‹ Poèmes, 1911-1918Chapitre 21 sur 30 · DÉCOUVERTE · texte numérisé non relu

DÉCOUVERTE

Sur le parquet, dans un coin Que délaisse la lumière, Une tache de soleil Me tire l'œil de côté.

Je me penche un peu sur elle.

On dirait qu'elle se fait Petite, comme une bête Qui a peur d'être chassée.

Elle remue ! Elle vit !

C'est moi qui ne bouge plus.

D'où viens-lu, rayon béni, O clarté libératrice ?

Le passage est si étroit Entre les maisons serrées, Et il y a tant d'obstacles Jusqu'à la vitre d'entrée ;

La minute est si unique,

La saison si incertaine

Et l'occasion si brève

Qui peut t'envoyer vers moi ;

11 faut de si grands hasards, Il faut tant d'événements Et des miracles si rares Pour que je te trouve ici,

Qu'il me semble être l'élu De quelque Dieu magnifique Et que je salue en toi La descente de la grâce !

0 trésors que l'on découvre A des places oubliées !

O pardon que l'on demande A des choses dédaignées I

.le chargeais de mes péchés Un univers où s'attestent Plus d'amour et de justice Qu'en ma vaine solitude.

Je n'ai qu'à tendre les mains.

Je suis riche : l'âme abonde.

Il m'en arrive aujourd'hui Plus que d'air à mes poumons.

Voici que la cour s'égaie, Que les murs se transfig^urcnt, Pour un rayon imprévu Qui descend du fond du ciel.

O source d'une bonté Qui m'inonde, et illumine Tous les replis de mon c(jeur Et les lointains de la vie !

Je m'en fais un g^rand bonheur Que je voudrais éternel, Et qui passera sous l'ombre Comme un rail sous un tunnel,

Klle ct»t déjà repartie...

Quand reviendras-tu me voir, O compagne d'un instant, Petite lueur précaire?...

TU

Mais je saurai bien la suivre.

Je la retrouve dehors.

Elle oriente ma vie Dans la ville et dans les rues.

Elle est au milieu du port, Sur l'horloge du grand pont, Sur des sacs qui ont l'odeur Des régions légendaires.

Elle luit sur le ruisseau D'une ruelle écartée, Et des hommes la regardent En buvant à un comptoir.

Elle éclaire des coins tristes Où se rouillent des ferrailles, Un hangar où l'on remise Du charbon et des voitures.

IClle entre, par la lucarne, Dans une inanâarde nue, Pour caresser les cheveux D'un petit enfant qui joue.

0 charretier dans l'auberg-e, La route ne monte plus.

Le soleil est dans ton verre Que tu tardes à vider.

Et quelque part, dans un champ, Le herseur des blés d'hiver S'arrête pour écouter Un buisson qui soudain chante.

11 est tard. Tout est rendu A l'habituel silence ; Mais un reflet se prolonge De la belle matinée.

Une âme renouvelée Gagne les plus humbles choses.

Ainsi, d'une bûche à l'autre, La contagion du feu.

De quel glorieux messie Gélébrons-nouB la naissance, Nous qui avons aujourd'hui Vécu d'un rayon doré,

Qui lui avons fait cortège, Gomme s'il portait au front Le signe d'un temps nouveau Que n'annonça nul prophète ?

Page 1