HuGO
Be that word our sig-n in parting", birdi The Uafen, E.-A. Poe
C'est l'aube sur toute la plaine et sur la route...
Il a passé
Silencieux et svelte et triste et cuirassé
D'argent pur et terni comme la lune morte
Qui décline au delà des arbres de la route;
Sa face était pâle de colère morte;
Les fers de son cheval luisaient dans l'herbe courte,
Il a passé.
TEL qu'en songe loi
Pour le calme tombeau dont l'ombre vers le soir
S'allonge et suit, hélas! celle des cyprès noirs,
Pour y mourir autour de l'urne douloureuse,
Soit pour parer le seuil de la maison heureuse
Quand les pieds nus d'avril courent par les vergers,
Pour y fleurir au col des amphores de grès,
A travers les prés doux où vont les blancs chemins,
Silencieuses et les mains jointes aux mains.
Les filles du vieux seigneur.
Sous leurs longs cheveux tressés de filles chastes.
En leurs corbeilles cueillent des fleurs.
Elles ont vu passer l'Adolescent hautain, Grave comme le soir en ce jeune matin, Et son manteau de songes et d'indifl'érence Tombait à plis si purs du haut de son silence Qu'elles l'ont regardé passer parmi les fleurs Où la rosée autour de lui semblait des pleurs. Et, comme il s'en allait sans retourner la tête, Toutes, d'un long regard, suivirent, inquiètes. Longtemps, le silencieux passant disparu
Qui portait, au cimier, l'aspect morne et bourru D'un grave oiseau songeur en ses ailes fermées.
A la fontaine,
Sous les hauts arbres en raméea,
A la fontaine, parmi les roseaux,
Dans les calmes et claires eaux
Fraîches encore des récentes étoiles,
Les filles du vieux fermier de la plaine,
A la fontaine.
Lavent des pièces de toiles.
Près de l'aïeule filant un fuseau de laine,
Et les grands linges purs sèchent déjà sur l'herbe.
Près d'elles il passa dans le soleil levé,
Et le cheval au gué ne s'est pas abreuvé
Dans l'eau limpide, et le cavalier n'a pas bu,
Hautain toujours, et sa tristesse n'a pas vu.
Plus clair que le ruisseau ne rit dans l'eau qui jase,
Quel rire interrompait la morgue de sa face,
TEL qu'en songe 133
Ni que le morne Oiseau à son cimier debout, Qui, dans l'air tiède, et comme éveillé tout à coup, Ouvrant ses yeux où l'or cerclait une émeraude, Tressaillant du soleil parmi sa plume chaude. Lentement, d'un frisson, à ses patîes roidies, Etirait sur l'acier ses griffes dégourdies.
De la plaine et de la fontaine, vers la lande
Où les filles du vieux pâtre du terroir
Paissent les agneaux blancs et noirs
En regardant le soleil descendre
Derrière les arbres de la forêt,
Il s'en vient vers la forêt
Dont l'ombre qui grandit ronge l'or de la lande.
Il apparaît I
Et dès qu'il eut atteint Papproche des lisières, Un vent triste passa sur toute la bruyère. Et, dans ce vent du soir et de la solitude, L'Oiseau lourd qui siégeait en sa morne attitude
De songe, de sommeil, de science et d'ennui, S'érvgea et, haussé farouche sur l'appui De ses griffes qui rayaien|: la coiffe de fer Du casque, il se dressa d'un cri et bec ouvert, En toute l'envergure vaste de ses plumes, Sur le doux artisan des tâches taciturnes Qui, svelte, indifférent, silencieux et beau Et souriant à la révolte de l'Oiseau, Présage d'un Destin dont était su l'arrêt Par les arbres déjà de toute la forêt. Tirant la pure épée à garde de cristal Et brochant des talons les flancs de son cheval. Hautain sous son armure et ferme sous l'écu, Harcelé de l'étrange cimier, disparut Parmi l'ombre des pins, des ifs et des yeuses Dans un grand battement des ailes furieuses.
0 Frère taciturne en songe dans mon âme, Pourquoi as-tu vêtu mon destin et mes armes Où ton ombre à jamais est debout sur mes soirs?
TKL qu'en songb 135
Toi, beau de toute la Tristesse, avec l'Espoir! En ton armure claire et par ta face pâle Et qui, de ton doigt pur qu'alourdit une opale, A ta lèvre où tout sourire s'est accompli. Fais le signe hautain du silence à l'oubli !
Moi seul, hélas .' je sais tes jours pourtant encor,
Survivant à ta vie et né de par ta mort.
Je sais ce qu'a vaincu ton glaive et quel prestige
Dissipa la vertu de ton sang dont se fige
Une pourpre oubliée avec le long secret
De ce qui t'arriva dans la haute forêt.
Je sais tes jours et la douceur de tes yeux clairs Dans les jardins d'enfance au bord de l'eau des Mers, Je sais tes jours parmi les fleurs et sur le seuil De la vieille maison grave à ton jeune orgueil D'où descendit ton âme en fête vers la joie. Frère ! et quels clairons d'or ont sonné dans ta voie Si haut et d'un tel train de guerres et de gloires Que les soleils semblaient arrêter les nuits noires!
Je sais tes jours, je sais le jour et celui-là Où l'Epée à tes raains^ alors, étincela
Déjà lourde à demi de l'avoir trop songée
Et torse du Destin dont tu l'avais forgée,
Et dont l'éclair^ hélas! effaroucha l'Oiseau
Apprivoisé à ton poing d'où, fidèle et beau
De plumes de toutes les couleurs de tes rêves,
Il becquetait en paix la rose de tes lèvres
Et qui, solide et stable et lourd comme à jamais
Et pour toujours et sur tes songes, désormais
Dominateur de par ses griffes qu'il rétracte.
Ferma ses ailes d'ombre au sommet de ton casque !
Je sais quel astre vil alluma tes yeux clairs
Lorsque ta haute nef saigna sur l'eau des Mers
De la Tête mystérieuse de sa proue
Et l'aurore tragique où s'empourpra ta joue
Et tout ce qui tenta tes lèvres et tes mains
Et tout ce qui pleura le long de tes chemins
Et tout ce qui maudit l'ordure de ta trace
Et la colère et l'arrogance de ta face
A la lueur des torches hautes sur tes pas.
Vent des glaives, oh ! sur sa face tu passas ! Vent des soirs, ton conseil lui parla à l'oreille, Vent de l'aube qui chuchote qu'on se réveille,
Il n'a donc pas compris vos paroles, ô vents Du vaste ciel et de la Mer, que si souvent Je l'ai vu, quand tombait le soir ou dans l'aurore, Debout et ses deux mains toutes rouges encore Jointes sur le pommeau du glaive.
O taciturne, Nul sursaut n'émouvra donc le bloc de tes plumes, Emblématique Oiseau qui songes et demeures, A travers les destins, les hasards et les heures, Proéminent témoin là immobilisé.
Obstinant ta prestance où le vent s'est brisé Sans arracher du socle autour duquel il s'use Ta griffe indifférente et tes ailes percluses I
0 Tristesse! tes soirs sont venus sur cette âme. Tes lunes, ô Silence, ont neigé sur ces armes; Le fracas de la gloire absurde s'est éteint, Tristesse, et le voici las, encor que hautain. Car la douleur se porte un peu comme l'orgueil, Lui qui vécut parmi le tumulte, il est seul, Lui qui fut vain jusqu'à la jactance, il est grave, Et lui qui fut dès toujours pâle, il est plus pâle.
Car la vaste forêt s'est ouverte à ses pas...
Les chênes hauts ont vu la lutte et le trépas. Et leur silence seul a su le sort étrange De l'Adolescent mort en son armure blanche, Parmi les fleurs où son sang clair s'épand en flaque Funéraire et qui s'agrandit autour du casque Où radieux, battant des ailes, aspergeant De ses gouttes les fleurs et l'armure d'argent Dont les roses baisaient le métal empourpré, S'éployait, victorieux et transfiguré D'informe qu'il était d'ombre et de songeries. Un grand Oiseau d'azur, d'or et de pierreries !
C'est le soir sur la plaine enfin et sur la route.. .
La dent des agneaux doux a tondu l'herbe courte,
Les filles répètent, à mi-voix, l'appel des pâtres,
Les agneaux blancs et noirs se hâtent
Et piétinent sur la route.
Car l'ombre déborde de la forêt.
TEL qu'en songe 139
A la fontaine où l'eau goutte à goutte pleurait
Avant l'aube et que vinssent les filles de la plaine,
A l'heure ou pâlissent les étoiles,
A la fontaine,
Y laver leurs pièces de toiles,
L'eau claire encore auprès des arbres,
L'eau tranquille parmi les roseaux sur le sable
Repleure ce qu'elle pleurait
Avant l'aube.
Les grands linges épars ont séché sur les saules Et le vent les agite au crépuscule.
Le soir a fermé les campanules.
Voici déjà mortes les hémérocales
Et les lis d'eau déjà fléchissent sur leurs tiges;
Les roses sont un sang qui se fige
Ets'égoutte, pétale par pétale;
140 POÈxMES, 1887-1892
Et les filles du vieux seigneur s'affligent,
Toutes assises
Au talus de la route avec leurs fleurs fanées,
Tristes emblèmes
Où se songeaient leurs Destinées.
Et celui qui passa sous l'armure hautaine
N'est pas revenu de la forêt
Qui crispe au ciel, là-bas, les cimes de ses chênes.
Ni les filles, là-bas, qui mènent les agneaux, Ni celles qui lavaient le linge au fil de Feau N'ont vu, de la forêt massive sur le soir, Grave comme la Mort et beau comme l'Espoir, Monter, mystérieux et brusque en le ciel vaste. L'éblouissant Oiseau qui s'envola du casque Et sur la plaine, au crépuscule rose et mauve, Promena la lenteur de son vol grandiose; Ni les douces Enfants qui rêvaient côte à côte, Assises l'une auprès de l'autre en l'herbe haute, Ne l'auraient aperçu s'il n'avait, en passant, Sur elles, secoué ses ailes d'où le sang
TEL qu'en songe 141
Dégouttait sa rosée au bout des longues pennes,
Pour lever les yeux de leurs faces incertaines,
Et leurs mains qui tenaient de pâles fleurs, vers lui.
Oiseau de songe et d*or éperdu vers la Nuitl