‹ Poèmes, 1911-1918Chapitre 17 sur 30 · RUE · texte numérisé non relu

RUE

C'est une rue étroite et sans maisons, Entre des murs qui ne s'égayent qu'au printemps, Lorsqu'ils sont couronnés de feuilles.

Elle a les couleurs du temps et du ciel. On la traverse, comme on passe une rivière. Sans la suivre autrement qu'en rêve.

Elle n'esl t>ur le chemin de personne.

Elle est faite pour des baisers au crépuscule Et pour de calmes jeux d'enfants.

Mais elle débouche là-bas Sur une place qui chaque nuit ressuscite Et rougeoie aux lueurs des bars Comme le four dun boulanger.

C'est alor» que je l'aime, humble rue orpheline,

Quand lu l'épanouis en une âme de feu,

El que, blotti dans toi comme sous un tunnel,

J'aperçois tout au bout un monde lumineux.

Où chaque mouvement, chaque ligne et chaque être

Sont si clairs à mes yeux qu'ils semblent m'obéir.

Voici quelqu'un qui sort d'un bar et qui s'arrête

Pour regarder le ciel avant d'aller dormir.

Salut à toi, mon frère ! Il fera beau demain.

Le tronc des arbres luit comme de la chair nue.

Un cheval passe, et le pavé de l'avenue

Rend un son gai que j'aime et que je n'entends point.

Le désir et le temps se sont évanouis.

Et je me sens monter dans l'air frais que je hume.

Gloire à vous sur la terre, ô choses de la vie.

Si, du parvis obscur où j'accède en tremblant,

Je puis, vainqueur du charme adorable des formes,

Contempler un instant votre interne splendeur !

Vais-je goûter, ô monde, à ton éternité?

L'amour que je détiens n'attend plus que ton signe.

Est-ce toi, vérité, qui es là, près de moi,

Mêlée à ce silence où je n'ose bouger,

De peur d'effaroucher le méfiant secret

Que je flatte des mains sans pouvoir le saisir?

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