‹ Poèmes, 1887-1892;Chapitre 13 sur 20 · QUELQU'UN SONGE DE SOIR ET D'ESPOIR · texte numérisé non relu

QUELQU'UN SONGE DE SOIR ET D'ESPOIR

La tristesse l'a fait signe chaque soir. Francis Viele-Griffin

Mon Ame s^est songce au miroir

Que ta main haussait en face des calmes soirs;

Et nous allions, o Vigilante^

Le long des grèves de la Mer,

Et nous allions ensemble

Dans le vent amer.

Moi plus rapide et toi plus lente;

A cause de ta robe d'ombre et de cendre

Et de ta cltevelure lourde d'ors pâles.

Parmi les dunes où, teau mirait tes opales

Pareilles à des peines vigilantes,

Anciennes et presque mortes — loin de l'Espoir!

Et les soirs

Apaisés ou tragiques ou calmes

Se reflétaient, avec mon âme,

En ton miroir

Mystérieux, pacifique et profond et calme.

J'ai songé mon Destin assis à tes pieds nus, Parmi les palmes du jardin près de la Mer; L'Ennemi m'a vêtu d'or, de soie et de fer^ Et les doux sorts ne sont pas venus.

Tai songé mon Destin mourant devant ta gloire.

Cuirassé d'un orgueil gemmé de sang jailli.

Et mes aurores ont vu le soir vieilli

Avant que t ample pli

Du pennon ait flotté le long de la hampe noire

Au-dessus du vent de l'oubli.

O Vigilante en qui survit ce qui n^apas été,

O toi dont la mémoire est fidèle à ce qui fut tenté ^

O toi dont le miroir mire ce qui ne s'y est pas reflété.

Toi, douce aux mains vides.

Aux pauvres mains sanglantes et mal guéries.

Indulgente aux vêtements sordides.

TEL qu'en songe 171

En l'indifférence de tes pierreries.

Vois, la Mer est si triste et le Soir est si beau

Que Je veux que ta main me conduise vers t ombre

Parmi le vaste vent sorti de la Mer sombre ;

A la cendre des jours encor chaude au tombeau

J'allumerai l'éclair ravivé du flambeau

Que doublera ton miroir^

Et, pâles de Songe et d'' Espoir,

Nous entrerons joyeux par les Portes du soir!

C'est l'Espoir!...

Comme des ailes faibles dans le crépuscule

Si loin que c'est le vent peut-être ou le frisson

De ta pâleur sur ta face, ô taciturne,

Devant quelque ombre en les cyprès du bois nocturne,

Parmi les asphodèles graves du gazon,

Ou des pas que le vent simule aux campanules

Des bleus treillis du vieux jardin de ta raison

Où ton âme se connaît moins au crépuscule.

C'est l'Espoir 1

Ecoute, il est assis au bord du fleuve,

Si près de l'eau que ses ailes trempent dans l'eau,

0 les antiques ailes en l'eau toujours neuve

Qui fuit et mouille le plumage de nouveau,

Le plumage des grandes ailes dans l'eau.

C'est l'Espoir!.,.

Mais voici l'aube et l'heure pâle

Où ta face est plus triste encore et taciturne

Et folle de mornes alarmes

Et tes mains à travers qui coulent, une à une,

Tes larmes.

Le vent efface des traces de pas nus aux sables...

C'était l'Espoir

Qui fut assis dans l'ombre auprès du fleuve noir.

TEL qu'en songe 173

Les grands vents venus d'outre-mer Passent par la Ville, l'hiver, Gomme des étrangers amers

Ils se concertent, graves et pâles, Sur les places, et leurs sandales Ensablent le marbre des dalles.

Gomme de crosses à leurs mains fortes Ils heurtent l'auvent et la porte Derrière qui l'horloge est morte ;

Et les adolescents amers

S'en vont avec eux vers la Mer.

Je sais de tristes eaux en qui meurent les soirs ;

Des fleurs que nul n'y cueille y tombent une à une,

Je connais d'antiques miroirs

Habitués à des faces de taciturne

Qui viennent s'y songer autres du fond des soirs.

Viens vers les eaux avec le soir derrière toi

Et ton ombre allongée à tes pieds comme une morte.

Comme ta vie est loin apparue en l'eau morte,

Gomme ta vie est loin des soirs sur les bois

Et des soirs en rayons au seuil des portes

Et sur les vastes et vieux jardins et les toits, ,.

Après tant d'Étés que d'Automnes sont mortes !

Viens dans les calmes eaux laver tes mains coupables Et ton manteau froissé de vent et d'orages Et tes yeux aveuglés du sable Des routes d'ombre et des plages

Interminables à tes voyages

Des terres de folie au pays des sages

Où l'eau lerne languit en âges de sommeils

Parmi les arbres grêles et sous de pâles ciels.

Le vieux miroir t'attend pour te montrer ta face En un sourire encore à travers le passé Et pour qu'il certifie à ton ombre qui passe Qu'elle est le songe enfin de ce qui s'est passé.

Viens, ô mon Ame, et pour mieux voir, Lave le tain et le biseau du pur miroir A cette eau morne et taciturne, un soir.

Tristesse I mon Ame est dans tes voies

Et pleure aux cippes de tes chemins,

Ton fardeau pèse à ses épaules que tu ploies,

Tes asphodèles se fanent entre ses mains,

Tes chimères agonisent au pli des soies

Qu'elle traîne dans la cendre de tes chemins.

Tristesse ! mon Ame est sur tes pas ; Elle te suit le long du fleuve et de la haie De toute la hâte de ses pieds las.

— Le vent pleure dans Tarbraie — Elle s'entrave dans sa robe et folle, hélas I Te tend les bras...

Tristesse ! mon Ame est sous ton aile.

Vous marchez côte à côte ainsi comme deux sœurs

Dont l'une plus faible chancelle

Et dont l'autre a de grandes douceurs

Pour la plus faible qu'elle couvre de son aile.

Tristesse ! mon Ame est dans ton ombre.

Mène-la si loin que le soir

Y soit grave et calme et le jour sombre,

]Mène-la si loin que l'Espoir

Ne l'atteigne du vol rose et noir

De ses ailes de gaze et de moire,

Mène-la hors de la mémoire

Vers les Sept Demeures de l'Ombre.

TEL qu'en songe 177

Qu'une main mène mes Douleurs

A la fontaine taciturne

D'une eau où se sont joints leurs pleurs,

Mornes et graves, une à une,

Mon Ame avec ses pâles Sœurs I

Qu'ils aillent, ô mes Désespoirs, Parmi l'oubli du bois nocturne Suspendre aux arbres les plis noirs De leurs tuniques, une à une,

Plus en pièces de soirs en soirs,

lit je pencherai sur l'eau calme Ma face pâle et taciturne, Toutes mes peines et mes larmes Avec mes douleurs, une à une,

Qui sont les Sœurs de ma Fortune.

Poèmes ii

YI

Si ton âme n*est pas, ô mon Ame, selon la viC;

Et si l'orgueil subsiste en tes songes du soir

Qui s'entêtent à quelque espoir,

Plutôt que de rester si tard à ta folie,

Songe à l'Eté, songe à l'Automne,

Souviens-toi des Mais brefs qu'Octobre prompt talonne

De tout le poids du vent sur les herbes courbées...

Oh ! va vers ta demeure où pleurent les clepsydres

Muettes des heures tombées

Dont le silence pleure et vibre

A côté du sablier vide,

Oh va vers ta maison où le vent a, dans l'ombre,

Ouvert la porte avec ses ongles...

0 Regret, ô Douceur, ô Sagesse !

Quel vieux Destin obscur à ce sort nous filie D'être ainsi que le veut la fatale détresse Qu'il faille que le soir succède à l'embellie

TEL qu'en songe 179

Des matins et que la liesse S'ensuive de mélancolie...

0 mon Ame te voici selon la vie.

VIÎ

L'Épée et l'Éventail, le Fard et le Bouquet, Un masque superpose un rire au pleur des faccS; Une chimère étrange en la soie aux rosaces Se mire dans l'ébène et le buis du parquet.

Qu'est-il donc de si lent à mourir et si pâle Dont tant de crépuscule encor n'ait eu raison Et qui, réfugié parmi la vieille opale, Y conserve la paix de l'antique Maison ?

0 folâtre folie enfin que s'attribue La nôtre, et l'éventail disperse au vent du soir Tout souci, là, comme un papillon rouge et noir Qui vole sur la coupe où la Mort sera bue.

0 Sœur! veux-tu vêtir tes âges et tes soirs Selon les vrais destins qui telle t'ont voulue Souriant en face des miroirs Ton silence où ta paix enfin se constitue ?

Veux-tu vêtir tes soirs selon l'usage et l'ordre

Que t'ont signifié le silence et la pierre,

Selon la ruine et l'opprobre

Et la poussière

Et les songes féaux de la maison de pierre ?

Pour bien accouder ta Tristesse

A la haute fenêtre où tes jours passeront

A voir la plaine et le vieux pont

Et les routes et la forêt et les ciels d'ouest

Où les soirs périront,

Vêts les glauques satins faux comme l'Espoir

Où luisent les plis en coupures de glaives,

Les satins nues semblables à des eaux claires

TEL qu'en songe 181

Parmi les grèves,

Menteurs de toute la fallace des miroirs,

Et les moires d'ongles griffées,

Et la soie

Qui frissonne comme la joie,

Et les brocarts croulant d'abondances et de trophées,

0 Sœur, vêts les durs Sorts où les Destins te ploient

Selon tes songes, hélas! et selon la vie;

La honte seule envenime les soirs,

Un sourire est plus beau d'une face pâlie,

Et la Douleur est douce encor qui fut l'Espoir.

Mon Ame, les voîs-tu venir?

Ce sont tes frères les Espoirs

Qui heurtaient à la porte au travers de la haie,

Les doux venants de l'aube gaie,

Les fiancés de la Belle Dame de Tyr, Les favoris de la Dame folle et gaie Qui s'accoudait au balcon pour les voir Comme ils passaient par la roseraie Avec de si doux yeux à nul ne leur mentir.

Mon Ame, les vois-tu venir?

Ce sont tes frères les Désirs

Avec leurs faces impérieuses et suppliantes

Et leurs guirlandes d'amaranthes

Et de soucis, et de riantes

Lèvres qui pleureraient vite

A quelque dur déni du destin obstiné;

Tu sais où leurs regards jadis t'ont conduite,

Pauvre Ame, en qui le soir, comme une autre âme, est né.

Pauvre Ame, les vois-tu venir ?

Ce sont tes frères les Souvenirs ;

Ils marchent sur des feuilles mortes

Et portent des miroirs où leurs faces pâles

Se confrontent à d'autres faces, les mêmes et plus pâles;

TEL qu'en songe 183

Ils savent tous les coins des vieux jardins et les ombres,

Et les clefs de toutes les portes,

Et Tâtre doux en reflet aux dalles,

Et la maison filiale d'aïeules graves,

Et d'autres qui teillaient le chanvre sur les portes.

Auprès de celles qui sont mortes.

Pauvre Ame, les vois-tu revenir

Espoirs, Désirs et Souvenirs,

Ces doux frères que te ramène

Une amertume bue à la même fontaine?

Vois, tous les soirs sont morts au large de la tour triste Qui plonge au marais noir ses murs que verdit l'eau. Ton diadème est lourd d'une antique améthyste Et tes cheveux d'or lisse échappent du bandeau; Et ta robe s'efface en chimères fanées.

Le vent qu'elles plus las te chante les Années,

Regarde, les voici qui viennent,

Une à une, les anciennes

Et du plus loin qu'il te souvienne,

t84 POÈMES, 1887-1892

Pauvre Ame,

Ombre de la Tour morne aux murs d'obsidiane I

Des faces graves sont au fond de nos Espoirs....

Graves sous l'or qui les couronne

De fleurons de flamme et de jaspes noirs,

Et leur regard évoque un songe où des mains donnent

La main aux mains sûres et bonnes

De celui qui les va guider, le bel Espoir,

Vers nous, pour qu'en nos soirs

Rayonnent

Les douces faces à jamais sur nos Espoirs.

Des faces tristes sont au fond de notre joie...

Pour de guirlandes que s'ornent les cyprès.

Leur ombre est-elle moins triste sur les prés?

Si longtemps que le crépuscule atermoie,

Ne faut-il pas qu'il choie?

La Chimère qui grimpe .de ses griff'es aux fleurs des soies

TEL QU'E?^ songe IvSj

Retombe des plis déchirés,

Le sourire s'aggrave de soins invétérés

Et toute Douleur larmoie

Aux faces, hélas, de notre joie.

Des faces pâles sont au fond de nos passés...

Dans l'ombre

Où s'annulent des opales dépéries.

Où s'éteignent des rubis lassés;

Des songes pâles errent par la forêt de nos passés

Et pleurent aux sources taries

Qui ne mireraient plus leurs faces effacées,

Et les soirs aveugles aux pierreries

Ne savent plus où ont passé

Les faces pâles de nos passés.

Des faces mortes sont au fond de nos silences...

De grandes ailes ont plané sur les eaux.

Le marbre et le basalte et l'ombre et le silence

Erigent, dans la Nuit, des tombeaux

Où la face sculptée au fronton du silence

Eternise sa vigilance

A revoir sa durée aux taciturnes eaux.

Quels beaux Espoirs dorment au fond de nos silences Près des Passés assis au seuil de leurs tombeaux I

Par les chemins de ma tristesse il est venu

Avec le vent léger en sa chevelure,

Avec sa face de pâle aventure,

Il est venu,

11 était nu,

Et des fleurs tristes se fanaient à ses mains pures.

0 Voyageur qui reviens du fond de moi-même,

Tes pas ont foulé les grèves des mers mornes,

Tes pas lointains ont remué des feuilles mortes.

Tu as frappé à bien des portes,

Tu as compté bien des bornes;

Tes lèvres ont bu l'eau de mes fontaines ;

Tes lèvres sont blêmes

De leurs eaux mortes

Où tu te mirais à toi-même.

TEL qu'en songe 187

0 Voyageur qui reviens du fond de mon Songe,

Les oiseaux ont fui dans la forêt,

La licorne a cassé la longe -

Dont tu la menais;

Mes lacs se sont changés en marais

Et mes rosiers en cyprès;

La grotte merveilleuse est un antre de ronces

Où tu errais

Avec ton ombre.

Par les chemins de ma Tristesse, ô Revenu,

Avec ta face de pâle aventure

Et du sang à tes pieds nus,

Assieds-toi. Le soir est venu.

Voici le pain et le manteau de bure.

Et le silence où tout s'endure

Comme si rien n'était survenu...

Les bouquets sont fanés au fer des lances. Les rubans sont déteints à la poignée

Des glaives clairs encor de victoires saignées En un val de silence, Par delà les Années...

Et le retour s'en vient, par le soir et les chemins,

En chevaux bronchant aux cailloux,

En mors ébroués aux vieilles mains,

En cuirasses saignant par le crible des trous,

En défilé triste par les chemins

Et les sentes en lacis,

Entre les blés et les semis.

Sous le vol sinistre des oiseaux de souci.

En cors où se sont tus les grands souffles hautains,

Et le soleil est noir en les écus ternis.

Les bouquets sont fanés à la pointe des lances Et les pommeaux, ornés de rubans de vaillance, Heurtent la porte de la demeure du Silence;

Et sur le lent retour qui chevauche, un à un, L'ombre descend du vieux palais comme quelqu'un,

L'ombre du vieux Palais descend comme quelqu'un.

TEL qu'en songe 189

Del'antique tempête etdes soirs morts sur desmers mornes

Parlesroutes où les bornes d'onyxmarquent les carrefours,

Des galops à travers les portes en arcades.

De la vigie au sommet des tours,

De l'orgueil ou de quelles amours

Es-tu revenu, et par quel décours

Des vieux Espoirs t'a ramené là ta Fortune

Pour que ta lèvre ait tant d'amertume ?

Et quel Destin

Triste et hautain

Ploie à ton poing le vol d'un oiseau taciturne ?

Bel Oiseau!

Dis-nous pourquoi ses vêtements sont en lambeaux.

Tes jeux brûlent parmi ton plumage de fer,

L'escarboucle scintille à ton bec taciturne,

Tes griffes d'or empoignent sa chair.

Et quand tes ailes d'ombre ouvrent leur vol sur lui

Elles les couvrent d'une mvstérieuse nuit.

Bel Oiseau, si tu ressembles à ses Songes

Dé tout ton vaste vol immobile à jamais,

La tristesse s'augure à ton emblème sombre ;

Ne revoleras-tu vers l'antique forêt,

Vers les soirs de tempête et la mer et les dunes

Pour guider ses pas plus lents à l'aventure,

Et verra-t-on encor passer parmi la gloire.

Avec la claire épée et l'armure noire.

Le périlleux Errant dont le casque s'emplume

A son morne cimier d'un Oiseau taciturne ?

Mon Ame s* est songée, hélas, et jusqu en V ombre

Elle a suivi qui lui semblait être comme elle;

Selon quelque face fraternelle.

Selon quelque voix aux leurres de réponse,

Selon une ombre,

Elle a marché, parmi les roses et les ronces,

A travers la prairie éparse d'asphodèles.

Par la route, la sente et la grève.

Le long du fleuve, de la haie et de la mer,

Avec t Espoir et la Tristesse, tour à tour, et le Mensonge ^

Avec l'Orgueil aveugle et que mène la Honte, Elle a marché y

Pauvre âme taciturne et folle et lasse et prompte De s'être ainsi songée à suivre au loin son ombre.

O Vigilante,

Nulle face en l'écho ne t'a jamais souri^

Nulle fleur qui ne fut ton sang à tes pas n'a fleuri.

Nul soir qui ne fut ton âme n'a péri;

Tu ne sais rien dont déjà tu ne te souviennes,

Et les plus vieux chemins ne mènent pas ailleurs.

Par la joie ou les pleurs.

Qu'à toi-même,

O Vigilante 1

Laisse dormir en toi les taciturnes eaux Où ton songe penché se mire à ton silence; Le vent triste frissonne à ta robe en lambeaux. Ta robe déchirée à l'angle des tombeaux ; Sois silencieuse, o Vigilante, Éteins du pied la torche ou brûla ton orgueil. Et du feu qu'elle expire allume l'humble lampe. Et ne dépasse plus le seuil

192 POÈiMES, 1887-1892

De la maison où l'âtre en cendre

Croule en décombre ;

Ferme la porte.

Et que la paix du soir apporte

Son ombre sur ton ombre!

LA GARDIENNE

Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine Stéphane Mallarmé

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