DURETÉ
Le jour est gris comme un vieux linge. 11 me semble que, peu à peu.
Le monde, la ville, les hommes Et les objets d'ici se retirent de moi.
.L'éloignement qui nous sépare Grandit de minute en minute Ainsi qu'une grève au reflux, Et mon âme reprend une forme en séchant.
Des moineaux volent dans la cour Close de murs et de fenêtres, Mais leurs pépiements solitaires Me reculent encor dans l'exil oij je suis.
Pourquoi ramasser ces débris, Epars sur un rivage nu ?
Loin de moi, passé, souvenirs.
Tiédeur des draps où l'on a trop longtemps dormi !
Soudaine soif de pureté !
Splendeur du soleil sur la glace l Immobiles flots des labours ! Route, dont la tempête a déchaussé les pierres !
Je savoure la dure joie De retrouver en chaque chose Sa résistance et son contour Et d'exister solidement dans mefl limites.
HIVKR
Tout Télé s'est passé sans que j aie pu sourire. L'été, c'était hier; mais hier a vieilli, Hier est vieux, puisque je m'en souviens déjà. Voici l'hiver, les longues nuits dont j'ai si peur. Sachant que mon sommeil ne leur suffira pas. Afin d'être moins seul, je me force à sentir L'odeur du bois trop vert et de la mauvaise licrLe, Qu'on brûle quelque pari dans des villages bas Oij des sabots mouillés sonnent la fin du jour. Les trains sifflent aussi, mais la fenêtre est close. Trop lourde désormais pour se mêler au monde. Mon âme s'est tassée ici, loin de la porte, Et devient étrangère à tout, malgré l'amour Qui s'enfle dans ma gorge et qui voudrait crier. Personne ne saura que je souffre, pas même L'ombre qui me tourmente et demeure aux écoutes. Oh ! ma jeunesse hors de moi ! Tu n'es plus faite Que d'éclats dispersés et d'objets disparates Qui n'ont plus d'àme, à force de changer de place : Un filet d'or presque effacé sur une chaise,
L'u caniel, d'autres choses encor... les dépouilles
D*uii souverain déchu qui erre en son palais.
Mais taisons-nous, et plus de ces lâches regards 1
La nuit vient vite î il faul que ma seule présence
Soit le flambeau secret où dure la lumière,
Et que mon cœur me serve à prolonger l'été.
Je me suffis avec plus d'orgueil que de joie.
Car si la plaine manque à ma joie étoufîée.
Il reste la hauteur à mon orgueil debout.
Prêt à l'hiver, voici que je l'attends sans lampe,
Afin de mieux le voir quand il viendra régner
Sur l'espace vacant dont j'ai fait un désert,
En repliant autour de moi, comme une armée.
Mon âme qu'entretient le cri de ma misère.
Et que rien ne pourra surprendre, ni le froid
Qui attaque de biais, ni le vent qui murmure
Comme un peuple affamé, prisonnier de la rue,
Ni la tempête qui enfonce entre les murs
Comme un coin dans du bois, ses membres ; ni surtout
L'ennui familier qui grimpe à mes genoux
Et la douleur qui me sourit, en robe simple ; —
Car je vois, à travers ces cloisons illusoires,
De petits corps coagulés au creux des lits,
Autour des tables, sur les chaises ; j'accompagne
Le long des murs d'un cimetière ou d'un hospice,
Dans une rue humide et que le soir fait borgne.
Des pas que tire à soi une lumière humaine ;
Je sais enfin que si j'entrais dans cette chambre.
Dont un bras tout à l'heure écartait le» rideaux, Et où, malgré la nuit, nulle lueur ne veille, Mes yeux sans tâtonner, pourraient apercevoir, Dans l'angle le plus sombre et le plus reculé. Sourd au monde, immobile et retenant son souffle. Un couple furieux qui s'aime sans parler.
ISOI.EMENT
Que m'importent le son, la i'ormc, la couleur,
La beauté qui me cache, en dansant, les abîmes !
Je ne perçois l'objet que dans sa pesanteur,
Et moi-même, mon poids me fixe : de ces murs,
Je ne vois que la bande à hauteur de mon front.
Depuis longtemps déjà mes re^^ards Tonl ternie
Et creusée, autant que les pas creusent les marches :
C'est un sillon que je puis sentir sous le doigt,
L'ornière où, malg-ré moi, mes yeux glissent et roulent,
La rue, où, quatre fois le jour, passe la foule.
Je demeure immobile au bord d'un vide où règne
La force solitaire et secrète du poids.
Sans témoin que mon corps devenu tout moi-même.
L'air ne circule plus ! Je sais que pas un souffle Ne viendra déranger les rideaux ; j'ai perdu Jusqu'au désir de regarder par la fenêtre
Si la ville est toujours vivante auprès de moi.
Aucune âme n'est là pour remplacer la mienne,
Car ces objets auxquels je ne toucherai point,
N'ont pas pu prolong^er la présence des mains,
Et me voici devant un chaos qui commence.
Combien d'heures cncor restera-t-il à terre
Ce morceau de papier tombé je ne sais quand?
Suis-je un enfant ou suis-je un homme ? Ce silence
Est-il ce qui subsiste après ma déchéance
Ou la virginité du futur que j'attends?
Le temps a traversé l'appartement désert
Pour se loger dans cette pièce où il se tait.
Plus de voix au dessus de moi ni au dessous.
Sommeil partout. Un tuyau d'eau rend un son d'orgue.
Le silence qui suit paraît plus vaste encore :
Ainsi le voyageur trouve l'ombre plus noire.
Quand, refermant sur soi la porte de l'auberge,
Il s'aveugle à l'éclair de la lampe, et repart
Sur un chemin dont il n'aperçoit plus les bords.
La maison s'accroît de son vide qui m'isole.
L'âme finit au crâne ou s'est enfuie au loin.
Je me sens appauvri par le sommeil des autres
Qui suinte à travers les cloisons et finit
Par envahir ma chambre où il monte sans bruit.
Sans recul, comme l'eau dans un bateau qui sombre.
Il suffirait, pour adoucir ma solitude,
D'un seul de ces millions de mots quotidiens
Que l'on prononce en signe de communion ;
Si quelqu'un montait l'escaliei' en ce moment, Je crois que j'ouvrirais ma porte pour le voir. Mais je sais que nul ne viendra ! Je suis si seul Que le bruit de mon cœur me devient étranger..
Cependant tout a^^it, tout se meut. Les vents soufflent ;
La terre tourne et la mer s'enlle sous la lune ;
Partout une surface impassible recouvre
Un j^rand travail muet qui ne la ride pas.
Des tourbillons que je ne peux voir ni entendre
Font la solidité de tout ce que je touche,
Et celle de mon corps qui ne m'appartient plus.
I^e moindre des objets est monstrueux de vie.
Seule, mon àme reste inerte dans la nuit,
N'ayant plus d'autre force en soi que sa douleur;
Et tandis que les trains continuent de partir.
Et que leur sifflement vient mourir en caresse
A ma fenêtre, et dans les plis de mes rideaux.
Un jet de cris jaillit du fond de mes ténèbres.
Monte, et soudain se crispe et retombe en sang^lots.