IMMOBILITÉ
Voici que tout ce que j'ai fait est devant moi :
Tous mes actes, debout ensemble, à un appel
Qui ne vient pas de moi, mais de l'heure et du lieu.
Je les subis. Je suis confronté avec eux
Sans remords, sans regret, sans souvenir, sans joie,
Mais dans Tunique émoi que crée une présence.
Ils sont comme des pions quand la partie est faite,
Définitifs, et si je veux les déplacer,
Je sais que mes deux mains n'ont pas à m'obéir ;
Et si je veux crier pour mieux me ressaisir,
Des mots et des sanglots se pressent à la fois
Et bouchent le trou de ma gorge et s'y arrêtent ;
Si je veux seulement me lever, je ressens
Une étreinte partout égale à mon effort
Et qui vêt et qui moule exactement mon corps ;
Même si j'étais assez fort pour me débattre,
Je serais comme un chien qui déchire un chiffon
Kl c[iii pari sau!< ravoii' détruit, récuine au\ dents.
Voici que tout ce que j'ai fait est devant moi.
Cependant je suis jeune et je ruisselle d'âme...
Si j'avais une pomme ici, je la mordrais,
Non point pour la manger, mais pour sentir le jus
Sourdre au bord de l'empreinte en rond de ma morsure.
Il fera bientôt nuit, et les branches sont nues. Chaque objet disparaît dans l'âme qu'il diiluse Et qui tlotte au dessus de lui, avec tendresse, Comme l'exhalaison des rivières, le soir. Bien que tout passe devant moi sans s'arrêter,
m .Te me connais dans la gravité d'une attente :
Car je pressens que des passants et des voitures Kt des maisons dont je devine au loin les toits. Un être va surgir pour venir jusqu'à moi.
P .le le verrai distinctement sous ma paupière
Dans sa direction plus que dans sa figure. Ma vie est assurée en attendant qu'il vienne. Je ferme les rideaux sans allumer la lampe ; Je me laisse eiVacer par l'ombre qui grandit Pour que l'âme soit seule à subsister ici Et que le corps ne participe que des murs.
J'ai mis la ciel" à la scrruie. Je m'aHsieds.
Je suis comble. Le temps est une mer étale
Où ma vie en battant, émeut à peine une onde,
Et devient presque extérieure à la durée.
J'aperçois bien encor des chevaux et des hommes,
Mais ils sont sans volume et gris, pour que mes yeux
Ne retiennent plus d'eux que la chose qui passe.
Et tout à coup voici l'annonce et je me dresse :
Ce bruit de pas sur les cailloux, c'est pour moi seul ;
Ils vont sonner dans un instant sur le palier ;
Ils s'amortissent au tapis de l'escalier ;
Rien n'arrêtera plus leur progrès solennel.
La clé noue, en tournant, un destin révolu.
Une portion de ma durée est à son terme :
Ce qui est arrivé n'importe déjà plus,
Car je suis anxieux de ce qui vient de naître.
Un soir que tu seras très triste, accoude-toi Au dessus de la rue et baignes-y ta face. La rumeur et les voix ne te distrairont pas. Il suffira pour te troubler d'un de ces rires Qui semblent naître à l'heure et dans le lieu fixés D'une joie anonyme et rôdant près du sol.
Alors tu verras battre, en jets brusques et courts.
Et qui, pourtant, évoqueront tout ton passé,
De petits souvenirs que tu croyais perdus :
Certain chemin où marche un enfant qui l'ut toi,
Un vieux grenier ouvert à la pleine campagne,
Ln géranium de pourpre à la crête d'un mur.
Un visage implacable et qui s'avancera
Pour écraser d'un coup vingt ans contre ta face.
Tu penseras aussi à des rues éclairées
Où tu passes souvent, et qui, cette nuit-là,
T'apparaîtront déjà comme ce qui n'est plus.
Tu oublieras ton âge et tu seras penché.
N'attends pas de pleurer ; referme la fcnêlre.
Si, à côté de toi, une femme est assise,
Souris-lui et regarde-la jusqu'au désir.
Et puis va t'en dans une chambre où tu sois seul.
l'uis le coin où l'on rêve, et le mur où la voix
iMonte ainsi qu'une onde nerveuse dans la moelle ;
Fuis les livres à plat sous la lampe baissée,
La vitre où erre le prestige des voyages,
Le lit charnel où tous tes jours viendront linir ;
Cherche la place unique où ces charmes s'annulent :
Et l'âme d'alentour qu'ébranla ta venue.
Poussant tes pas des bourrelets de son remous,
Te hissera enfin sur sa plus haute lame
Pour t'y laisser en témoignage et en offrande :
Alors, joignant les mains sans savoir que tu pries,
N'ayant gardé du corps que la seule stature
Avec le monde pour support, tu seras dieu, Et le meilleur de toi, consacré par toi-même, Tu le posséderas entre tes deux mains jointes.
La vie est ai pesante à mon âme, ce soir,
L'air, si plein de mon deuil et de ma pauvreté,
Que je ne songe plus qu'à ce que j'ai quitté.
Et que, malgré mes yeux qui savent encor voir.
Mes oreilles, entendre, et ma peau, s'amincir
Pour me faire moins seul et plus proche du monde,
Un silence laiteux me sépare de lui.
Mais voici que d'un coin de la chambre s'avance,
•A petits pas, claquant dans des sabots légers,
Le bruit du temps qui me redevient amical.
Je pressens l'heure en moi comme une délivrance.
Et puis, c'est un rayon du dehors sur mes yeux,
Qui me rejoint, pardessus l'ombre, à d'autres hommes,
Et j'adoucis un peu, sans presque le vouloir,
Leur travail ou leurs larmes qu'ils croient solitaires.
Silence actif, et qui tends vers ma plénitude,
Mon immobilité suffit pour te répandre
Jusqu'au fond de la nuit, car je ne veux plus être
Qu'une pointe de flamme aux voûtes du sommeil.
Voici les maraîchers pasHant avec des fruits.
Les chaises çà et là qui gardent nos postures,
Un objet, au hasard, qui rappelle des mains,
Le feu éteint et la cuisine sans servante,
Et le souffle, à travers les murs, de ceux qui dorment ;
Voici les pas tardifs d'un étranger qui rentre
Et que j'aime soudain, et me voici moi-même
Comme un enfant baigné qui sourit à son corps.
I IV. Dehors
DÉPLACKMKNT
J'élais assis. J'étais heureux, coriLeut lie moi. Je travaillais. J'aimais ma table et mon papier. De temps en temps, je regardais avec tendresse Ces objets qu'on ne touche guère que des yeux, Parce qu'un peu de joie chaque jour s'y dépose En une fleur ténue où marqueraient les doigts.
Le monde s'étendait en ordre devant moi.
Il y avait d'abord les astres et leurs lois,
Le soleil ponctuel à l'endroit désigné ;
La terre, que le jour et la nuit se partagent.
Avec ses continents qui compensent ses mers.
Sa ceinture que tisse un voyage sans fin,
Et ses peuples qui, selon l'heure, se relaient.
Je nommais les pays, les villes et les fleuves.
Temples de Bénarès ! Tapis de Samarcande ! •
Ports lointains, pleins d'odeurs et d'hommes inconnus !
\\>us étiez étalés comme sur des ^^ravures.
Et toi, Paris, je t'embrassais, avec tes rues ;
Je les apercevais toutes et successives,
Avec les dômes clairs, et la file des quais,
Le pont de fer au bout, les tonneaux sur la berge,
Et le fleuve ininterrompu !
Tout l'espace était plein ; l'univers, rassemblé Dans le champ de ma vue, étroite et satisfaite,
Qui distinguait en chaque chose Sa forme, sa couleur, et son éloignement.
J'étais assis. Je travaillais.
Me voici soudain inquiet.
Ce mur tout blanc ! Quelle heure est-il ?
Mais surtout quelle heure est passée ?
Que m'a-t-elle pris en silence ?
Je suis si sûr qu'elle est passée,
Que je ne puis rester assis
Davantage, et que je me lève.
Je n'ai rien oublié pourtant.
J'ai fait ce que j'avais à faire.
Quelque chose est vraiment passé :
Je saigne d'une obscure plaie.
Je suis seul auprès d'une lablc desservie.
Un bruit que je n'ai pas entendu me secoue.
Qu'il soit une heure, ou bien six heures, que m'importe
C'est le son d'une heure sans chiffre,
Dont m'effraye l'écho tardif Comme le craquement d'un meuble dans la nuit !
Je suis descendu dans la rue, et je m'en vais.
Qu'y a-t-il de changé? N'est-ce pas toujours moi ?
Cependant, je ne ressens plus la même angoisse
Qui pesait à un point précis de ma poitrine :
Il ne m'en est resté qu'une vague amertume
Qui flotte autour de moi comme de la fumée.
Le cœur me bat moins fort, mais il me bat partout.
L'espace éclate, délivré de la fenêtre
Qui le mâchait quand j'étais au fond de ma chambre.
Le trottoir fuit sous moi entre les maisons lentes.
Au bout est une place, où me mène un désir
Qui vient de s'éveiller au souftle du dehors.
Je sais le temps et la distance Qui m'en séparent. Je me hâte.
Je voudrais rattraper cette heure Qui m'avait dépassé sans bruit.
J'ai de quoi vivre jusqu'au soir.
Voici la place avec sea arbres, El le banc où je vais in'asseoir.
Je ne veux pas aller plus loin, Car c'est ici que se termine Mon petit destin d'aujourd'hui.
Voici le bec de gaz h droite,
Le kiosque de journaux à gauche,
La porte du café en face :
Tout ce que j'ai devant les yeux,
Je l'aime^jdepuis mon enfance.
Mêmes gens et mêmes boutiques, Mêmes couleurs, rien n'a changé.
A'oici les ronds que j'ai tracés Dans les cailloux, avec ma canne, Et mes vestiges sur le sable.
Mais dites-moi, vous qui passez, Vous dont je connais les visages, Pourquoi tout à coup je me sens.
Parmi tant de chères présences.
Si lointain et si étranger.
La foruie des choses s'clTace Pour composer un uionde abstrait.
Ce n'est pas moi qui suis venu, Mais je suis l'homme qui s'assied Depuis mille ans, à cette place I
Maisons, passants, arbres d'ici, Je suis dépossédé de vous, Depuis que je suis sur ce^banc.
Il est trop tard. Vite debout !
Ce que je cherchais s'est enfui.
Vile debout, que je m'enferme Dans la chambre riche de moi.
Car ni les fleurs des marronniers.
Ni cette poussière enivrante Qui a Tarome du printemps,
Ni la tendresse de la rue
Où l'on n'allume pas encore
Et qu'emplit le bruit des retours,
Rien n'adoucira le reg^rel
De ce ^rand trésor inconnu
Qu'une seule heure m'a fait perdre !