‹ Poèmes, 1911-1918Chapitre 18 sur 30 · L'AUBERGE · texte numérisé non relu

L'AUBERGE

Vieillard devant moi, ô mon hotc.

Que tu es émouvant et doux !

Le bord de tes yeux est rouge et n'a plus de cils. Le tremblement de tes mains, c'est de la bonté. Il y a de l'éternité parmi nous deux.

Qu'importent le village, et l'heure, et mon chemin, l*^t nos noms? L'auberge où nous sommes n'a pas d'âge. Je suis ton hôte en Dieu, comme si la servante Avait lavé mes pieds et serré mon manteau. Je suis entré ici te demander à boire, .Ayanl vu l'enseigne à la porte et l'écriteau. Mais le vin que tu m'as versé dans ce gros verre, Tu l'as versé en un autre nom que le lien.

Tu n'es pas un marchand, pauvre homme.

Tu attends. Tu as peur de m'avoir mal servi, Ou que le verre et le vin ne me plaisent pas, Et tu cherches ce que lu as pu oublier.

Tu n'as rien oublié, pauvre homme.

Tu ne sens donc pas que je suis tout près de toi,

Bien plus près que mon corps assis?

Et mon âme, que j'ai si souvent refusée. Tu ne la sens donc pas de mes yeux dans les tiens ?

Tu n'as peut-être jamais eu

L'âme que tu as aujourd'hui.

Parce qu'il n'y avait personne

Pour l'accueillir, comme il convient.

Dans ce silence fraternel.

Plus grand que tous les mots humains,

Qui la confronte avec la mienne.

Tu n'as jamais eu autant d'âme.

C'est toi qui dois t'asseoir, car tu viens de si loin. Tu m'arrives du fond de tes soixante années.

Tu m'arrives du fond du temps.

Ce n'est pas moi qui suis eùtré.

Moi, j'étais prêt à ta venue :

Tu ne prévoyais pas la mienne.

Ta naissance est au bout de ce chemin qui monte. Du carrefour, je vois les arbres qui le bordent ; Je ne veux pas me tourner vers où il descend, Car je regarde le beau pays d'où il vient. Mais je n'ai pas le temps d'y aller, et je passe..,

Il faut partir : c'est l'heure. Elle sonne au clocher, Sans faire s'envoler les pigeons qui sommeillent. J'ai bu. D'un long- reg^ard, je comprends ta maison, Les tables, ces rideaux que ta lille broda, Et ces vieux carafons de ton ménage, et même, Les portraits, sans les avoir vus, qui sont en haut, Dans la charffbre, sur le dessus de la commode. Je me lève. Je pars. Je ne t'ai point parlé. Voici les douze sous, et lu me dis : « Merci, Merci, Monsieur. »

Je ne détourne pas la lèle.

SI

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