LE SEUIL
Penché vers ce qae l'caa reflétait de moî-mcine et que je ne connaissais pas.
André Gide
Rien ne souriait dans la maison natale,
Grave de vieux silences accumulés,
Et jamais on n'ouvrait la porte, car les clefs
On les avait perdues.
Un soir que toutes les choses s'étaient tues;
Les pas y glissaient dans les couloirs dallés
Si tristement qu'on eût dit des pas
Qui s'en allaient mourir tout bas
Derrière les portes des autres salles.
Les visages étaient comme voilés
TEL qu'en songe 155
De ceux qui passaient par les couloirs
Et s'asseyaient dans la chambre;
Les yeux semblaient ne pas voir
Et les oreilles étaient si lentes pour entendre
Et les voix si longues à répondre
Qu'on oubliait d'avoir parlé
Et qu'on ne savait plus répondre
Et que les pierres des bagues luisaient aux mains dans l'ombre.
Il y avait aux murs d'ébène et de soie,
En des cadres d'écaille et d'or, des faces anciennes
De femmes lasses et d'hommes sans joie,
Et la fleur et l'épée aux mains patriciennes
Y survivaient encor — les mêmes — à jamais,
Dans un geste hautain ou gracieux — - le même I
Et tous semblaient mal morts en leur portraits,
Taciturnes d'avoir vécu et de survivre ;
Celui-là avait fermé le Livre,
Morose en sa simarre grave à pans d'hermine;
Un autre était debout en cuirasse d'argent
Qui se bombait sur sa poitrine.
Et les Dames en robe d'argent,
Moire ondée ou salin changeant,
Doyennes, châtelaines ou ménines.
Etaient toutes là comme jadis,
Et, pâles ou lasses, ou graves et roidis,
Eux en leur force, elles en leur grâce.
Tous, ils étaient le passé de ce qui passe;
Et elles, quand j'y songe.
Peut-être un peu la raison d'être de mes songes.
Gomme eux, ceux-là, durs de visage,
L'un dans l'armure et l'autre en sa longue simarre,
Epris de fait brutal ou de science exacte.
Eussent été la raison d'être de mes actes.
Mes songes étaient doux dans la maison natale,
Car on voyait la Mer des fenêtres du nord,
Et par celles de l'autre façade,
La forêt naître verte et se mourir en or,
L'automne, avec toutes ses feuilles, une à une;
Le vent triste filtrait le sable des dunes
Insensiblement sous les portes ;
Il tournoyait des feuilles mortes
Autour des ifs et des cyprès noirs;
Elles retombaient une à une
Et l'on allait de soir en soir
Ainsi jusques où va l'année
A la rencontre de la destinée.
TEL qu'en songe 157
La Destinée !
Elle avait été rude ou vaine ou folle,
Avec du sang ou des larmes sur sa face,
Bavarde, tour à tour, ou sans paroles;
Pour ceux qui l'avaient vue ainsi, face à race,
Bouche de fer, parlant à travers l'or du masque,
Si grave qu'ils avaient pleuré.
Si fausse qu'il avaient espéré ;
Elle avait été dure à leur vie
Tellement qu'ils avaient souri leur mort,
Eux'les anciens vivants qui dans leurs cadres d'or
Haussent la fleur encor de leur mélancolie
Ou tiennent, ayant bien vécu, fiers de survivre,
Stoïques ou hautains comme ils vivraient encore,
L'emblème de l'Epée ou l'enseigne du Livre.
Mais ceux-là qui vinrent après.
Aux heures tardives de la race.
Dans la vie amortie et dans la maison lasse
— Les feuilles mortes tournent autour des cyprès,
La dune grandit de toute la mer basse —
Ceux-là dont je suis né le fils, le seul, qui suis
L'hoir d'hier et le maître d'aujourd'hui,
Ceux-là les taciturnes et les doux, ceux-là,
Mornes en leurs songes et pâles en leur chair,
N'ont pas vu le fantôme entrer et s'asseoir là,
Masque d'or qui glapit par sa bouche de fer,
Et nulle face en pleurs n'a troublé leurs soirs calmes
Dans la triste maison où fut toute leur âme.
Ils ont vécu toute leur vie comme d'avance ,
Leurs jours furent leurs jours chaque jour ;
Ils furent l'écho de leur silence,
Leurs hiers durèrent toujours ;
Les grandes dalles, noires et blanches,
Des couloirs vides et des chambres
Semblaient tumulaires comme d'avance,
Tant ils avaient vécu toute leur vie en un seul jour,
Toujours recommencé pour n'être que le même.
Les rideaux semblaient morts le long des fenêtres ;
Les flambeaux brûlaient tout un soir,
Immobiles dans les miroirs,
Les flambeaux s'usaient jusques au bout des cires
En longues larmes patientes,
lit le silence à l'ombre n'ayant rien à dire.
Le TeiUDs avait fermé ses ailes défaillantes.
Le Temps !
TEL qu'en songe 159
Les hautes clepsydres minutieuses
Le comptaient goutte à goutte'à leurs eaux taciturnes,
Elles alternaient, une à une,
Mélancoliques et pluvieuses,
Pleurant dolentes, une à une,
Goutte à goutte, l'Heure et l'Année,
Heure à heure, la Destinée.
Un sablier poudroyait l'heure.
— La clepsydre pleure mais lui il est ce qu'elle pleure
Étant plein de sable gris comme une cendre —
On le retournait d'heure en heure;
On y voyait le Temps descendre
Selon que s'accroissait le sable entassé
De tout le sable déjà passé
Sans bruit comme passait la vie ;
On y voyait le présent devenir le passé,
Et quand sa charge était finie.
Une heure avait recommencé.
J'ai vu, des ans, sa fuite et son activité
Jusqu'au jour où sont morts, calmes et côte à côte,
Ceux-là dont l'heure fut l'heure d'avoir été
Et dont l'un s'endormit pour n'éveiller pas l'autre.
ICO POÈMES, 1887-1892
0 soucieuse Nuit devant ces deux visages, Clos de toute l'éternité déjà en eux, Et les rames d'airain de l'antique voyage Semblent crisper les doigts des morts aventureux.
Leurs mains sur le drap blanc roidissent la sculpture De la chair qui devient son marbre par la Mort, Et les rideaux de pourpre affalent leur voilure Sur la barque du lit que traîne un Cygne d'or.
Le pavé st3''gien miroite comme un fleuve En ondulant son eau de dalle blanche et noire. Et l'un et l'autre que l'instant fit veuf et veuve Descendent lentement le cours de ma mémoire.
0 soucieuse paix devant les deux visages De ses Vivants d'hier qu'aujourd'hui fit aïeux, Et qui tels à leur tour à travers leurs images Revivront en portraits aux murs sentencieux.
Dans les cadres d'écaillé et d'or au mur d'ébène Par où tout le passé regarde le passant. Ils verront le débat de mon Destin en peine Compter Teau qui s'épuise au sable qui descend.
TEL qu'en songe 161
Le sablier est vide et la clepsydre est morte, ., La Vie opiniâtre est là qui rit dehors ; Sur quelle aurore enjfîn ouvrirai-je ma porte, Passé d'ombre, vas-tu tourner sur tes gonds d'or ?
0 passé d'ombre, d'où je sors la face nue, Quel vent tendre ou mauvais va souffler de la Mer ? Sur mon songe qui sent que son heure est venue De souffrir en son âme ou de rire en sa chair ?
Les grands sables levés de leurs grèves moroses N'aveugleront-ils pas mes espoirs et mes yeux, Ou la forêt heureuse avec l'odeur des roses Ghantera-t-elle au bruit de mes pas soucieux ?
... Je suis sorti... c'était l'aurore
Avec tout le ciel et toute la Mer,
Toute la Mer rose et le ciel clair
Et tout le ciel clair sur toute la forêt.
Et je vivais encore
Pourvoir le ciel, la mer, la forêt et l'aurore,
Et je vivrais,
Des jours enfîn,des jours encore,
Non plus dans la maison close sur le silence,
Avec les flambeaux nus et mon ombre à mes pieds,
Immobile parmi toute la somnolence
De l'heure monotone assise aux vieux paliers,
Non plus dans la maison avec mes deux mains jointe
Sur quelque Epée oisive en songe et qui s'épointe
Au pavé qu'elle raie et qui l'use à sa pierre,
Ou le doigt sur, massif, le Livre ! en sa poussière,
Non plus dans la maison avec la solitude
Et non plus en moi-même avec moi pour miroir,
Solitaire à jamais d'être ma solitude
Et d'être, tour à tour, mon aurore et mon soir.
Et j'errais le long de la Mer en ces pensées
Et je pleurais ne sachant plus sourire,
Car mes heures s'étaient passées,
Alors qu'on apprend à sourire,
Dans la maison aux murs de soie et d'ébène
Dont l'âme avait vaincu la mienne.
Et j'errais le long de la Mer en ces pensées
Et je m'asseyais sur le sable et, par poignées.
Je le laissais couler de mes doigts entrouverts,
Et je pensais mes Destinées.
Je les voulais, hautes et graves, emphatiques
TEL qu'en songe 1G3
En un clair drapement de gloire et taciturnes
Avec des orgueils sur les lèvres, les unes 1
Et magnifiques.
Avec des torses nus à la proue
Parmi les fleurs des mers en écumes,
Avec des torches en leurs mains spoliatrices,
Ou graves et dures
Et lentes, avec des palmes sous des portiques
Où des enfants jettent des pierres aux armures
Qui se bossellent et retentissent,
Et hiératiques sur des sièges de marbre
Où leur front se repose à leur geste immmuable.
Et je disais :
Clepsydres lentes, clepsydres I Urnes où boit le temps de ses lèvres avides, 0 vous qui humectiez les lèvres de la mort. Goutte à goutte, et pour que l'heure vécut encor^ Et qui dans la maison enfin êtes taries. Je vous ferai stiller votre onde en pierreries, 0 vous qui suppuriez des eaux malencontreuses, Je vous abreuverai à des sources heureuses Dont vous égouttcrez le cristal en matin Qui sonnera la joie au fond de mon Destin, Et je disais ;
Sabliers, sabliers mornes 1 Cinéraires d'ensevelir les heures mortes, Qui faites ce qui fut d'avec ce qui sera Et qui marquez au temps la poudre de ses pas ; Vous qui filtrez avec la matière du songe Les heures dont s'effondre en cendre le mensonge, Vous qui comptiez la vie au silence et l'ennui Du jour au crépuscule et du soir à la nuit. J'emplirai vos instants de gloires et de joie Pour que Tégrènement radieux en poudroie, Emblème véridique à soi-même d'accord.
Des poussières de pourpre avec des sables d'or I
El lentement j'imaginais mes Destinées ;
Elles serraient des glaives à la poignée.
Elles marchaient le long de la Mer,
Elles marchaient dans le soleil,
Puis elles s'assirent le long de la Mer,
Elles saignèrent dans le soleil
De leurs pourpres traînant sur le sable amer
L'emblème douloureux que saignerait leur chair,
Passantes, je leur imaginais des heures hautaines, A elles qui marchaient sur le sable tout d'or
TEL qu'en songe IGi
De la belle grève en arène,
Des heures, hélas ! peut-être vaines
Comme toutes heures et plus encor,
Mais telles que le Temps et la ^Mémoire
S'en parleraient, face à face, dans l'ombre
Où le Passé avec son ombre
Devant lui sur la dalle blanche et noire
Compte les ans, nombre par nombre.
Et du beau sable d'or intact comme la gloire
J'égrenais en mes mains les heures, si bien
Que je creusai dans la grève
Un trou où la claire eau marine et souterraine
Apparut et mouilla ma main,
De telle sorte que comme en rêve
Je me penchai sur l'eau et qu'à travers moi-même
J'y vis, face à face, mon rêve.
0 face en sang ou je m'apparus au miroir
De cette eau là parmi le sable I
Narcisse arrogant et misérable,
Puisse le soir
Emplir le trou fatal de toute sa ténèbre !
Ah qu'il s'éloigne de mes lèvres
Ce frère ensanglanté dont la bouche meurtrie
Poèmes f0
A fait saigner ma bouche à son baiser en songe,
Ce frère intérieur accroupi dans ma vie,
Qu'il se taise à mes jours du désir de mes songes I
0 morne frère que sa gloire stigmatise,
Qu'il meure en moi et moi en lui,
Que son image en ma face se cicatrise.
Car j'ai saigné sa face en me voyant en lui.
Et soit maudite l'heure où, du sable empourpré
Par le soleil couchant qui saignait sur la mer,
Le Destin ainsi s'est montré
Misérable en l'aspect de sa gloire de chair.
Puis la nuit vint, étoile par étoile, avec la lune...
Et j'étais encore couché sur la dune
Et je filtrais entre mes doigts
Le doux sable gelé d'argent,
Et l'eau çourdit comme l'autre fois
Emplir le trou qu'avaient Creusé mes mains
Tandis que mon âme était distraite, se songeant
Aux faces, hélas, de son Destin :
Faudra-t-il que je sois celui-là, mon âme Qui semble mort et n'est pas calme.
TEL qu'en songe 1G7
Qui me regarde ainsi du fond de moi-même
Au miroir de Teau pâle où sa face est blême,
Qui me regarde avec ses yeux savants
De par delà la vie et d'au delà des songes ?
Faudra-t-il être celui-là parmi les vivants,
Ce morne frère en qui je me songe,
Qui semble un frère mort de celui qui saignait
Tout à l'heure et qui m'enseignait
Que la gloire est mauvaise à qui porta l'épée,
Faudra-t-il être celui-là disant que vivre,
Ainsi qu'il vécut, par le Livre
Est vain et que toute science est dupée...
...Voici l'aube et ce sera l'aurore encore, La grève est grise comme une cendre.
L'aurore point et toute la mer va descendre.
Et je disais :
Sabliers, sabliers mornes !
Mon Destin incinérera ses heures mortes, Elles verront mourir le temps qui n'est pas né, Elles s'accumuleront au sable égrené Sans cesse et tout par votre fuite infatigable
Qui se filtre nuit et jour le passé qu'elle ensable Et dont elle refait ce qui ne sera pas.
Et je disais :
Clepsydres ! je n'emplirai pas Vos urnes d'eaux numératrices, et taries, Vous vous tairez parmi les vieilles draperies De l'antique maison où j'userai mes jours, Et monotones à jamais et pour toujours Sans le Destin, hélas ! de gloire eu de science, Dont j'ai vu par ma face en l'eau lexpérience Que le sang qu'il faudrait ne vaudrait pas qu'il soit Et qu'il vaut mieux laisser mourir son songe en soi, Et qu'il vaut mieux vieillir dans la maison et, vers Quelque soir, y mourir, parmi les flambeaux clairs, Que tiennent face à face, en la même attitude. Tout le silence avec toute la solitude. Sur le vieux lit où les mains pures sont de marbre Et prêtes pour la rame en paix du noir voyage, Quand le vent soufflera de la mer et du soir Et que, sur le pavé stygien, blanc et noir, Abdicateur de par l'envol de son essor, Délaissera son ombre, enfin, le Cygne d'or.