VISAGES
C'est un visage d'autrefois.
C'est un visage que je vois
Au fond de mon passé.
Je le vois en fermant les yeux :
Il est un peu au dessus d'eux
Au dedans de mon front,
C'est le visage de quelqu'un Que je ne verrai plus jamais, Dont je n'ai jamais su le nom.
Je le vois aussi nettement, Dans son ensemble et ses détails, Que ma main avec ses cinq doigts, Qu'une feuille avec ses nervures ; Mais je ne puis le dessiner ni le décrire :
Nul trait par moi Iracé, nul mot né de ma bouche Ne peut ressusciter hcI<hi mou souvenir Ce visage étranger qui m'est devenu clier Parce que je ne puis que le voir, El que je ne le vois qu'en moi-même.
Sa bouche est petite, Mais comment petite ?
Et ses yeux, comment sont ses yeux ?
Je les connais. Je connais tout de ce visage, Mais à la minute où j'écris,
J'en suis distrait : il ne reste plus que ma page. Ou, si j'ai relevé la tête.
Je vois des chaises et des murs : il n'est plus là.
Que sont tous ces mots que des lettres ?
Supplice au bout des doigts crispés 1 L'univers glisse et se dérobe comme l'eau, A la seconde même où je m'en crois le maître, Où je vais l'enfermer dans les mots que je veux,
Que rageusement je resserre.
Tel l'oiseau qui s'agriffe aux barreaux de sa cage Pour exercer à vide une force sans proie 1
Un peu de silence : en voici.
Je suis dans un coin, bien tranquille.
Les bruits que j'entends sont si ordinaires
Que je les rejette aussitôt.
Je vis doucement, comme une veilleuse
El mon sang est pareil à l'huile.
Mes ^eux ne me servant plus à rien, je les ferme.
Et je sens que revient l'autre vie.
Le dedans de mes yeux n'est plus noir, J'y aperçois le visag^e de tout à l'heure.
Et mille autres autour de lui.
Ils sont groupés en rang, comme dans un théâtre
1^1 me regardent moi, Tacleur !
Mais que voulez-vous que je joue ?
N'ai-je donc point assez de mes propres souiFrances? N'est-ce donc point assez que se fixent sur moi Vos visages, renés de mon propre silence ! Je ne sais plus si vous avez vécu ailleurs. Tant il y a d'années que vous vivez ici.
Animateur, je crains les âmes que je crée. J'hésile et tremble au bord d'une limite trouble, Cette vie hors de moi que les êtres se passent De l'un à l'autre, c'est la mienne.
Et cependant, un jour, que je vous chérirai. Vous tous, hôtes suspects, que je ne puis chasser î Lorsque je n'aurai plus qu'une minute à vivre, Et que je serai le fléau de la balance
Où celte minute suprême
Conlrepèsera mon passé, Je verrai bien alors qui des deux est le maitrc
De moi-même ou de votre foule. El je vous aimerai comme ma nourriture.
D'abord debout et immobiles,
Vous vous pencherez peu à peu, Guellanl les yeux moins clairs et le souffle plus courl El agaçant mes nerfs jusqu'au dernier réflexe. Je ne me plaindrai pas : je sourirai plutôt. Marchant à reculons, je vous ènlraînerai. Mais, quand je sentirai le vide sous mes pieds. C'est vous qui tomberez brusquement, à jamais !