‹ Poèmes, 1887-1892;Chapitre 3 sur 20 · Ï>0ÈME · texte numérisé non relu

Ï>0ÈME

Viens dans la barque et sois le Passeur des pauvres Amesl

Nous chanterons selon nos âmes un chant vague A peine un peu plus haut que celui de la vague, Assises dans ta barque et nos cheveux trop longs Et qui debout nous ruissellent aux talons, — Si le vent ébloui, pour jouer, ne les tord — Épars jusques au flot où s'effondre leur or Gomme un trésor dont s'allège une Nef qui sombre; Et sur la proue aveugle en la nuit qu'elle troue Oscillante et mystérieuse et lourde d'ombre, Nous mettrons une de nos lampes allumée D'inextinguible flamme et d'huile sans fumée Pour éclairer la marche aveugle de la proue.

Et l'Étoile luira sur la barque du Passeur d'âmes, Qui par la mer est venu vers l'exil des pauvres Ames.

En ta maison où dort un silence de lune Qui passe par la vitre et filtre sous les portes,

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Comme s'y glisse aussi le sable de la dune

Si fin qu'il semble une cendre de blondes Mortes,

Des Mortes douces qui moururent là quelque soir Dans la chambre plus déserte d'elles, chaque soir.

Nous viendrons regarder par les carreaux sans fleurs De givre, ni d'étoffe, ni de soie, La chambre solitaire où désespoirs veilleurs Pleurèrent les veuvages de ta joie.

Nous rouvrirons les portes après tant d'années Et nous parlerons bas à cause du silence Et des présences là d'anciennes destinées Et du foyer éteint faute de vigilance.

Nous rallumerons la lampe à ton chevet,

Nous attendrons ton ordre debout à ton chevet.

0 notre roi, pour les délices

De ta vie et de ton chemin,

Prends en tes mains nos pâles mains

Abdicatrices

Qui ne masqueront plus la ruse de la face

Et qui laissèrent défleurir au vent qui passe

Les pampres des thyrses.

Nos pas marcheront dans tes pas, Nos yeux ne verront que tes yeux, Ton rire les fera joyeux.

Ta fatigue les rendra las.

Rêve-nous tes palais, tes jardins, tes fontaines Et tes terrasses d'or où bat la mer du soir Et ta forêt magique où dans la nuit tu mènes La Licorne d'argent, la Guivre et le Paon noir.

Rêve-nous la douceur de tes Épouses mortes Qui dorment au tombeau de ton âme et qui sont.

Sous le double verrou des grilles et des portes, Ton regret; ton amour posthume et ton frisson.

Nous qui sommes la Lettre éternelle du Livre Symbole nul, si nul ne lit le mot qui dort ! Sois l'esprit qui s'inculque et suscite et fait vivre Et l'Amour triomphal qui sauve de la Mort.

Mets notre chevelure en pennon à ta hampe, Doux chevalier, rêve par nous ton rêve épars Et viens à nous de par la vie et les hasards.

Nous sommes le Miroir et l'Amphore et la Lampe.

LE FQL AUTOMNE

Et chante dans ta chair le chœur des TÎeux priapes. Francis Yielé-Griffin

Le fol automne épuise aux guirlandes ses roses Pâles comme des lèvres et des sourires ; Et le mal est d'avoir vécu parmi les roses, Les masques, les glorioles, les délires I

Les Aegypans rieurs buvaient aux outres neuves Le vieux vin où survit Tardeur des Etés ; Les vignes, égrenant les grappes dans les fleuves. Gonflaient l'ambre clair de leurs maturités.

Les roses ont fleuri les coupes et les thyrses

Et le pan des robes puériles; l'âme

Des fontaines pleurait dans l'ombre; autour des thyrses

Les pampres semblaient un sang de torche en flamme.

L'automne fol s'épuise en suprêmes guirlandes, Les satyres roux rôdent par les bois, Et l'on suspend les masques vides par guirlandes Où le vent rit aux trous des bouches sans voix.

Les Satyres mordirent au bas de ta robe lourde Les guirlandes d'émeraude et les grappes de rubis; Leurs dents chaudes ont baisé tes habits, Les pieds lors ont foulé les traînes lourdes; Et les Aegypans blonds et les Satyres roux Ont gambadé devant toi comme des fous, A l'odeur de forêt de ta chantante chevelure, Au parfum de vendange de ta chair mûre.

Quand tu passas le long de la mer,

Quand tu passas le long de la grève,

Les Tritons blancs t'ont suivie et t'ont chanté

Les chansons de la mer,

Aux échos de la grève;

En leur conque de nacre torse ils t*ont chanté

La chanson endormie en la concavité

Des spires bleuâtres et profondes,

La chanson de la mer maternelle aux vieux mondes

Qui s'effondrent et rentrent en son immensité.

Ta chair n'était-elle pas blanche comme l'écume

Kt tes yeux pers comme la mer qui dort à la dune

Et ta face un déclin pâle de lune

A l'horizon marin parmi des chevelures d'écume ?

Et je fus fou comme les Tritons et les Satyres

De ta chair, de tes cheveux, de tes rires,

Et j'ai rougi mes lèvres aux coraux de tes parures

Et je t'ai dit dans la forêt et près de la lame,

A toi l'Indulgente à toutes les aventures

Vers qui vont la chair et Tâme,

L'Ode des ors secrets et de l'antique flamme-I

Avec la double odeur de la chair et du soir Et les souffles épars comme des chevelures, Voici luire des torches hautes au bois noir,

La poursuite dénoue aux nuques les brûlures Des cheveux roux où vit le feu des astres clairs, Et les talons légers foulent les herbes mûres;

Une torche s'embrase en un bouquet d'éclairs Ou secoue aux étangs mornes des pierreries Ou s'enfouit vivante en des antres ouverts.

La forêt vaste éclate en voix vers les prairies D'où les papillons lourds viennent se brûler l'or De leur vol nocturne autour des torches fleuries j

Et des rires, abeilles dont l'essaim vif mord Et harcèle ceux qui les voulurent captives. M'assaillent dans la nuit si l'une échappe encor;

Poèmes. %

Toutes ont défié les folles tentatives

Des mains à saisir l'ombre inerte où fuit l'odeur

De leurs cheveux épars et des chairs évasives :

Faunesses dont la lèvre sanglante a l'ardeur Des grandes roses qui survivent à Forage, Filles de la terre ivre et du soleil fardeur,

Satyresses dont la main folâtre saccage

Les lys présomptueux qui frôlent leurs genoux,

Celles de qui le rire est un oiseau sans cage,

Celles qui marchent dans les ronces et les houx Et vont vers les vergers et les enclos des plaines Pour y voler le soir les fleurs et les fruits doux,

Les hanches et les seins, la lèvre et les haleines

Pures d'avoir humé le vent des soirs d'été,

Les yeux clairs et changeants comme l'eau des fontaines^

Les cheveux épandant par flot l'antiquité

Des ors les plus sacrés et la splendeur nocturne.

Toute la chair qui fait toute la nudité...

...Dormir en la nuit vide un sommeil taciturne.

Rien de plus qu'un songe resté des chevelures Que le vent dispersa parmi l'aube et le soir N'atteste avoir vaincu les folles encolures.

Et ce qui frissonna d'un trésor fauve ou noir Au front de la Rebelle ou de la Souriante, Fugitive apparue éblouir un miroir

Ou poser sur notre âme un pied nu de vaillante, N'est plus qu'un souvenir de soleil ou de nuit Vers qui la mémoire s'égare ou s'oriente.

Si la lèvre a mordu la lèvre pour un fruit Et des paroles merveilleuses et des rires, Quel écho de mystère en a gardé le bruit ?

La Voix qui fut divine à pleurer ses délires, Eperdue et plus grave et vaste que la mer, Comme s'il y vivait l'âme d'antiques lyres,

Abdique sa splendeur insolite et se perd

Plus tard parmi l'ombre agressive qu'elle souille

D'y crier quelque insulte et quelque outrage amer;

Glaive d'or éclaté qui se rompt et se rouille 1 Les yeux savants d'aurore et d'astres et de fleurs, Les yeux devant qui l'Ange exulte et s'agenouille,

Qu'esl-ce du songe vain des Mers et des Ailleurs

Et d'avoir vu la chair et la toison impure

Où pour seuls diamants s'ornent d'éclairs nos pleurs?

0 cœur triste et sanglant comme une grappe mûre Que se disputent dans un bois roux et vermeil Où s'altère à mourir un feu de chevelure

Des Faunesses ivres de cris et de soleill

Celles qui fuyaient dans la forêt sont revenues. Leur chevelure s'effile r.omme un soir de nues. Les torches de jadis sont mortes en leurs mains nues.

Comme ce cœur saigna parmi ce bois de Faunesses

Entre les mains spoliatrices et chasseresses!

0 quel cri d'angoisse, écho des antiques détresses I

Elles qui portaient émeraude et rubis en frange Par qui je fus ivre de chair et d'odeur étrange A dire leur chevelure forêt ou vendange 1

Ce fut en des soirs où chantaient les Voix et les Lyres,

Où les cortèges menaient la danse des Satyres,

Et les gemmes craquaient sous les pas parmi les rires.

La flamme, les cris, les rires sont morts et nous-mêmes. Terne pierrerie à l'or frontal des diadèmes, Mourez selon les torches noires en les mains blêmes

Et là-baS; aux rampes des terrasses merveilleuses, Comme un lis se fane la quenouille des fileuses D'attendre encoi la laine des toisons fabuleuses.

Le langoureux passé dont notre âme fut ivre, Soir violet et grave où souffle un vent fleuri, Prolonge la morne misère de survivre Par delà l'heure heureuse où la lèvre a souri.

Insatiable en son mensonge d'être lasse De son désir crié par toute la forêt, La tristesse d'avoir vécu l'heure qui passe Vers le songe d'alors sourit et pleurerait.

Les oiseaux éperdus comme des feuilles mortes Que chasse au ciel d'exil l'automne des bois morts^ 0 bienvenus ! et toi la Colombe qui portes Le rameau du message et la clef des trésors.

Les couchants éblouis célèbrent les prestiges

Des jours morts sur qui pleut la splendeur de mourir

Le lac a-t-il noyé la nudité des Stryges?

Où le GrilTon a-t-il enterré lé saphyr?

Les oiseaux et le vent et l'or des ciels et l'ombre, Tout ce qui fut les soirs où vécurent les yeux, Et la nuit éphémère où pleure la mer sombre Et l'aurore divine et les midis joyeux,

Tout le passé fatal avec son odeur ivre De vendanges de Vie et de moissons d'Eté, Vers la tristesse insatiable de survivre Pleure sa mon elle gloire d'avoir été.

Doux oiseaux, vous savez la forêt et le fleuve Et la plaine et toutes les îles de la mer Où mon âme à Naxos fut l'Ariane veuve, Et l'aurore stérile et le printemps amer.

Les vols exténués s'abattent aux terrasses D'où l'on jette des roses au flot, et la Tour A couvert de son ombre au soir vos ailes lasses Que la Ville épeura de cloche et de tambour.

Le vent fleuri d'avoir ailé les roses mûres Sème ma vie éparse aux routes du passé, Oh, viens m'étre le souffle un peu des chevelures Dont le poids doux parmi les fleurs s'est prélassé!

N'es-tu la fauve odeur des antiques Satyres Par qui s'irrite en moi l'obscur legs d'une ardeur. Ame des antres d'ombre ouverts comme des rires Soupir de flûte étrange et triste, ô vent rôdeur?

Les rires éperdus de l'Eté qui suïï'oque Et le sanglot qui lutte et pleure sont à moi D'avoir été jadis ivre en la forêt glauque Tordre des cheveux roux comme des ors de roi.

Les choses furent de pourpres et d'hyacinthe La torsade a noué sa gloire aux thyrses tors, Et les palmes ont crû parmi la cendre éteinte Où les torches du soir ont enfoui leurs morts.

Ma mémoire, ce sont des roses et des fleuves Et ces oiseaux parmi le vent et les soirs clairs Et des réveils tristes et plus las que des veuves Et la forêt sanglante à l'orient des mers.

Et comme un fruit tombé dont le sang les enivre, Voici mordre à mon cœur automnal et mûri D'avoir vécu la joie et la douleur de vivre, Les oiseaux éperdus parmi le vent fleuri.

Il passe avec de vains sourires A leurs lèvres pâles et mortes, Des troupes fauves de Satyres Et des masques de toutes sortes.

Des robes qui furent vermeilles S'accrochent aux ronces et des Thyrses tordus et dénudés Montrent une souche de treilles.

Il ruisselle des chevelures Merveilleuses dont l'or s'altère; Des gemmes s'éteignent obscures Aux manteaux que le vent lacère.

POÈMSS.

Passages par folles déroutes De masques qui furent ma vie, Lèvres de rire ou d'ironie Que ternit la cendre des routes;

Ombres vagues sans destinée Autre que d'être de la nuit, Éphémère sans plus enfui Qu'un vain phalène d'autre année.

Parmi tout ce qui fut ce songe Et ce flot perdu qui dévale, Nulle mémoire ne se songe Mystérieuse et nominale.

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