‹ Poèmes, 1887-1892;Chapitre 6 sur 20 · SCENES AU CREPUSCULE · texte numérisé non relu

SCENES AU CREPUSCULE

La Nuit monte trop vite et ton espoir est vain,

JOSÉ-MAniA DE HeREDIA

Le vent du soir dénoue aux robes défleuries

La ceinture d'émail et l'écharpe de soie,

Les draps lourds des tréteaux ondulent aux prairies

Où frissonne la banderole qui s'éploie.

Il filtre un air épars de flûte et de viole,

Soupir d'archet qui vibre aux grêles cordes d'or J

Et cesse si jaillit du chœur qui s'étiole

Quelque sanglot trouant la toile du décor.

De grands orgueils rompus comme en éclats de glaives, De grands espoirs tués comme des oiseaux bleus Qui saignent par la nuit de la mer et des grèves Où luisent les torches des Actes fabuleux.

Le cri du buccin clair s'enlace de violes, Il meurt des ailes aux franges d'or des tréteaux Et des flûtes tout bas pleurent des glorioles, Rames des nefs d'espoir en larmes sur les eaux.

Le crépuscule est si triste et ce soir de fête Si dénué de rire et hanté du vieux songe, Et la prairie est toute rose et violette Et le geste en un geste d'ombre se prolonge.

Et les Joueuses, en leurs robes défleuries,

Sentent, leur voix rétive aux rôles oubliés,

Sur elles se mourir l'éclat des pierreries.

Et leurs masques choient et se brisent à leurs pieds ;

Plus tremblantes dans Tombre où tremble une viole, Elles écoutent frissonner toute la mort Et jaillir, comme un cri, du chœur qui s'étiole Le buccin clair trouant la toile du décor.

Face à face et devant le soir qui les fascine

A l'étrange prairie où ne foule les fleurs

Nul Avide d'ouïr la Fable sybilline,

Que se diraient leurs voix d'Amantes et de Sœurs ?

Et le doux chœur épars et grave comme une âme Lasse à jamais et qui pleure et suffoque au songe Des bleus oiseaux brûlés par la torche de flamme Rétorque le silence où se plaît leur mensonge.

Kn allant vers la Ville où l'on chante aux terrasses

Sous les arbres en fleurs comme des bouquets de fiancées,

En allant vers la Ville où le pavé des places

Vibre au soir rose et bleu d'un silence de danses lassées,

Nous avons rencontré les filles de la plaine

Qui s'en venaient à la fontaine,

Qui s'en venaient à perdre haleine,

Et nous avons passé,

La douceur des ciels clairs vivait en leurs yeux tristes,

Les oiseaux du matin chantaient en leurs voix douces,

Oh si douces avec leurs yeux de bonne route

Et si tendres avec leurs voix de colombes indicatrices I

Elles s'assirent pour nous voir, tristes et sages,

Leurs mains jointes semblaient garder leurs cœurs en cage.

Les ballerines ont croisé nos chemins

Et nous avons suivi leurs fards, leurs rires, leurs tambourins

Pour les perdre un soir d'ombre au détour du chemin...

Nous allons vers la Ville où l'on chante aux terrasses Sous les arbres en fleurs chercher les Fiancées, 0 cloches d'allégresse au silence des places. Les clochers tremblent comme des fleurs balancées !

Nos espoirs entreront par les portes ouvertes

En vols de papillons légers aux vastes ailes,

Avec les hirondelles

Qui s'en viennent inertes,

Lasses d'avoir passé et repassé les mers.

Et vers les angles noirs et sur les pavés clairs

Nos espoirs volèteront en ombres joyeuse^

Gomme des pétales de fleurs merveilleuses

Que pleut le soir d'avril aux tresses des fileuses

Les papillons sont pris en les fils des rouets

Et la Ville est fatale aux destins de misère

Qui passent en songeant sous leurs manteaux troués ;

Le vent venu des prés est nué d'éphémères...

Les rouets sans repos chantent aux seuils des portes, Vibrants et doux et comme en mémoires d'abeilles, Et les métiers subtils de soie ourdie moquent Les blancs vols prisonniers dont ils captent les ailes ;

Le vent s'irrite et rit en les manteaux troués Parle vieux mal de vivre aux destins de misère; Les papillons se prennent aux rets des rouets Et le soir tombe sur la Ville sage et claire

En papillons mourant aux tresses des fileuses, El l'étoile se double au flot de la fontaine.

Pour qui tissent-elles ainsi la laine neuve

Puisqu'aux trous des manteaux en loques la chair saigne ?

Triste Ville où le Pèlerin se passionne Aux doux visages apparus à la fenêtre ! Ses sandales traînent les feuilles de l'automne Sur les pavés que frappe son bâton de hêtre.

Les fileuses d'été qui riaient sur les portes Ont suspendu le chanvre à la poutre de l'âtre Et pensent d'agneaux nés de mères qui sont mortes Et comme eux se blottir au manteau du bon pâtre.

Derrière le gel clair de la vitre que gerce

La brume où les feuilles sont des oiseaux légers,

Elles regardent à travers toute l'averse

La ville comme une âme ouverte aux étrangers ;

Et par delà l'exil glauque des verres pâles, Gomme au fond d'un songe qui les garde captives,

Les faces apparaissent aux croisées des salles Où l'ombre monte du parquet jusqu'aux solives.

Le givre arborisé, fougères et lianes, Forêt prise au cristal d'un lac qui la simule, Fait d'elles comme des songes de Vivianes Qui regardent passer l'Errant au crépuscule.

Ah toutes ! donnez-lui la paix des bonnes lèvres

Et le sommeil parmi les cheveux et l'espoir

Et la robe tissée à bien dormir ses fièvres,

Pour que son pur tombeau lui soit doux quelque soir.

Elle habite, cette Ame, à l'orient des villes, Près du fleuve désert où boivent les oiseaux. La mousse ronge la maison aux murs stériles Où se tord un cep nu sans pampres ni fruits beaux.

Elle a marché suivant le héron ou l'aronde Qui sur les prés d'avril et les marais d'automne

Passe et repasse et qu'un caillou de quelque ù-^z^iii Décime et qui saigne sur le jonc qui frissonne.

Le soir a tressailli de son sanglot nocturne

Au retour morne après tant d'espoirs et d'aurores,

Elle s'attarde assise à son seuil taciturne

Si passe un bruit de pas, d'armes ou de mandores.

Ah ! le fleuve est désert le long des routes pâles Et la porte est ouverte à qui n'est pas venu Aux pierres du chemin dans l'usé des sandales Et quelque rose en feu fleurie au bâton nu !

Ah ! comme on l'a cherché par le val et les landes. Comme cette âme fut pareille à quelque oiseau 1 Et la triste maison sans treille ni guirlande Crispe à son âtre noir la harde et le manteau.

Les grands chars sont entrés dans la forêt sonore Où les essieux frôlaient les talus en fleurs, Sur le bord du ruisseau tiède d'un ciel d'aurore J'ai cherché des perles rares et des fleurs.

Les grands chars sont entrés sans moi dans le bois d'ombre

Perdus à jamais au détour des chemins,

Et le doux flot contait des choses à mon ombre

Et j'ai ce soir des trésors à pleines mains,

Le rire des essieux entravés de guirlandes, Les mules d'amble aux sabots fourrés de soie, Et les Dames tordant entre elles des guirlandes, Et les éclats des fouets tressés de soie.

Tout le cortège des Sœurs blondes et des Frères Avec qui j'ai franchi les fleuves, les prés. Et les monts où les gemmes jaillissaient des pierres Sous les pas des chevaux hâtés vers les prés

Entra dans la forêt merveilleuse et magique, Où les fleurs des talus frôlaient les essieux, Et j'erre seul parmi le soir, riche et magique, Les doigts embrasés de joyaux précieux.

Je ne franchirai pas la borne des lisières Pour joindre les chars perdus parmi les arbres ; Les chevaux dételés hennissent aux lisières Troublant les nids de pie a., sommet des arbres.

VU

Le parquet clair frappé de quelque haut cothurne, La guirlande ondulante au vent d'un geste prompt, La ride hilare à la bouche du mascaron, L'héroïne riant au héros taciturne,

L'emphase langoureuse et la lampe nocturne. Pâle Psyché que tes sœurs pâles haïront ! Tout préambule de prologue s'interrompt Et le manteau se drape au socle nu de l'urne.

La chevelure est éparse, jadis torsade,

Et la vie exaltée et folle qui parade

A travers ses fards morts sanglote le cri vrai,

Le cœur bat comme un oiseau blessé qui s'affole Et voici, de la gaine et du coffret ferré, Luire dans l'ombre, enfin I rÉpce et la Fiole.

L'éclair mystérieux qui déchire le soir — Signe funèbre parmi la nuée étrange.

Geste muet et tors de quelqu'un qui se venge Délégua par l'exemple, à TÉpée, un devoir.

Une toxique flore aux murs du vieux manoir Crispe ses griffes en la pierre qu'elle mange Et la tige et la fleur ont fourni le mélange Qui d'un mal terne et froid ronge le verre noir.

Main tueuse que voue une annulaire opale I

Le cristal du goulot brûle la lèvre pâle

Et le flacon se brise aux dents qui l'ont mordu,

Et si ces deux Vivants maintenant sont des Ombres, Qu'au moins le sang vivace et par la terre bu Fleurisse à leur tombeau l'ardeur des roses sombres.

C'est l'aventure impérieuse des printemps Par qui d'un double amour en deux des cœurs s'éveille Un songe à qui quelque autre songe s'appareille, Concordance des accordailles dans le Temps,

C'est l'aventure de toujours et de longtemps Et les regards rôdeurs en piqûres d'abeille ; La grappe lourde ploie en entrelacs de treille Et voici chanceler les rires éclatants.

Le soir est violet sur les Bois, et la Mer Expire en diamants d'écume un sel amer, Et l'Amour exalté brûla haute sa flamme.

La nuit morne pleut comme un blessé saignerait, Tout est mort et tu sais maintenant, ô mon Ame, La vieille histoire et le tombeau dans la forêt.

Viens endormir encor ces songes monotones, O vent triste, oiseau mystérieux de l'hiver 1 Songes que n'ont vaincu par l'amour et la chair Les bouches fructueuses des grasses Pomones Ni le rire en éclat aux conques de la mer.

La seule voix, la voix précieuse

A passé le long du rivage.

En l'aurore ou le soir, au large,

Sans qu'abordât jamais la barque au mat d'yeuse.

Et j'entendais pleurer les rames sur la mer

Et les oiseaux frôler les voiles

Et j'attendais sa face en ses cheveux sur le ciel clair

Et l'été doux pleuvait d'étoiles.

Je n'ai pas connu ton visage d'aurore ou de soir,

Jamais tu n'es montée à la proue, ô Sœur,

Pour montrer que ta voix aérait sœur de ta doi^ceur

Et pour voir

Le pays de châteaux et de dunes

Derrière qui sombrent, une à une, les lunes,

La vieille terre que tu côtoies

Où mon âme attendait ta venue au pavois.

Doux vent, apporte-moi de la Mer et des Iles L'écho de ta voix douce aux soirs de mers et d'or, Doux vent, apporte-moi comme un oiseau du Nord Quelque rameau fleuri pour mes jattes d'argile ;

Doux vent, chasse du fouet de tes lames montantes Celles qui dansent sur la plage et dans le bois, Et brise aux durs rochers qu'offensent d'autres voix Le stérile rire des conques éclatantes ;

Doux vent, sois ma tristesse et mon âme chagrine Et mon songe courbé sur un âtre sans or. Sois le doux oiseau blessé que sur sa poitrine Berçaient les nuits d'Hamlet en ses châteaux du Nord.

Par delà les fleuves taris Fabuleusement anonymes Gesticule aux jardins fleuris Le jeu sans parole des mimes.

Des évantails et des épées,

Des saints et des préambules

Et des lèvres de priapées

En des teints blancs de crépuscules,

Le long des fleuves innomés Au jardin de désuétude Où dans refî*euillement des Mais Le thyrse de l'an se dénude,

En robes follement flories De rosaces pour la chimère Où se cachent des pierreries Dont la gloire éteinte s'altère,

L'aphone parade des mimes Par groupes impairs évolue En masques de fards anonymes Un rite de fable perdue.

Page 1