UNE COUR
Lee étrangers n'y viennent pas. Klle est à nous.
Ceux qui passent devant la porte n'aperçoivent
Qu'un peu de sa clarté, comme au bout d'un tunnel.
Pour la connaître, il ne suffît pas de la voir,
Distraitement, par une fente des rideaux.
Ni de s'être accoudé, en regardant les murs
Qui l'entourent et lui mesurent la lumière :
Mais il faut un séjour profond et patient.
Il faut avoir vécu des années auprès d'elle.
Il faut avoir dormi, mangé, vieilli, souffert.
Rêvé, pendant des jours, des nuits, à ses côtés ;
11 faut avoir appris à distinguer les heures
Rien qu'aux échos et aux reflets qu'elle recueille,
Car la saison s'y peint aux pierres et aux vitres
Et tous les bruits d'ailleurs y viennent pour mourir.
Elle est comme une dimension de mon âme ;
Elle est, pour mes regards, comme un ciel plus certain
L'ouragan peut fondre sur elle, et retourner
La couche d'air léger qui Hotte à sa surface ;
Les neiges de l'hiver peuvent lui mettre un masque
En étouffant sa voix domestique et timide ;
Le soleil, la mêler à l'espace anonyme ;
L'émeute de la rue, ou la fête qui passe
Envahir son secret et profaner son calme :
Quelque chose au fond d'elle demeure, ou j'éprouve
Le retentissement de ma propi-e parole,
Et l'élan de ma joie, et le poids fie mes larmes.
Et la solidité du monde autour de moi.
Songes muets derrière les vitres serviles ;
Bouches au bord du jour; âmes impatientes
Que le corps emprisonne, et qui suivez de loin
L'évasion sans fin de toutes les fumées ;
0 chansons en été, du fond des pièces claires ;
Odeur neuve de l'eau par les matins d'avril ;
•leux d'enfants dans des coins abandonnés et riches ;
Rama^'^es sans oiseaux et sans nids, que ni'apportent,
Avec l'illusion d'arbres qui seraient là.
Les souftles réguliers qui planeiiL sur la ville ;
Cri des trains, comme un flot qui me berce le cœur ;
Doux entrecroisement des voix quotidiennes
Que l'on aime, sans écouter ce qu'elles disent ;
Vies en face de moi, où se mire la mienne,
Stable couroinie autour d'un peu d'espace gris ;
Gestes que j'entrevois, asservis à une heure,
A laquelle je sens que j'obéis moi-même ; O silences tardifs, par les chaudes soirées, Quand, la besog^ne faite et la lumière éteinte. On vient, à la fenêtre ouverte obscurément, Le coudejsur la nuit, rêver un peu pour soi, Tandis que, de son aile unique et transparente, Vole le lon«( des toits la gri-aine de l'érable : Vous laissez de votre âme à cette cour étroite, Havre silencieux, plein d'écume et d'épaves, Sillonné de vaisseaux sans mâts et sans sillage. Et dont les quais déserts voient partir sans retour Le désir que je lance au front de chaque jour !
Elle garde une part de ma vie écoulée,
Certains de mes regards que n*a surpris personne.
Des aveux lourds qui n'ont pas été plus loin quelle
Et c'est pourquoi ce soir, où l'air inattendu
Me rappelle soudain d'anciennes matinées,
11 me plaira d'offrir en propos à mon rêve
Cette feuille, arrachée aux branches de septembre
Par le vent qui vint la jeter, comme pour moi,
Tout près de ma fenêtre, au revers de ce toit.
Dans un coin sombre où seul il pourra la rejirendre.
so^î^^':I^s
Quelqu'un vient d'éteindre I.i 1;um|)c.
Une main a bordé mon lit.
« Dors, tu n'as plus besoin de rien? » Et des pas ont quitté la chambre.
Il ne ni'arrive plus du nu)nde Qu'un lointain murmure atnorli, l']l cette lueur domestique Qui filtre el souIVre à travers l'cunbre.
litrangerau teuips et au\ loiines.
Distant de tout et de moi-même, Je sommeille au bord de ma vie Qui s'étend comme une eau muette.
Il ne me reste du passé Qu'un immense souvenir pâle ; Mon âme est pareille à la lïannne Qui ut* peul plus s'enraciner.
Un cœur bat loul au loiid de iTK)i ; Mon sonj^c indécis el lassé Se laisse à l'infini bercer Par le sifUement du silence.
Où étais-je ? On j)arle. .récouie P^n sourianl le bruit discret Des paroles et des couverts, 0 demi-mort, que tu es douce I
Tu dors. J'ai fermé les rideaux de la fenêtre,
Puis je suis revenu m'asseoir à ton chevet.
Un peu de jour déteint subsiste çà et là
Gomme un reste de lait dans un vase vidé.
Aucun bruit du dehors ne m'atteint, mais je sens
Que le temps, dont la chambre est pleine jusqu'aux bords,
S'échappe par une imperceptible fêlure ;
Et ton sommeil dég'ag'e un silence si lourd
Que l'air me manque et que soudain je voudrais fuir.
Cependant je demeure ici, la bouche sèche.
Avec ma vie entière en rougeur h mes joues.
Un homiiic déjà vieux te reg^arde dormir.
Un homme vieux, un homme pauvre, car tes doigls
N'ont pas encor touché pour la première fois
Ces choses que je nomme aujourd'hui sans amour
Et qui sont loin de moi puisque je les connais.
Je la voulais pour moi, cette heure, et j'acceptais
Que les heures d'après me fussent comptées double,
Mais elle passe, et lu continues de dormir.
Et je sais que j'aurai vieilli en un seul jour
De tous ceux que je n'ai pas comptés jusqu'ici.
Les objets ont comme une suprême attitude :
Une porte entrouverte, une chaise inutile.
Un désarroi qui me paraît définitif.
Annoncent des départs accomplis ou prochains.
Mais tout est oublié, car voici que tu bouges :
Tu vas ouvrir les yeux et je te sourirai :
Je te conduirai par la main en te parlant.
Je te prendrai dans mes bras ou sur mes j^enoux,
l^t je te nommerai ces choses inconnues.
Le monde est beau quand on le montre à un eiilanl.
Tu verras la maison, les chevaux, la pendule,
L'air, le soleil, le robinet et l'escalier,
Et ce qu'on mange, et ce qu'on boit, et ce qui brille.
Et ce qui chante. Tout le reste est dans les livres...
Mais il est tard, tu dors toujours et la nuit vient.