A UN PASSANT
Passant qui vas à ton travail, I^es membres las avant la tâche, Le dos voûté, les regards ternes, Dans l'écœurement du réveil, Écoute-moi, je te connais.
Car nous suivons les mêmes rues, Chaque matin, à la même heure, Sans nous être jamais parlé.
Il y a eu des jours oii tu étais malade. D'autres, où l'un de nous arrivait en retard, Et ces jours-là, l'heure et la rue Changeaient brusquement de visage.
Il y a eu les jours de fête, et les dimanches Où je ne pensais pas à toi...
Je te connais.' Écoute-moi.
Tes yeux sont baissés. Tu regardes
Tes deux pieds sous toi qui alternent,
Infaillibles et autonomes
Sur la piste à jamais tracée.
Tu fais le compte des pavés En marmottant une rengaine.
Quelquefois tu te mets au pas D'un cheval qui traîne un fardier :
Les cahots, le bruit des essieux, Mêlés au claquement du fouet Et aux jurons du charretier, Creusent le dedans de ton âme En y tournant comme une hélice, Et tu ne penses plus à rien Sinon qu'il va être neuf heures.
Mais lève les yeux, considère
Le tendre faîte des maisons
Caressé par un ciel d'avril
Et par un chant de remorqueur ;
Regarde là-haut cette vitre
Où se peint un jeune soleil.
Ces petits nuages si doux
Qu'un enfant voudrait les toucher ;
Pense à l'heure où tu reverras
Ces toits, cette vitre et ce ciel
Avec le soleil vertical.
Et fais entrer dans ta poitrine
Tant de matin et de fraîcheur,
Que tu puisses entretenir,
Entre des murs et parmi l'ombre.
L'illusion d'un beau voyage.