LA VIGILE DES GREVES
Nul luxe épanoui de roses par l'Eté
Ne pare l'Ile aride où vient un vent de cendre,
De l'aube au crépuscule, inexorable, épandre
Un destin de désastre et de stérilité.
Les sables roux qui d'eux ont leurs seules automnes
Saignent, le soir, ainsi que des lames de glaives;
Sol nu, tel qu'au sommeil cuivré des mauvais rêves
Il en surgit hanté du vol des Tisiphones I
Et sur le cap cabré comme une croupe stable,
Pour mieux voir vers la Mer et la Terre fleurie,
Se haussent, en couvrant d'une main leurs yeux clairs
Que cligne l'âpre vent de la cendre et du sable, Des femmes, chevelure éparse vers les mers, Et portant, tour à tour, de l'aurore aux nuits lentes. Des amphores d'onyx, des miroirs et des lampes.
Un exil de jadis et de terres où rie
Autour des Villes d'ombre une fête de palmes
Pleure en leurs voix d'amour et veille dans leur songe
Ah! quand viendront vers Elles le bruit lent des rames
Et la proue écumante et le rostre qui plonge
Et des yeux doux pour encor croire à leur mensonge 1
Elles sont lasses de porter, les Vigilantes, Les miroirs, les amphores vides et les lampes.
Par les jours éclatants et les nuits pluvieuses
Notre exil a pleuré sur la plage des Mers
,Vers la terre, là-bas, efflorescente et merveilleuse,
Vers la terre, là-bas, et par delà les mers.
Par delà les jours éclatants et les nuits pluvieuses.
POÈMES ANCIENS ET ROMANESQTjiES 15
Le vent féroce éteint nos lampes en fumées,
Nos lampes où brûlait l'huile d'or d'antiques pressoirs
Et tout le parfum mort des vieilles Idumées;
La pluie a dilué l'huile des antiques pressoirs
Et nos larapee d'or pur sont mortes, ô fumées !
L'âpre vent a tari le flot de nos amphores
Et chante un écho d'ombre en leur inanité;
Nos Amants plongaient jadis aux Fontaines nos amphores
Si lourdes aujourd'hui d'un poids d'inanité;
Et leurs flancs sont perlés de pluie et de gouttes sonores.
La pluie à nos miroirs ruisselle en larmes claires Gomme pour y pleurer de doux mirages de sourires Et des saints surgis à l'avant des galères Et des baisers à l'appui des balustres de porphyres Et des visages puérils d'aurores claires.
L'eau des sources où choit, le soir, La mort unanime des roses Était heureuse de nous voir Peigner nos chevelures fauves...
Un peu de cette eau nos miroirs î
Les Fontaines étaient sonores En les bois de Lune et de Nuit; Cristal où se mire et s'isole Quelque astre qui du ciel a fui...
L'onde est tarie en nos amphores!
Les escaliers courbaient leurs rampes..
Oh, les pieds froids sur les pavés!...
Les portes et les hautes chambres Pour le sommeil nu des Psychés...
L'huile est figée au fond des lampes!
Qu'il vienne à nos exils, et vers nos seins et vers nos lèvres
Le Bienvenu d'espoir sûr d'être Celui-là,
Qu'il vienne à notre exil
Le Bienvenu d'amour sûr d'être Celui-là,
Vers l'oÉfre de nos seins gorgés et l'ardeur de nos lèvres!
Et nous irons vers lui qui vient de l'occident Dans le frisson et dans le rire de nos dents.
Nous irons vers lui, chairs ancillaires et nues, Comme au Roi-Maître les servantes inconnues.
Nos cheveux sécheront ses blancs pieds écorchés, Nous avons faim d'amour et soif du vieux péché.
Qu'il vienne à notre exil, et vers nos seins etvers nos lèvres
Le Bienvenu d'amour sûr d'être Celui-là,
Qu'il vienne à notre exil
Le Bienvenu d'espoir sûr d'être Celui-là^
Vers i'oÊfre de nos seins gorgés et l'ardeur de nos lèvres 1
Ils sont venus pendant les siècles de nos larmes — Haute fresque en passage sur l'occident clair — Avec des chants, des cris, des palmes et des armes. Longer la côte adverse et sa grève de mer. j
Des Marchands durs sortis des Tyrs et des Garthages Passaient en supputant des nombres sur leurs doigts, Sans voir que le soleil aux barreaux, d'or des cages Striait d'ombre les lynx et les onces des bois.
Les ânes roux chargés de coffres et de caisses Broutaient, en titubant, des roses, et les soirs S'irritaient des grelots tintés par les ânesses Trottant parmi les béliers blancs et les boucs noirs.
Puis ce furent des Bouffons et des Astrologues Contemplant tour à tour les astres et les fleurs^ Et des courriers équestres escortés de dogues Qui jappent dans la nuit et flairent les voleurs.
Les grands Chevaliers d'ombre et de fer, loin des joutes, Aux échos du passé, poussière et fol ébat! Chevauchent deux à deux lavés par les absoutes Vers le sang des graals et l'espoir du combat;
Des Pèlerins^ sous la cagoule et sous la loque, Besaces au côté, coquilles et bourdons.
Se signent par la croix de qui leur lèpre invoque Pour les nouveaux péchés le sang des vieux pardons;
Des apôtres drapés en gestes d'Evangile
Conversent bas avec des Anges, et tous ceux
Pour qui la femme est moins qu'un or ou qu'une argile
Passent, indifférents, mornes ou radieux I
Et des Barbares blonds épars à l'aventure, Précédant les hordes tumultueuses, ont Pourpré la mer d'un sang occulte de blessure Pour aller vers nous par delà le flot profond.
Le bienvenu d'amour sûr d'être celui-là Viendra-t-il, quelque soir, vers l'exil de nos lèvres, En le cortège des flûtes ou dans l'éclat Des tambourins grondeurs et des trompettes brèves?
Viendra-t-îl des vergers, des glaciers ou des fleuves, Doux moissonneur, lier en gerbes nos cheveux? Pâtre des monts de neige où, stalactites, pleurent Les clairs cristaux de gel dardés et douloureux,
Ou sûr pêcheur grandi dans l'Ile des Silences
Et parmi les roseaux des anses de soleil
Aux gestes des filets épars aux fuites lentes
Des poissons, ombre alerte au creux sable vermeil?
L'amour sonnera-t-il par sa voix des fanfares En rapts brusques mordus de baisers et de cris, Ou chantera-t-il, glorifiantes et graves, Des promesses d'hymens et de rites fleuris?
Nageur victorieux de l'onde qu'il assaille De l'élan de ses bras et de son corps roidi, Surgira-t-il, prestigieux de nacre pâle, Nu héros hors du flot, tout debout et bondi ?
Surgira-t-il de l'onde, idole et simulacre, Roi posthume et vivant de nos désirs, ou tel 4
Qu'un moissonneur de nos cheveux, ou tel qu'un pâtre Qui cherche nos yeux clairs aux Etoiles du ciel ?
A nos amphores d'argile Que fêla le long chemin Il viendra boire un matin.
L'eau qui réconforte est aux amphores d'argile,
A nos amphores en or Il boira le sang des grappes Un midi, poudreux d'étapes, Poèmes.
Car le vin qui rend ivre est aux amphores d'or,
A nos amphores d'onyx Boira sa soif léthéenne .
La nuit s'étoile, qu'il vienne
Goûter le Népenthès aux amphores d'onyx \
Ce sera comme un soir de Noces enfantines Par delà les Thulés et les Occitanies ; Les cortèges iront aux chemins des collines Vers l'hospitalité des seuils sans avanies.
Nous t'aurons rencontré proche de la Fontaine Où se miraient nos yeux el la première Etoile ; Tu demandais à boire et la Ville prochaine. Nous nous sommes aimés à cause de l'Etoile.
Le blanc Palais drapé d'un vieux luxe de soie S'ouvre en colonnes de marbre sur la mer pâle;
POÈiMES ANCIENS ET ROMANESQUES 23
La cire en l'argent brûle sans pleur qui larmoie Nous mettrons à ton doigt la plus antique opale.
Nous ferons ruisseler Tamphore inexliaustible Qui s'accurve selon la courbe de nos hanches, Et nous abreuverons ta soif inexhaustible De vin de lèvres et de neige de chairs blanches.
Nos seins aigus seront les montagnes d'aurore, Doux pâtre; ô Moissonneur, tes blés, nos chevelures Où comme aux épis ondule le vent sonore. Nos yeux, les glauques lacs, Pêcheur, où tu captures.
Le visage blessé d'épines et si pâle Que les pleurs et le sang y semblent pierreries, Et tel autre plus doux que frusta de son haie L'automne des soleils et des douleurs mûries ;
La face d'ambiguïté, morte et royale, Triste de tout l'orgueil et des idolâtries.
Celle que le masque d'emprunt ravine et taie Et celle qu'empourpra le vin des saouleries
Qu'il y ruisselle, Vin ou Sang, Larmes ou Fard, La luxure ou l'ennui, la douleur et la honte ; S'il veut tenter encore un suprême regard
A ce qu'il fut jadis et par delà les soirs Et par delà sa vie encore, qu'il affronte Le mensonge ébloui des magiques miroirs !
A nos miroirs menteurs s'enchevêtre et se tord Un cadre de guirlande où survit une rose, Et dans la floraison de la torsade éclose , Un pur cristal, qui fut une onde, songe et dort.
En leur silence glauque un éclair rôde encor, Fuite ou lueur d'une aurore qui se propose D'errer là longuement, divaguante et morose, Eclat d'antiques yeux dilatés par la mort.
Qu'un vent vaste chasse la nuée, et voici
Que tout le bleu cristal par le ciel éclairci
Est saphyr, lac gelé, source, fleuve et fontaine ;
Et ceux qui marchent loin de leurs natals Avrils Riront, transfigurés, du hasard qui les mène De se mirer aïeuls à se voir puérils.
Viens dans ta barque, dans ta barque fleurie, Vers Texil de nos soirs et la terre attérie. Nous nous lèverons à Tappel de tes rames Pour être ta conquête, ta charge fleurie, A toi le nocturne Passeur des pauvres Ames.
L'amer flot transgressé chantera sous tes rames, Les sillages seront comme un chemin d'été Sr"iore de vent doux et gai de roses blanches, Et l'écume éparse en roses blanches Sera comme un chemin où le soir a venté Une chute de roses des branches !