JOIE
Il chante sous la pluie.
Il rase les maisons.
Les toits et les balcons Dégouttent sur sa manche,
Il marche clans la nuil Libéral et puissant.
Il prend de la lumière A chaque devanture.
On s'écarte de lui Pour le laisser passer :
Et la pluie est si drue, Et la voix est si gaie,
Qu'on se retourne encore Sur un dos triomphal Qui s'éloigne en chantant Dans le vent et la pluie.
11 ne s'arrête pas.
Il contient plus de joie Que mille hommes qui rient Dans le creux d'un théâtre.
Il contient plus de joie Que la foule qui tourne Dans l'éblouissement Des manèges de fête.
11 contient plus de joie Qu'un sage qui remonte Du fond du monde trouble Avec la vérité.
Il a tout oublié, Et sa joie est si grande Qu'il n'en sait plus la cause, Et ne sait que chanter.
Sa joie a suppriint* Tout ce qui n'est pas elle,.
Les passants et la pluie Et la rue et lui-même.
Klle est l'ordre nouvçau Qui règ^ne sur la terre Par la voix solitaire D'un homme dans la nuit.
Cette joie et cet homme Se sont si bien unis Que l'on ne peut plus dire D'où vient la voix qui chante,
Et qu'il semble avoir pris La couleur de la joie, Gomme tout ce qui brûle Prend celles de la flamme.
Toi qui chantes ainsi Dans le vent et la pluie.
Homme, qui que tu sois, Je t'aime et je t'envie.
Qu'importe si ta joie Est la fille du vin, Ou si tu l'as puisée Au corps nu d'une femme
Souveraine d'un soir,.
Maîtresse d'un destin, Elle te rend égal A ce dieu d'autrefois,
Qui tenait dans ses poings Les carreaux de la foudre, Et lançait le tonnerre Sans remuer le bras.
Lair, je le connais bien.
J'en connais les paroles, El j'essaye pour moi De le chanter aussi ;
Mais ce n'est déjà plus Le même que cet homme Tout à l'heure chantait Dans le vent et la pluie.