‹ Poèmes, 1887-1892;Chapitre 11 sur 20 · QUELQU'UN SONGE D'AUBE ET D'OMBRE · texte numérisé non relu

QUELQU'UN SONGE D'AUBE ET D'OMBRE

« J'ai cru voir

Ma Tristesse debout sous les saules,

Tai cru la voir — dit^elle tout bas —

Debout auprès du doux ruisseau de mes pensées

Les mêmes qu elles tout un soir

Quau cours de Veau passaient surnageantes des roses.

Epaves du bouquet des heures blessées.

Le temps passait avec les eaux passées;

Elle pensait avec mes pensées

Si longtemps que le bois de bleuâtre fut mauve.

Puis plus sombre et noir. »

TEL qu'en songe 143

J^ai cru voir ma Tristesse — dit-il — et je l'ai vue

— Dit-il plus bas —

Elle était nue^

Assise dans la grotte la plus silencieuse

De mes plus intérieures pensées;

Elle y était le songe morne des eaux glacées.

L'anxiété des stalactites anxieuses ;

Le poids des rocs lourds comme le temps.

La douleur des porphyres rouges comme le sang ;

Elle y était silencieuse.

Assise au fond de mon silence.

Et nue ainsi que s apparaît ce qui se pense»

La Nuit pénible a veillé jusqu'à l'aube,

Et le silence est venu vers moi

Reposer son angoisse aux plis de ma robe

Douce de soie en fleurs et fraîche d'émeraudes

Aux feuillages tissés autour du cœur des roses...

Le silence a pleuré de voir auprès de moi

La face de la Nuit pâle et morte dans l'aube.

Dans la salle où la Nuit est morte Le vent tiède entrouvre la porte...

Celui-là qui s'arrête sur le seuil et sourit,

Celui-là, c'est l'Oubli;

Il jette, une à une, ses fleurs déjà fanées

Prises au jardin des Années

Et ses fruits mûris aux arbres des Jours,

Près de la fontaine des Heures ;

Cet autre qui s'arrête au seuil et qui pleure

Avec son ombre avant lui sur les dalles,

C'est l'Amour;

Et celui-là si svelte et pâle.

Avec ses ailes inégales.

Qui près de la nuit morte avec moi vint s'asseoir,

C'est l'Espoir.

Dans la salle où la nuit est morte L'Espoir est entré par la porte...

Il m'a pris la main et dans ma robe

Douce de soie éclose et fraîche d'émeraudes

Je me levai et nom sortîmes vers cette aube

TEL qu'en songe 145

Parmi les jeunes fleurs qui naissaient à nos pas Sous le vent taciturne et tiède et déjà las.

Au bruit de mon bâton heurtant de marche en marche, Celle d'argent, celle de bronze et celle d'or, Les paons levés rouaient pour saluer ma face, Moi l'aveugle à tâtons par le jardin qui dort.

Tout jardin a dormi sous mes pas, toute mer A dormi du sommeil de mes deux yeux sans vue. Nulle part n'est l'automne ailleurs que dans ma chair; Et, que le soir pieux voilât l'aurore nue,

Que l'aurore debout toute en sa nudité Redéchirât la nuit avec ses mains naïves, INIoi, j'allais dans mon rêve et dans ma cécité Sans qu'à mes pieds jamais ma sœur se fût assise.

0 Sœur, j'entends ta voix enfin dans du soleil. Tout mon songe est lumière au delà de moi-même

Et tu ne serais pas si n'était pas vermeil Le jardin où ton rire atteste des fontaines;

Je verrai par tes yeux les paons et ce qui dort En l'éternel passé de mes paupières closes Et la Joie à jamais fleurir aux vasques d'or D'où débordent autour et d'où montent des roses,

Une rose sourit si pâle qu'elle expire

Au-dessus du sang de marbre du porphyre,

Et se montre plus pâle encor

Dans l'eau endormie où se mire

L'exsangue douceur que devient son sourire

Taciturne de fleur qui dort

Dans l'eau que rougit le porphyre,

Autour d'un Triton nu que le soleil fait d'or

Et dont la conque est torse au souffle de son rire.

Le soir rôde, d'arbres en arbres, à pas d'ombre. Des bruits se croisent qui s'envolent et qui tombent,

TEL qu'en songe 147

C'est la première feuille et le dernier oiseau;

La rose s'efflore dans l'eau,

Le Triton d'or qui se renfrogne en bloc de bronze

Devient une ombre

Et son rire* s'embouche en silence à sa conque,

La rose s'efflore dans l'eau,

Où elle diminue à ce qui d'elle y tombt;

Le soir rôde, d'arbres en arbres, à pas d'ombre.,.

Une rose se souriait dans l'eau.

L'aube fut si pâle hier

Sur les doux prés et sur les prêles,

Qu'au matin clair

Un enfant vint parmi les herbes,

Penchant sur elles

Ses mains pures qui y cueillaient des asphodèles.

Midi fut lourd d'orage et morne de soleil Au jardin mort de gloire en son sommeil

Léthargique de fleurs et d'arbres,

L'eau était dure à l'œil comme du marbre,

Le marbre tiède et clair comme de l'eau,

Et l'enfant qui vint était beau,

Vêtu de pourpre et lauré d'or,

Et longtemps on voyait de tige en tige encor,

Une à une, saigner les pivoines leur sang

De pélales au passage du bel Enfant,

L'Enfant qui vint ce soir était nu;

Il cueillait des roses dans l'ombre,

Il sanglotait d'être venu.

Il reculait devant son ombre.

C'est en lui nu

Que mon Destin s'est reconnu.

La Tristesse qui passe

Chante en sa flûte d'or derrière mes cyprès

Et, à la voir entre les arbres, on dirait

Qu'elle est bien lasse,

Tant de l'un à l'autre, elle apparaît

Et le dépasse

Plus lente et chante à voix plus basse.

La douce Joie a passé

En chantant, un matin, sur sa flûte d'ébène

Derrière les plus hautes roses de ma fontaine;

Mais le vent riait sur ses pas effacés

Au sable fin et la fontaine

A ri de même

De toute son eau vive à cette chanson vaine,

Et l'écho ne sait plus que la joie a passé.

Mais Amour vint s'asseoir

Sous les lauriers, un soir,

Avec sa lyre d'écaille et sa viole,

Et les cyprès se fleurirent de roses,

La guirlande étouffa la fontaine frivole...

Et l'Amour chante encore, ô mon âme, ce soir.

Le temps a surpassé les heures et les roses. GerteS; le fleuve est doux qui coule vers la Mer Et la porte est ouverte encor qui sera close Et ce qui sera cendre est encor de la chair;

Le fruit avec l'automne aux vergers roux étale A la branche qull tend vers ma satiété L'intact instant qui fait sa pulpe triomphale Entre sa succulence et sa caducité;

La lame de l'épée est au fourreau, ma vie I Et l'or de la poignée est tiède sous ta main Confiante au sommeil où l'arme est engourdie. ,, L'Occident peut-être est la face de demain.

Regarde comme il saigne et comme il agonise I Le Destin t'a souri, hier, quand tu pleurais. Prends garde que plus tard il ne pleure à te suivre, Le fleuve avec tes jours entre dans la Forêt.

TEL qu'en songe 151

Tes sandales de paix, tes pas, Ton sourire de paix, tes pas, Ni l'heure n'arriveront pas.

Hier est si loin que l'Espoir

Qui s'en va vers demain, l'Espoir,

Ne s'est pas arrêté ce soir.

Pourtant ma porte est sur la route ; On passe en chantant sur la route Et ma vie est à chacun toute ;

Chacun se hâte vers son soir ; Ceux-là marchant devant l'Espoir, Ceux-là suivent de près l'Espoir,

bes sandales de paix, ses pas, Son sourire de paix, ses pas 1

Le vent est mort avec le soir

En étoiles^ une à une, sur la forêt ;

Le vent est mort autour de la maison

Ou il errait

Du houx en cône au cyprès noir.

Où il pleurait.

Dans les grands houx de bronze autour de la Maison.

Elle est sur la terre de mes douleurs, Elle est dans la forêt de mes songes, Près de la fontaine de mes pleurs ; Elle est dans le jardin de mes colombes. Elle est sur la colline de mon espoir ; Elle est en face de mes soirs Avec son ombre.

Elle est dans le vent d^ ouest et regarde le nord ; Nul ne vient vers le seuil et ne sort par sa porte Pour se pencher au puits y puiser à seaux d'or Parmi Veau à jamais croupie aux feuilles mortes; Les vitres ont blêmi à regarder le nord;

TEL qu'en songe 153

Elle est dans le vent d'ouest et selon l'heure encor Croulent ses murs en cendre ou flambe son toit d'or.

Orgueil : midi sur la foret et sur la mer

Avec t âme qui s^exalte dans la chair.

Détresse : couchants qui saignent

De faces ou Von voit la sienne.

Tristesse : crépuscules accroupis et cicatrisés

Aux ciels ou le Jour et la nuit se sont croisés.

Espoir ; avec V aurore survenue

Qui succombe parce qu'elle est nue :

Mon Songe, mon Destin, V Année et la Saison,

J'ai tout vu des fenêtres de la Maison,

Car Elle est dans le pays de mon âme.

Entre les houx et les cyprès y

A mi-côte de la colline y

A la hauteur de la forêt,

Au-dessus de mes songes qu^elle domine.

Et je regarde en Veau, hélas !

Du puits profond qui dort

Dans ces jardins aux houx de jaspe

Croupir mon passé noir où je puise à seaux d'or.

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