LE SONGE DE LA FORET
Bois magique qui fleuris de roses la colline La descente éblouie aux plaines des collines!
Les Enfants en rond chantaienttes printemps dans leurs rondes Et ton laurier magique et la Dame et tes roses, Et les Filles mêlaient parmi leurs tresses blondes Le geste d'y piquer ton laurier et tes roses.
Et les garçons chantaient la Dame merveilleuse Et les filles jouaient la Dame merveilleuse I
Les jeunes hommes, le soir^ près de la Fontaine Parlaient si bas de ton mystère comme en rêve,
Disant : la Dame merveilleuse, là, prélève Les lauriers dont se laure sa natte hautaine, En couronne, et ses mains qu'annèlentles opales Scellent en sa robe des bouquets de roses pâles Et peignent ses cheveux où meurent en couronnes La jacée et les jacinthes et l'anémone...
Et quelques-uns pleuraient encor la terreur vaine D'avoir par les chemins marché vers ton mystère. En l'aurore ou par la lune de nuit stellaire, Et d'avoir reculé d'épouvante sacrilège A s'introduire au mystère de ton silence.
Les chevaliers, à l'heure où leur sieste s'allège
A fourbir et le casque et le glaive et la lance,
Racontaient leur passage en la forêt magique,
Et, cécité fatale et morne des visières.
Disaient n'avoir rien vu dans la forêt magique.
Sinon de grands cerfs roux comme un automne mort
Aux branches du hallier heurter leurs cornes d'or
Et longuement bramer en arrêt aux lisières,
Et des avrils neiger au lac qu'elle recèle
Dormant de fleurs et d'eau parmi les joutes d'ailes,
Lacs où vers l'aube choient des Étoiles aventurières,
Et de la Dame merveilleuse
N'avoir vu ni la robe ni les couronnes merveilleuses!
D'autres, partis. Pèlerins doux, vers la Colline Et le magique Bois qui sacre la colline Et vers l'ombre où leur ombre vague s'est perdue, Disparurent pendant des ans et des années; L'herbe d'oubli poussa dans leurs maisons désertes, Le vent aux trous des serrures pleura la clef perdue, Et la cloche au clocher parles aubes désertes, Les appela pendant des ans et des années.
Ils revinrent comme éblouis d'un rêve mort Et comme si dans la Forêt ils étaient morts, N'ayant plus au sortir retrouvé que leur ombre, Et très doux ils erraient jusques au crépuscule. Et, s'asseyant le soir au seuil usé des portes, En des flûtes lentes, les doigts sur les trous d'ombre Où semblaient s'infiltrer l'ombre et le crépuscule, Ils jouaient en leur âme à des étoiles mortes.
Quelqu'un chantait dans la Forêt, parmi le soir, A la Dame de sa folie et de son espoir :
Quand vous prîtes mes mains entre vos mains pâles,
En le bleu mort
De leurs opales,
Mon âme fascinée a \u des lacs de mort,
Et dans le bois bleui d'ombre glauque aux opales
D'eau morte, d'eau miraculeuse et végétale
De fleurs flottantes où le silence dort,
J'entendis sur l'étang chanter votre oiseau d'or.
Le bois clair se gemma de voix de pierreries.
De voix de diamants, de voix de rubis, de voix de saphir,
Et le chant s'exhala plus riche à se fleurir
Et l'Oiseau semblait crier des pierreries.
Et j'entendis longtemps ainsi votre Oiseau d'or
Au fond de mon âme.
L'oiseau qui buvait, ô Dame,
Aux lacs glauques de vos opales de mort.
Puisqu'en mon rêve s'exagère Le bois magique pour exclure De tout horizon d'autre terre Cette âme folle d'aventure...
Puisque la forêt multiplie Le piège tors de ses guirlandes Afin qu'en son ombre j'oublie Mon ombre en route sur les landes.
Puisque le charme a capté l'âme Si folle jadis d'aventure Au bois où l'accueille la Dame De doux sourire et d'aventure..»
Le chant gemmai de l'oiseau d'or aux étangs glauques Fifre un ultime et clair diamant en les roses Dont brûle tout le bois d'une ardeur qui sufToque.
Et la Dame se plut de rire emmi les roses I
Le jeu gemmai de l'oiseau bleu disperse et flûte
Une suprême opale opaline et pâlie
Où bleuit comme un reflet mort de lune occulte,
Et la Dame en tristesse a cueilli l'ancoliel
Nous chercherons, Dame, les gemmes merveilleuses Dans l'eau, la roseraie et les herbes fleuries Où gît éparse la trouvaille merveilleuse.
Le Bois crépusculaire abonde en pierreries I
Côte à côte parmi les roses où les pointes De tes seins ont rougi leur éveil rubescent Un blanc frisson d'aurore étire nos chairs jointes, Quel rêve triste ou bon a pourpré là son sangl
Es-tu les routes d'or ou les sentiers immondes? La grande Nuit fatale a bercé nos sommeils, Un songe m'a roulé par des ans et des mondes A travers l'ombre étrange et la mort des soleils.
Ton amour est profond comme la forêt morne Malgré ses roses et ton rire et tes oiseaux Et la traîne de tes robes où la licorne Écrasait des rubis au bris de ses sabots;
Tes baisers sont plus doux que les grappes d'automnes
Et mûrs de ton attente éternelle, et tes yeux
On vu la renaissance et la mort monotones
Des Phénix, tour à tour, leurs fils et leurs aïeux;
Tes seins aigus sont nus comme ceux d'une mère, Leur défaite de soie est toute là, et nu Ton corps dont j'ai tué peut-être la chimère Par la robe arrachée au mystère qu'il euti
Le Dormeur du mystère de la Forêt dit à la Dame
Qui dormait nue en ses cheveux, auprès de lui, dit à la Dame
« Regarde vers l'orée et l'aurore Par la trouée ouverte en le bois, Mon rêve rêvera de ta voix ; Que vois-tu par delà la forêt et l'aurore?
a Tourne-toi vers Torée et souris à l'aurore, A demi soulevée éblouie et divine Ecarte d'un lent geste étrange et vague encore Les hautes roses dont l'herbe en fleurs te domine.
« L'écho des jours perdus est mort en ma mémoire Et mon passé natal est vague comme un songe, Tes cheveux sur mes yeux mi-clos et sans mémoire Mêlent leur cendre éparse aux tresses de mon songe. »
— « Je vois là-bas des plaines claires vers un fleuve Où sont des îles d'ombre et des roseaux fleuris, Un fleuve ralenti de sables et d'iris, Et la plaine est déclive et meut jusques au fleuve La houle des blés mûrs versés d'épis prospères Et prompts à résurgir quand le vent a passé Sur les fleurs de la rive et la moisson des terres Avec les vols chanteurs qu'il emporte et disperse.
« Et plus loin par delà le fleuve prélassé
Dans l'éveil ébloui des prés verts qu'il traverse,
Voici des bois d'aurore où chantent des fontaines...
« Et par delà les prés et le fleuve et les plaines
Et l'or des vergers roux par d'antiques soleils
Qui mûrirent l'abondance des fruits vermeils,
Et les jardins joyeux de marbres et de roses
Où des enfants cueillent des grappes sur les treilles
Et dansent parmi les pourpris et les abeilles,
Monte un songe de Ville au fond des brumes roses. »
— « Je sais les doux enfants à rire aux beaux jardins Et leur rire était jadis sur mes lèvres et dans mon ame, Et ces matins
Ivres de danser parmi les abeilles sont dans mon âme
Qui fut là puérile emmi les beaux jardins,
Et mon heure mordit aux grappes mûres
Par qui rit aux lèvres une pourpre sans blessures.
a Ces choses de jadis dont nous portons la mort
En l'éternelle crypte albe d'une aube blême
De notre âme, partiel tombeau d'elle-même,
Sont tristes et douces, et pourtant regarde encore, »
— « Je vois la Ville et ses trois portes sur la plaine
Et les Palais comme en un rêve et la terrasse
Où l'on s'assemble au soir pour y filer la laine,
Et les places, les carrefours et la fontaine
Où peut boire selon sa soif quiconque passe
Et préfère l'eau vive au vin inébriant;
Et cette ville est douce ainsi vers l'Orient
Parmi les vergers roux dont il est embaumé.
Hélas ! des seuils furtifs, où sur les portes peintes
Rit quelque obscène masque équivoque et grimé.
Chassant leurs doux Amants qui pleurent leurs étreintes
Au simulacre dont elles sont un mensonge^
Des femmes, dont la lèvre interloque et prolonge,
Par le rire fardé de sa mauvaise joie Où passe le rictus sculpté du masque obscène, Le remords qu'ils iront laver à la fontaine Des baisers de hasard que leur âme larmoie, Sont en l'aube debout sur les marches fatales î
a Et la ville alentour sommeille et semble morte, d
— a Je sais cette folie étrange et les lèvres pâles De l'eau froide et lustrale où le fard est resté,
Le mauvais nous-méme qui rit en masque à la porte Et que nous oublions, hélas, avoir étél
« Par la trouée ouverte en le bois^ Sœur, regarde Vers l'orée et là-bas regarde... »
— «Par les portes ouvertes grandes sur la plaine Où ruisselle en midis le soleil et sa joie
Les Chevaliers sortent et marchent vers la plaine, Et la Ville est en fête de palmes et de soie, Et la Ville est en fête de cloches et de cris,
POÈMES ANCIENS ET ROMANESQUES lOo
a Et la Ville et la Terre et le Ciel sont fleuris 1
« Les chevaux harnachés d'argent et d'écarlate, Blasonnés d'écussons et la pointe au frontail Et la crinière pendante tressée en natte, En un cabrement clair de housses et d'émail, Viennent, tenus en mains par des pages alertes. Laissant jusqu'en l'herbe traîner leurs manches vertes.
« Des pennons de sinople écartelés d'azur Affrontent sur leurs champs le Dragon et la Guivre; Des baladins heurtent des cymbales de cuivre Larges comme un soleil au mois du maïs mûr.
« Les Chevaliers sont d'or et graves dans la fête Exultante de palmes, de cloches et de cris, Et sur leurs écus clairs se contourne la Bête Qu'ils vaincront de l'Épée aux beaux combats fleuris Des fleurs qu'offrent les Princesses et les Captives En quelque tour de marbre emmi les marais noirs.
« Et l'or de leur armure est déjà l'or des soirs Cuivrant le prompt retour de leurs quêtes votives :
106 POÈiMES, lSr>7-l£92
« Et les Uns vers la Terre où pleure dans la nuit L'unanime sanglot de tous les misérables S'en vont où le destin de leur glaive ne luit.
« Les Autres aux vaisseaux à l'ancre dans les sables S'embarquent sur la Mer et vers les Outremers Et leurs pennons flottent auvent comme des voiles;
« Ils iront tous ainsi vers de bonnes Etoiles Vers l'aventure et l'inconnu des sorts divers
a N'étais-tu pas, étant des Sûrs et des Fidèles, Gimé de la chimère ardente et casqué d'ailes? »
— -c'Les tours en les marais étaient vides comme destomloos
Et les Princesses mortes depuis des ans et des années !
Les Rouets, les Pleurs, les Colombes
S'étaient tus, s'étaient taris, s'étaient données
A ceux qui passèrent avant nous, à ceux d'alors
Qui vinrent avec des lances et des cors
Dont l'accord se prolonge encoren les Années 1
a La fange des étangs où nous nous enlisâmes
A nos armures d'or sécha glauque et livide,
Et nous allions comme vêtus de squames,
Errants hybrides,
Etant nous-mêmes l'hydre
Qu'il aurait fallu vaincre aux étangs de nos âmes.
a Le carrefour et la traverse Furent ambigus et menteurs, Les poteaux fourbes et fauteurs Et la mendiante diverse.
a Les Bêtes des écus nous mordirent dans l'ombre, Et, dans l'ombre,
Le Dragon et la Guivre à nos pennons de soie Se lacérèrent des dents et des griffes, un soir, Et le vol de chimère au casque qu'elle éploie En ailes s'envola, brusque, dans le vent noir Qui soufflait par la Nuit effrayante et farouche.
a Un oubli des serments bu dans quelque Léthé D'imméraoire coupable et de fatalité Rua nos hordes de colères et de proie Et la Terre saigna du passage farouche.
« Galops éperdus par les chemins
Eclaboussés de sang et de fange,
Galops, crinières à pleines mains.
Par le soir triste et par l'aube étrange,
Pavé des ponts sonnant dans la nuit,
Portes de ville au heurt du pommeau,
Chair râlant de blessure et d'amour dans la nuit
Et les éveils de vierges au heurt du pommeau.
« Avoir été celui qui vint
Pour être celui qui délivre,
0 honte, avoir aimé le sang et le vin
Et sonné dans le cor comme boit un homme ivre.
« Regarde, ô Sœur, par delà
La Forêt si la Ville est toujours là? »
— a Là-bas, en le recul profond du crépuscule, La Ville est violette de brume, décor De mystère, de silence et de crépuscule. Evanoui parmi de l'ombre en un peu d'or Qui s'efface aux dômes de cendre et d'hyacinthe,
« Et la Ville en le soir est grave et presque sainte.
« Très doux et leurs pieds nus sur les chemins déserts, Très lents et leurs pieds nus aux cailloux meurtriers, Les pèlerins vont deux à deux appariés Gomme les hâleurs noirs le long des fleuves clairs.
« Leur dextre est prompte aux hauts saluts qui font fleurir
Aux cœurs bons le désir de partir avec eux
Vers quelque sépulcre en la marche d'un Ophyr
Et vers le carrefour où siège le Lépreux
Qui tend sa main de plaie à l'étranger qui passe.
« Ils n'ont ni bourdon, ni coquille, ni sandale; Ils ignorent le lieu, le pays et la place Et partent sans levier pour disjoindre la dalle Et pour guides, hélas ! ni TAnge ni l'Etoile.
« En la foi seule, ayant pleuré les agonies,
La mort du songe et les tristesses infinies,
Qu'il est beau de marcher ainsi sous les Etoiles ! »
— « J'entends au fond de ma mémoire Marcher les Pèlerins dans la campagne noire.
« N'allions-nous pas le long d'un fleuve, le jour mort Et toute cloche tue, avec nos rêves des jours d'alors, Nos rêves vains comme les cloches d'alors Pour qui le ciel fut sans écho et sans mémoire?
« Vers un soir nous avons gravi la colline Etnospiedsnus saignaientparmi les roses du Bois magique. Ah! savions-nous que la forêt fût magique Et que la Dame y vécût sur la colline ? »
— « La nuit est là, toi qui rêvais à ma parole L'aurore et les midis et les doux crépuscules Par qui ton âme fut sage, enivrée, ou folle, O ton âme de tous mensonges la crédule.
« La nuit est là, comme l'oubli, compacte et sombre,
Et comme le passé la Nuit est là, muette;
La plaine vers la Ville est de l'ombre et de l'ombre,
« Je ne vois plus ni pèlerin, ni rouge fête.
Les grands chevaliers d'or sont partis vers la mer,
Les enfants aux jardins ne cueillent plus les roses
Et les hommes ne pleurent plus les tristes choses Et la ténèbre est là sur l'âme et sur la chair.
« Très loin I et comme en songe et par delà la vie.
Près des fontaines sanglotant comme des femmes,
Chœur occulte, soupir, labiale survie
De la voix éphémère et des dolentes âmes,
Voici chanter là-bas aux lèvres sans visages.
Dans la nuit, écho défailli d âmes et d'âges,
De claires flûtes aux trous d'ombre parmi l'ombre.
— « Mon rêve qui fut toi fleurit en tes mains pâles
Qui cueillaient tour à tour la rose et l'ancolie
Du mensonge changeant de leurs leurres d'opales;
« Le millième fou de l'antique Folie, Moi le Sage éperdu de l'antique Sagesse, L'Errant qu'un vœu de dur destin pourchasse et lie. Moi le Pauvre afî*amé de toute la largesse I
« Je suis venu vers toi pour une heure éphémère Où je fus l'hôte de ta magie éternelle,
Toi le Songe, toi l'Opale, toi la Chimère Vers qui d'autres iront comme j'allai vers elle.
« Et la forêt redeviendra la forêt morne Sans vestiges pour moi de rires et d'oiseaux; En ta robe j'entends piétiner la licorne Qui brise les rubis au bris de ses sabots.
a L'ombre immense dont ton silence est le mystère Reprend ton rire épars en son écho natal; Jusqu'à l'heure où viendra quelqu'un qui soit mon frère Dors en tes grottes d'or, de fleurs et de cristal.
a Et je redescendrai la colline sans roses Vers la Ville endormie et le fleuve sonore Et j'irai m'accouder près des fontaines closes Au mur où les roseaux frissonnent de l'aurore.
« Sur les flûtes si merveilleuses qu'elles semblent Egrener des opales et des améthystes, Soupir de voix qui pleure et de lèvres qui tremblent, Sur les flûtes qui sont un peu des âmes tristes,
« Je chanterai vers l'ombre et les étoiles mortes Jusqu'à l'aube où bleuit Topale du lac mort Ce qu'aux Étoiles de jadis et qui sont mortes En le magique Bois chanta cet oiseau d'or! »