‹ Poèmes, 1911-1918Chapitre 2 sur 30 · CHANT FUNÈBRE · texte numérisé non relu

CHANT FUNÈBRE

Père, père, c'est moi. Où en est ton cadavre?

Est-ce la chair encore, ou la cendre totale,

Dans ce départ de toi qui ne cessera pas?

Si c'est la cendre, où est la forme que j'évoque ?

Si c'est la chair, est-elle sèche sur tes os?

Par delà le néant, garde-t-elle tes traits?

p]t quand je dis : « mon Père », à qui vont ces deux mots?

Plus rien n'est toi, car tu es en dehors de tout,

Car ce « tu » d'autrefois, lorsque je te parlais,

N'est qu'une paille creuse, où souffle sans espoir

Ma douleur absolue et refusant la paix.

O père mort, il sied qu'aujourd'hui je t'appelle :

Me voici près de ce qui reste de ton corps,

Et bien que ma parole, hélas I soit aussi vaine

Que les fleurs, les fusains, l'épitaphc et la croix,

J'ai besoin de me souvenir à haute voix.

Je me pouviens. Je me souviens.

Tu es mort un malin de juin, Au petit jour.

De ton lit, tu voyais les arbres, Le feuillage vert et complet.

Où chantaient jusqu'au soir des oiseaux invisibles.

Un grand cri que j'entends encore.

C'est fini. Vous lui remettrez

Du linge propre.

Kt vous composerez ses membres Symétriquement, sur le lit, Les mains sur la poitrine, et les pieds réunis.

Vous nettoierez toutes les taches Qui rappelleraient la souffrance

Et l'agonie, Car il faut que la mort soit blanche. Pleure à présent, sanglote et crie :

I/homme n'est plus qui fut ton père.

Je me souviens. Je sens encore sous mes lèvres Le grain de ta peau froide et qui semblait plus mince Et plus proche de l'os.

Je sens encore sous mes doigts

Cette veine qui se gonflait

Dans le creux de la tempe gauche.

Je vois les narines pincées,

La fente noire de la bouche Oui ne s'ouvrait plus sur l'air, ni pour les paroles,

Mais sur le dedans de ton corps,

\'idé par l'expiration.

Je vois aussi le ventre cave

Sous le drap qui ne bougeait pas

Et la chevelure elTrayante.

C'était toi, mon père, étendu.

Parmi l'odeur de la sciure et du phénol,

Des couronnes et des bouquets.

Ma douleur absorbait le monde.

O pauvres cris, ô pauvres mots !

Mots nus que l'on jette dehors.

Qui ont' froid, qui ont peur et honte,

Et qui rouf^issent de leurs corps.

Père, j'aurais voulu moi-même te porter,

Car chaque cahot du j)avé

Me faisait penser à ta tète.

Le long du chemin que ton char, Impérieux et salué, Suivit jusqu'au trou préparé A mesure de taille humaine.

Retour. Vide. Il n'y a même plus ton cercueil. Stupeur. Ame de tout menaçante et changée ! Rien n'est reconnaissable, et tout semble ég-aré. Chaises, lit, vêtements, glace, journaux d'hier, Restes de ce repas qu'il n'a pu achever. Désordre, désarroi, tumulte, erreurs des pas ; Cris dans l'espace, comme le vent et le feu ; Brèche dans un cœur jeune, où la douleur se rue D'un coup, comme les eaux d'une digue rompue ! Braves gens qui passez, donnez-moi votre joie Que je la brûle sur les cendres de la mienne ! Dérision ! Je sais, mais il faut bien crier, Résister, se cabrer, refuser quelque chose. Avant d'avoir refait l'ancien monde écroulé. 0 mon père, je souffre, et j'ai peur de la tâche, Car tout m'est étranger, depuis que tu es mort. La chambre oii tu vivais cherche une nouvelle âme Qui puisse retenir ce qui te suit là-bas. Le temps est plein de trous que je voudrais boucher. L'heure où tu revenais, le soir, ne sonne plus.

Cependant, je te trouve partout : ta mémoire

S'accroche comme un lierre aux meubles, aux portraits.

Aux portes, aux rideaux, aux cloisons, à moi-même,

Et je sens sur ma peau le froid dont tu me vêts !

Souvenir qui s'épuise el ne se suffit pas,

Souvenir lâche, qui se nie et se déborde,

Si grêle, ai mobile et si inconsistant,

Que je préférerais (pardonne, ô père mort),

Toucher ta cendre informe ou Ion crâne sans chair,

Que de fouiller, au mur, ton image incomplète,

Où manque à mon amour la preuve qu'il faudrait !

Hélas ! Depuis ta mort, j'ai connu d'autres morts,

Et j'ai vieilli, mais il y a toujours en moi

Cet enfant de quinze ans sur qui passa la tienne

Ainsi qu'un gel de mai sur des jardins en fleurs.

Le temps est demeuré sur place, entre nous deux;

Rien n'a bougé ; ma douleur même est immobile.

J'ai quinze ans ! J'ai quinze ans, puisque je pense à toi I

J'ai quitté ta maison : je m'en suis arraché,

Comme si tu mourais une seconde fois.

Voici que mon enfant me regarde à son tour,

Me parle, m'interroge, et attend ma réponse.

La vie aussi est là, debout, à mes côtés.

Il faut que je te quitte et me remette en marche

Vers le lointain pays qu'elle m'a désigné.

Je m'en vais : suis-je prêt à ce nouveau départ ?

Père, au revoir. Je reviendrai un autre jour.

On nous écoute, et l'on m'appelle; mais, ce soir,

Quand tout se ser.» tu dans l'ombre, et que chacun

Sera redevenu fidèle à son silence,

J'évoquerai pour moi, obéissant au cri

Qui m'éveilla jadis par une aube de juin,

Et qui sonne toujours au fond de ma mémoire

Gomme une heure marquée au timbre de ta voix,

J'évoquerai pour moi ton imag-e qui dure,

Et la regarderai lentement apparaître,

Selon la vérité qu'en conservent mes yeux,

Nette et grave, dans la clarté de la fenêtre.

Au delà de la nuit rectangulaire et bleue.

28 Juin 19.

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