‹ Poèmes, 1887-1892;Chapitre 19 sur 20 · QUELQU'UN SONGE D'OMBRE ET D'OUBLI · texte numérisé non relu

QUELQU'UN SONGE D'OMBRE ET D'OUBLI

Voici des flèches d'or a pointes d'êmeraude.

C'est l'Espoir qui t'offre le carquois.

Les échos du passé t'appelent par sa voix.

Dans l'ombre ils te tendront, un à un, des roses

Et le baiser nu de leurs lèvres chaudes

Si tu viens avec lui, côte à côte.

Chasser les oiseaux d'or qui dorment dans le bois

O bel en soi dormant,

O toi qui dors!

Voici la clef d'argent des jardins de la Vie, Si ta Tristesse y hasarde ses pas.

Tu trouveras

Des eaux à jamais endormies

Pour y mirer ta face à leur accalmie,

Et pour tes pas.

Des chemins en accord à leur mélancoliCf

En entrelacs

Entre des cyprès noirs en ombres sur ta vie.

Voici la rame enfin de la barque du songe. Voici le masque pour la fête du mensonge. Voici le manteau noir et la robe de lin

Et la sandale ou le cothurne,

Sceptre royal, tliyrse, bâton de pèlerin.

L'amphore ou l'urne,

La torche que le vent darde ou envenime

En langues d'hydre de flamme vive^

Et le cor où la gloire chante haut.

Et le glaive dont ma main heurte du pommeau

Ta haute porte

Pour réveiller ton âme morte

Qui vit encor,

O bel en soi qui songe, ô bel en soi qui dort.

TEL qu'en songe 249

J'ai vu fleurir ce soir des roses à ta main; Ta main pourtant est vide et semble inanimée; Je t'écoute comme marcher sur le chemin; Et tu es là pourtant et la porte est fermée.

J'entends ta voix, mon frère, et tu ne parles pas; L'horloge sonne une heure étrange que j'entends Venir et vibrer jusques à moi de là-bas... L'heure qui sonne est une heure d'un autre temps.

Elle n'a pas sonné, ici, dans la tristesse. Il me semble l'entendre ailleurs et dans ta joie, Et plus l'obscurité de la chambre est épaisse, Mieux il me semble qu'en la clarté je te voie.

L'ombre scelle d'un doigt les lèvres du silence; Je vois fleurir des fleurs de roses à ta main. Et par delà ta vie autre et comme d'avance De grands soleils mourir derrière ton Destin.

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Il n'est plus rien de tout cela qui fut mon heure,

Ma Tristesse et mon Jour, ma Joie et mon Année;

Il n'y a pas une fontaine qui pleure

Au bout d'aucune allée

En face des fenêtres de ma demeure

Dont la façade est close et la porte scellée,

Et sur nul cadran mort une aiguille obstinée

Ne marque d'heure.

Le Triton d'or croupit en bronze dans l'eau noire,

La mousse engaine les statues,

L'écho se paralyse aux voix qui se sont tues,

Le livre se confond en grimoire.

Les vivants deviennent des ombres,

Les roses ont refleuri noires,

Le passé dort sous ses décombres.

Le souvenir s'effeuille et la tristesse est nue

Et tu marcherais là comme dans ma mémoire.

TEL qu'en songe 251

Aucune fontaine ne pleure

Au bout d'aucune allée.

Ma Vie, où donc es-tu allée ?

Ta face s'apparaît voilée,

Il n'est plus rien de tout cela qui fut ton heure

Et tu es morte et tu es née,

Ma Vie avec ta Destinée.

L'Ile de ma Mémoire au lac clair de mes songes Mire les tristes fleurs de ses rives dans l'eau, Et la terre nourrit l'or moite des oronges Et les roses en sang dont son automne est beau.

Les hauts arbres jaunis enfeuillent la fontaine Où nul visage enfin ne se rencontre plus, Face pâle, s'y voir sa tristesse hautaine. Ni masque y accroupir son sourire camus,

Le thyrse sans feuillage y gît près de Tépée ; Tan buis se fend, ô flûte, et ton ivoire, ô cor;

La palme est sèche^ hélas! et la grappe est coupée; Le Chevalier n'est plus et le Satyre est mort,

L'Ile basse s'enfonce au lac de ma mémoire, Avec l'urne païenne et l'antique tombeau, Et l'ombre appesantit son poids expiatoire Sur ce qui dort en paix sous le marbre de l'eau.

Encore une fois ton sourire,

Ma Vie, et tes mains pâles et les roses

Que tu respires

En bouquet clair à tes mains pâles, et tes hautes

Grâces de passante parmi les roses,

Qui pourrait les pleurer et qui sait les sourire.

Encore une fois tes mains dans les miennes, Tes lèvres sur mes lèvres qui les craignent Et t* grave douceur assise à mon côtéj Q.ue ta voix de loin me revienne

TEL qu'en songe 253

Double de l'écho que nous avons été,

L'un pour l'autre, en quelque soir de vieil été

Qui pleure maintenant de nos passés qui saignent.

Et puis va-t'en avec tes fleurs, va-t'en

Avec tes sourires et tes pleurs et tes mains

Où saigne en roses mortes le bouquet du Temps

Et tes pieds nus qui s'en vinrent par les chemins,

Va-t'en

Avec tes masques gais ou hautains

D'automnes et de printemps,

Viens et va-t-en

Que je dorme à jamais en ma mort, ô Morte,

Le songe clair de tes thyrses et de tes torches!

Il est un port

Avec des eaux d'huiles, de moires et d'or

Et des quais de marbre le long des bassins calmes,

Si calmes

Qu'on voit sur le fond qui s'ensable

Passer des poissons d'ombre et d'or

Parmi les algues,

Et la proue à jamais y mire dans l'eau stable

La Tête qui l'orne et s'endort

Au bruit du vent qui pousse sur les dalles

Du quai de marbre

Des poussières de sable d'or.

Il est un port.

Le silence y somnole entre des quais de songe,

Le passé en algues s'allonge

Aux oscillations lentes des poissons d'or;

Le souvenir s'ensable d'oubli et l'ombre

Du soir est toute tiède du jour mort.

Qu'il soit un port

Où l'orgueil à la proue y dorme en l'eau qui dort!

Mes soirs se sont voulus tels dès l'aube, et voici Tout le secret de mes mains graves sur l'épée;

TEL qu'en songe 255

Et mes pas n'eurent d'autre sens que d'être ici;

Et le souci

De rester seul par le silence et par l'épée,

Qui m'a fait marcher comme une ombre

Sous l'arc de fête ouvert en portail sur la gloire

Ou sous l'arceau brisé qui s'écroule en décombres^

A travers l'aube claire ou la nuit noire,

Ce dur souci

De par lequel je suis ici,

Seul encore et le même encore et toujours tel,

Moi le mortel,

Fut si beau que je me sens pur de l'avoir eu

Jusqu'au soir où à moi-même je suis venu.

J'ai dédié ma Vie à cette solitude

Dont mon âme a gardé en elle l'attitude;

Les jours m'ont parlé comme à d'autres,

A l'oreille de leurs voix fausses,

La Sirène a chanté et l'Hydre aussi fut d'or

En la fange pour moi aussi de mes chemins.

Et j'ai des croix en sang où mes amours sont morts

Et les Satyres roux qui m'ont léché les mains

M'ont offert à mon tour des flûtes et des fruits.

Mais tout a fui...

Et mon âge a vécu le droit d'être son soir Et d'être seul avec soi-même pour miroir.

Adjoins le Sceptre inefficace Au glaive qui, sur le panneau Où ton ombre passe et repasse, Oscille au poids de son pommeau.

Une main d'ivoire qu'ocelle Un lycophtalme pour chaton Se crispe encor d'une querelle Au sommet du royal bâton.

La hampe tremble quand tu marches Au choc de la lame qui luit Et l'ombre s'accroupit aux marches Par où l'on descend dans la Nuit.

Ton songe est en cendres dans l'urud Que garde le double attribut

Qui t'a fait tel que taciturne De coupes où tu n'aurais bu.

Que ton ombre passe et repasse Sur l'ébène nu du panneau...

Le miroir est inefficace Aux faces que fait le tombeau.

Les flèches d'or n'ont pas rayé l'ébène grave

De la porte obstinée où les tira l'Espoir^

Une à une, d'un geste fol et grave.

De Vaube au soir.

Et les oiseaux chanteurs qui volaient d'arbre en arbre

Au crépuscule ont fui loin du Bois morne et noir,

La clef qui s^est tordue au cœur de la serrure A'<z pas ouvert le doux jardin de fleurs et d'eau La rame n'aida pas le vent dans la voilure. Les roses n'ont pas baisé le pan du manteau. Le masque n'a pas ri où tu eusses pleuré Peut-être derrière la face de sa joie;

Savais^Je que ton silence fût sacré.

Que le bâton ne tenterait pas ta voie.

Que le thyrse en ta main ne refleurirait pas,

Que le sceptre n''y serait pas.

Que le cor ne t'éveillerait pas,

Quil n était plus d'échos en toi au heurt du glaive?

Dors donc et rêve

Ton songe pour toujours, S dormeur pale, o frère

Que le silence accoude à jamais solitaire

En face de quelque miroir d'ébène et d'or

Debout devant ton âme au fond du Temps,

Dors, 6 songeur, songe 6 dormant,

O bel en soi qui songe, 6 bel en soi qui dort.

DISCOURS ExN FACE DE LA NUIT

Parce que c'est le soir et que mes pieds sont nus D'avoir marché longtemps et d'être revenus, Je parlerai, debout et du fond de mon songe. Comme quelqu'un qui n'est plus là et se resonge En soi-même, non point ce qu'il n'a pas été Au fantôme de chair que sa vie a hanté, Mais ainsi qu'il fut tel en soi devant soi seul, Je parlerai, dans l'attitude du linceul Que tisse le passé autour de la stature Du passant funéraire et hautain sous sa bure Où se mêlent les fils du Temps et de la Nuit, Je parlerai étant à cette heure celui

Devant qui le silence a haussé son miroir Et que la solitude orne du manteau noir,

0 magnifique et sépulcral, voici le seuil

Dominateur et les trois marches de l'orgueil

Qui sont de bronze, de basalte et de porphyre.

Là, taciturne avec le geste de se dire,

Mon Destin se retourne en face du passé

Vers l'ombre où, dans l'écho, mon pas s'est effacé

Comme aux herbes des prés, comme au sable des plaines,

Avec l'aube qui rit aux larmes des fontaines,

Avec le soir qui pleure au rire des ruisseaux.

Je suis celui qui jette une pierre dans l'eau, Je suis celui qui parle au bout de l'avenue, Je peux cueillir enfin, digne de mes mains nues, La fleur d'or qui disjoint les dalles du silence, Et n'ayant plus l'épée et n'ayant plus la lance, Ni l'arc courbe ou la flèche droite, ni le cri Qui, dans la forêt sombre et le bois où fleurit A côté de la ronce, hélas ! la rose en sang. Suscitent, sous les pas dangereux du passant. Le froncement du mufle ou le croc de la face. N'ayant plus que la voix mélancolique et basse

TEL qu'en SONGE 2G1

De quelqu'un qui n'est plus là-bas- mais se souvient

Du pays monstrueux et morne d'où il vient,

Je parlerai, debout en face du passé,

Et, dans son ombre grave et lourde où s'est tassé

L'aspect enfin des lieux par où s'en vint mon âme,

J'éveillerai les yeux de cendres ou de flammes

Qui luisent tout au fond de sa tragique nuit

Et dont le reflet mort sur mes songes a lui,

Jusqu'à ce que la pluie eût lavé ma mémoire

A travers qui courut le vent expiatoire,

Et je verrai peut-être encor, dans la forêt

Qui faite de ténèbre et de rêve apparaît

En chacun au déclin de chaque crépuscule.

Le Centaure cabré qui hennit et recule

Devant rH3^dre irascible au flair de ses naseaux

Parmi la boue obèse et les sveltes roseaux

Que cassent, pour les joindre en flûtes maléfiques

Où s'échange, répond, alterne et se réplique

Une voix qui ricane à la voix qui glapit,

Le Satyre équivoque et le Faune accroupi.

Mais non ! de ma hautaine et solitaire emphase Pourquoi troubler encor la honte de la vase Que ma tristesse sèche en ses ternes marais,

Pourquoi provoquer l'ombre et l'antique forêt A faire vers mes pieds ramper la basse ordure Du bestiaire où mon passé se configure En emblèmes, hélas I qui, par la griffe et l'aile, Montrent obscurément que ma vie était telle, Et par l'ongle et le croc, le sabot et la dent, Attestent mon désir avoir été, pendant Des jours, hélas I des nuits, hélas! avoir été Leur semblable de ruse et de stupidité.

Vous viendriez du fond des antres à mon seuil, Que vous vous butteriez aux marches de l'orgueil Où je songe du haut de moi-même, ce soir. Je ne sais même pas si je pourrais vous voir Mordre ou lécher, écumes, larves, ô décombres, Le pan de mon manteau ou le bout de mon ombre, Car voici qu'une étoile à l'occident a lui Et vous tous n'êtes déjà plus que de la Nuit.

La porte va rouler sur les doubles gonds d'or Et fermer son sommeil de bronze qui s'endort Sur celui qui voulait parler et qui s'est tu A jamais parce que son songe l'a vêtu

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D'un manteau de silence et de la robe noire De l'oubli, dont le pli fatidique se moire D'un reflet d'au delà du Styx et du Léthé, Parce qu'il n'est plus rien de ce qu'il a été.

Accueille donc, ô Mort, la palme que j'apporte,

Et puisses-tu sculpter au fronton delà porte

Un masque bestial qui ne sourira pas

Ni de ses lèvres mornes ni de ses yeux las,

Et où viendront hennir longuement, face à face,

Un à un, anxieux du masque qui s'eÊface,

Du masque fraternel qui les trouble aujourd'hui,

Les Centaures cabrés en fuite dans la Nuit.

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