‹ Poèmes, 1911-1918Chapitre 26 sur 30 · RAVITAILLEMENT · texte numérisé non relu

RAVITAILLEMENT

Sur la route, qui s'élargit de jour en jour, Inonde les champs, et semble écarter les arbres, Sur la route défigurée, aux trous boueux. Où croupit l'urine, où s'infusent des décombres, Le long des murs croulants et des maisons vidées, Auxquelles a mordu sans goût la dent du feu. Passent, éclaboussant les talus que se fondent, Des files de camions chargés de viande humaine.

Car ce ne sont plus des hommes, mais une masse Molle et difforme, avec des visages sans âme. D'où giclent des regards au hasard des sursauts, Où des bouches soudain mangent, boivent ou chantent Sans besoin, pour accompagner le temps terrible. Vin, pain, pluie ou soleil, qu'importe, si le cœur Bat toujours quelque part, attestant que la vie Dure encor dans la chair menacée et précaire !

0 collines pelées, où s'éloufTe le bruit

D'un meurtre obscur et qui bâillonne ses victimes,

0 champs g-avés de sang" et labourés de crimes,

Bourbier où se débat l'inutile mêlée,

Aprenient, humblement, et comme avec pudeur,

Carnage qui serait ignoré sans les routes

Et sans la plaine tout autour, comme un buvard :

C'est là qu'ils vont, bétail qui fait poids, sans savoir !

Celui-ci mourra dès ce soir, et celui-là Ne mourra pas, mais son voisin sera tué ; LcwS autres attendront leur tour, car le destin Et la mort son amie auront belle besog'ne. Le massacre est prévu, compté, réglé d'avance, Pour cent mètres de terre, et de la gloire en mots. Ils sont passés. Il en vient d'autres. Tout se mêle A la nuit sans étoile où soutirent des éclairs.

La mort les imprègne déjà, pareille à l'huile Qui monte dans la mèche et n'attend que le feu. Et quand ils sentiront le sol sous leurs semelles, Hors du cahotement qui confondait leurs corps, Ils se détacheront l'un de l'autre et chacun. Se réveillant au poids des armes et du sac. Songera qu'il est homme, et qu'il s'en va ce soir Vers un bourreau rageant de n'avoir qu'à choisir.

0 guerre, au ras du sol, sans drapeaux ni clairons. Qui grig^notea à vif la propre chair du inonde. De toutes tes armées sans cesse rajeunies Comme un peuple de rats dans les flancs d'un navire ; Toi dont le teint fleurit et dont lappctit croît, Mangue et bois à ton soûl, sans^songer à demain, Puisque ta ration est prête, pour des mois !,.. L'univers nous regarde, et se lave les mains.

Verdun, mars i9i6

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