LA DEMEURE
Tout s'est tu. Le soleil s'abîme et disparaît, Josû-.Maria du Hukkdia
0 Demeure,
La chimère accroupie à ton foyer désert,
Parmi les cendres et parmi les fleurs de fer,
Est morte, et nulle flamme à présent ne la tord
D'un vivace sursaut en ses écailles d'or
Et ses ailes d'airain ne battent plus dans l'ombre.
0 Demeure,
L'Horloge de cuivre, d'ébène et de cristal.
Lourde aux cariatides du piédestal,
Ne marque plus le Temps d'hier ou d'aujourd'hui
De ses poids où montait le Jour après la Nuit
Selon que la lumière avait l'âge de l'ombre.
TEL qu'en songe 235
0 Demeure,
Tout est mort et toi-même autour de mon Destin Qui veille pour jamais d'accord à l'âtre éteint Où le bois confronta ses cendres à mon songe, Et mon loisir stérile, encore, se prolonge Pierre à pierre, d'ouïr le bruit de ton décombre Qui choit du mur inerte et du plafond lassé Et dont un autre écho croule dans mon passé.
0 Demeure,
Ma Tristesse sanglote aux marches de ton seuil;
Mon Orgueil
Taciturne s'accoude auprès de ton foyer;
Le visage de ma Colère s'est ployé
Et cache en son manteau sa honte qu'elle pleure,
Et mon Ame, ce soir, est seule en la Demeure.
Que l'antique maison soit douce au dévoyé
Pour qui les vieux chemins n'ont plus de but vers l'ombre.
Que d'aubes ont blanchi tes fenêtres !
Les crépus|cules gris comme tes vieilles pierres
Ont bercé le sommeil de tes ans solitaires. Que soit bonne ta paix à l'âge de ton Maître.
Les soleils de l'Été t'ont rongée et l'effort
Du large vent d'automne en peine vers le Nord
A ruisselé de pluie à tes larmiers, ô douce,
Là encor.
Avec tes pierres et tes tuiles et tes mousses,
Là toujours,
Malgré l'Ombre et la Nuit et le Temps et les Jours,
Avec ta haute porte ouverte sur la route.
Les pas sont morts sur le chemin comme en mon âme
S'est tu l'âpre tumulte en fête des vieux jours :
L'amble égal, les galops lourds,
Le geste secouant l'Epée et l'Oriflamme,
La lance et son éclair, la torche et sa flamme,
Le chariot tenace à l'ornière m
Et la litière '
Laissant traîner les franges d'or de ses velours
Jusques en l'herbe et la poussière.
Tout est mort, tout est éteint, tout a passé avec les Jours
Et la route est déserle et tu veilles toujours,
TEL qu'en songe 237
O Demeure,
Sur la route et le fleuve triste qui la longe.
Les voiles étaient belles au vent et dociles, Les barques lentes naviguaient entre les îles Et la proue y frôlait des fleurs en passant... Les pavillons traînaient en des remous de moire Et les haleurs courbés qui chantaient en halant Pas à pas côtoyaient dans l'eau leur ombre noire.
Puis le Passeur, un jour, délaissa l'eau guéable; Le fleuve maintenant s'est perdu dans les sables...
Garde-moi des passants du fleuve et de la route,
Garde-moi des passants de l'aurore et du soir;
Que nulle main ne heurte plus à ton heurtoir,
0 Porte !
Que nulle voix ne parle sous ta voûte,
0 Salle !
Que nul regard n'interroge ta cendre,
0 Foyer !
Je sais le songe noir que la Passante apporte
Et le bruit de son pas sur le seuil et la dalle.
238 POÈaiES, 1887-1892
Maison sur qui la Nuit encore va descendre. Garde mon âme, hélas, des Passantes de l'Ombre!
Ce fut, un soir, au temps des plus vieilles Années Où mon Ame sentait venir ses Destinées.
C'était un soir au fond des tragiques Années.
Le soleil mourait sur les forêts vastes et mornes, Le soleil entrait dans l'ombre des forêts Et j'errais,
Gomme en un songe violent et morne, Parmi toute la nuit des antiques forêts; J'errais, parmi des soirs de songe et de colère, Loin du seuil grave de la maison tutélaire. Au cri des cornes et des cors, Eperdument rué à travers des essors De grands oiseaux battant des ailes sous les flèches ! Un sang tiède pleuvait dans les fontaines fraîches Et les ronces griffaient ma course et dans ma nuit Quelque chose de mystérieux avait fui Dont la blancheur saignait en pourpre dans l'aurore;
TEL qu'en songe 239
Le vent prestigieux était pour moi sonore De chocs vastes et clairs de lances et d'épées... La faulx semblait saigner parmi les fleurs coupées Au geste du faucheur que je voyais du seuil, De l'aube jusqu'au soir stérile à mon orgueil, Travailler dans la plaine et s'asseoir sur la route; Le vent criait vers moi la horde et la déroute Et j'écoutais, debout dans l'ombre, taciturne A tout ce qui séjourne au fond du crépuscule, Si, par delà le large fleuve et ses eaux noires, Les buccins, dans le vent, des antiques Victoires N'allaient pas, à travers le soir qui les endort, Sonner jusqu'en mon songe aux lèvres de la Mort!
Ce fut un soir au temps des tragiques années, Elle vint avec mes Destinéesl
La hache avec l'épée en trophée au vieux mur Croisait son tranchant clair à sa lame éclatante, Et mon Désir était obscur En mon Ame vigilante.
Mes rêves suff'oquaient de courroux et de haine, J'étais l'adolescent qui pense au glaive nu
Gomme à la nudité d'une dame hautaine;
J*étais celui pour qui l'inconnu
A des faces en sang parmi des jeux d'épées,
Celui à qui, parmi ses rêves, le Destin
Parle à l'oreille avec des voix d'or et d'airain
Et qu'il accueillera de Fortunes drapées
Du pli qui se bossue à des pommeaux d'épées.
Un amas de colère était en toi, . , .
0 mon Ame,
Quand, Passante au visage de femme.
Elle vint à travers mon Songe jusqu'à toi.
Sur les marches du seuil, debout avec sa torche, Elle vint, et son cheval hennissait au porche Creusant le sol du bout de son sabot de fer; Elle entra dans mon songe à sa venue ouvert, Suscitatrice enfin apparue au décombre, Elle la prodigieuse Errante de l'ombre I Et de l'éclat révélateur de son flambeau Toute mon âme tressaillit comme un tombeau Dont on ouvre la porte à quelque approche ardente. Toute mon âme tressaillit, torche éclatante,
TEL qu'en songe 241
A ta lueur qui, en face de mon Destin, Projetait au pavé, du haut d'un poing hautain, L'ombre de la Passante et de la Parvenue I
L'éclair d'un glaive était pareil à sa peau nue,
Le geste de sa main était victorieux,
Son pas avait l'orgueil du triomphe, ses yeux
La couleur des beaux ciels que pleure à leur aurore
L'angoisse des blessés qui veulent vivre encore;
Sa stature imposait à ses robes guerrières
Les plus glorieux plis des antiques bannières,
Et la pointe de son beau sein adolescent
Etait comme gemmé d'une goutte de sang;
Ses lourds cheveux dont ses tempes étaient voilées
Semblaient avoir flotté jadis sur les mêlées
A tout le vent épars de toutes les colères.
Et vers Elle, comme vers Celle qui libère.
Mystérieuse, venue et déjà haïe.
Mes Désirs tressaillaient en mon âme envahie
Et dressaient, hors du songe où dormit leur couvée,
L'arrogance de l'aile et la griÉfe levée.
Alors, avec son geste dur et son silence, De sa main lourde encor du chef jadis coupé,
Au mur où luisait ton trophée, ô Violence î ;
Mystérieux et clair comme un jour qui se lève I
Elle m'a désigné, pour la suivre, le glaive.
fi
Elle m'a désigné le glaive et j'ai frappé. î
Des soirs après des soirs ont passé sur mon âme \ Et des soirs et des soirs ont vieilli sur ma face . 1
A marcher dans un songe violent et morne, '
A travers le fer et la flamme, '
De soirs en soirs, et sans que la Gloire fût lasse -
De fuir devant mon songe obstiné sur sa trace, ^
Jusques au jour enfin qu'à bout du songe morne "- Je me suis senti triste et j'ai pleuré
D'avoir erré '
Parmi tout ce tumulte et toute cette honte, i
Et j'ai lavé le sang tenace à ma main prompte, i
Agenouillé, plus bas de toute ma hauteur, \
A l'eau du fleuve pur et purificateur '
Et j'ai jeté mon glaive à l'onde qui passait j
Ainsi que s'en allait cette âme qui ne sait i
Plus rien de toute sa colère misérable. '
Le fleuve maintenant s'est perdu dans les sables i Et les chemins pour moi n'ont plus de but vers l'ombre... |
TEL qu'en songe 243
0 Demeure,
Tu sais mon âme faible et tous ses mauvais songes Et les pas qui vers moi proviennent de la Nuit Et qu'une autre survient sitôt qu'une autre fuit.
Hélas ! garde ma paix des Passantes de l'ombre.
Elle vint aussi vers le soir
Avec le visage doux et pâle de l'Espoir 1
Elle m'a dit le songe doux des lents Etés,
Le rêve d'être deux parmi toute la vie,
La joie autre que toute joie et qui sourie,
Les caresses simples comme des chastetés
Et l'aube toujours blanche et le ciel toujours clair.
Elle m'a dit le songe étrange de l'amour;
La torpeur oublieuse et le réveil amer
Du sommeil dormi parmi la cheA'^elure,
Le visage méchant parmi la chevelure
Et la Luxure,
Bestiale et fauve.
Nouant avec un rire et nue un lacs de roses
Au cou du Sphinx qui veille au chevet de l'Amour.
C'était le soir,
Des larmes ruisselèrent sur le visage de l'Espoir.
A la coupe tendue à mon désir avide
J'ai bu l'ivresse ardente où s'empourpra mon songe;
C'était comme un pays misérable et spl^^ndide,
Les cygnes d'Amathonte et les roses de Gnide,
Des bois où le vent berce aux cyprès des colombes,
Et des faces mirant leurs délices en pleurs
A des lacs pâles parmi de hautes fleurs
Sous des ciels corrodés d'un couchant qui s'oxyde.
Ce fut un soir
Que vint à mon foyer s'asseoir
L'Amour avec la figure de l'Espoir;
Et j'ai jeté la coupe, hélas, comme le fer!
Gardez-moi de la gloire et de l'amour amer.
... D'autres vinrent encor au soir des autres temps.
Une entre autres qui me dit : Prends !
Ses froides mains laissaient, tenaces et maigries,
Une à une tomber des pierreries ^
TEL qu'en songe 245
Et comme je rampais à terre pour les prendre Ma honte ramassa du sable et de la cendre.
Tous les songes de l'ombre ont passé sur mon âr:ic
Et chacun avec une face de mon Désir,
S'est dressé, tour à tour, sur le seuil de ma porte,
Tentateur, à son tour, de mon morne loisir;
Et dès que j'eus saisi le glaive, elle était morte
La colère éblouie en qui je fus coupable
D'un geste furieux de mon bras vers la Gloire;
Le songe de l'Amour fut doux et misérable;
La coupe s'est brisée à la dalle
Où l'Orgueil a courbé son slupide déboire
Sur lapierrerie illusoire.
Qui viendrait maintenant de l'ombre à ma Triste; -lo, Seule sœur qui convienne à l'âtre éteint?
Les Passantes d'un soir ont fait place à rilulesse
0 Demeure,
La Chimère accroupie à ton foyer désert,
Parmi les cendres et parmi les fleurs de fer,
Est morte avec l'Horloge et comme mon Destin, Et mon âme ce soir est seule en la Demeure Habitée à jamais d'un songe taciturne,
Que tes pierres, hélas! s'écroulent une à une, De'soirs en soirs,
Et que la Nuit séjourne à jamais taciturne, Muette et pour toujours en deuil du passé noir Sans qu'à tout son silence encore ne déroge Aucun sursaut de la Chimère ou de l'Horloge, Et sans que puisse rien, du repos qu'il se songe, Distraire mon Destin d'avoir l'âge de l'Ombre 1