LE PORT
Une ancre sur le sable, un cordage fragile Te retiennent au port et pourtant , beau vaisseau , Deux fois l'onde en fuyant te laisse sur l'argile, Et deux fois, ranimé, tu flottes plus agile Chaque jour au retour de l'eau !
Comme toi, l'homme en vain fuit, se cache ou s'exile : La vie encor souvent le trouble au fond du port , L'élève, puis l'abaisse, ou rebelle ou docile; Car la force n'est rien, car il n'est point d'asile Contre l'onde et contre le sort.
La barcarolle intitulée Le Bateau, publiée en 1831 par la Revue des Deux Mondes (t. III, p. 92) en un encartage, avec musique de M°" Mennessier-Nodier, reproduite en 1832 par VAlmanacb des Muses et donnée comme inédite à la suite du Journal d'un Poète, est de même une imitation de la «mélodie irlandaise» de Moore, Corne o'er tbesea, Maiden, witb me...
Viens sur la mer, jeune fille :
Sois sans effroi.
Viens, sans trésor, sans famille.
Seule avec moi.
Mon bateau sur les eaux brille;
Vois ses mâts , voi Son pavillon et sa quille.
Ce n'est rien qu'une coquille,
Mais j'y suis roi.
Que l'eau s'élève et frissonne
De toutes parts; Que le vent tourne et bourdonne
Dans ses brouillards; Aux flots comme aux vents j'ordonne.
Plus de regards.
Plus de mer qui t'environne!
Personne avec nous, personne
Que les Lasards!
Pour l'esclave on fit la terre,
O ma beauté!
Mais pour l'homme libre, austère,
L'immensité!
Chaque flot sait un mystère
De volupté.
Leur soupir involontaire Veut dire : Amour solitaire !
Et Liberté!
>OTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 349
Le Cor. — Vigny fait , au début de septembre 182^, une excursion au Cirque de Gavarnie : le souvenir d'un beau site pyrénéen , xu. par un fervent lecteur d'Ossian, se combine bientôt (1825) avec l'évocation moyenâgeuse d'une légende héroïque bien connue. Un manuscrit d'une écriture fort ulténeure donne un fragment relatif à la rêverie du poète dans les P^Ténées :
Une nuit, j'errais seul à pied dans la montagne Dont la gorge est en France et le dos en Espagne. Moi j'allais sur son front et je me croyais grand Pour avoir sous mes pieds l'eau verte d'un torrent. J'allais donc triomphant sur cette énorme tête Dont la neige est le casque et le glacier la crête, [Dont l'armure est le roc et de qui l'Iion. ..] Dont le roc est l'armure et jusqu'à l'horizon Je voyais se traîner sa robe de gazon. [La guerrière] C'était elle, c'était l'énorme sentinelle Q.ue Dieu même posa [pour la] comme garde éternelle [Et de deux gr. ..] [Des mon...] Séparant à la fois vagues et passions Ici [des... de...] deux [mers] océans [et des] et là deux nations. {Autre feuillet.) La lune dans le ciel était large et superbe [Et de ses rayons purs épanchait double gerbe] Et jetait ses clartés comme une double gerbe Du peuple catholique au peuple très chrétien.
Déjà emplovée par Marchangy dans sa Gaule poétique (t. III, p. 71), et par la Caroléide , de d'Arlincourt (chant X) , la Chronique des prouesses et faits d'armes de Cbarlemagne , attnbuée à l'archevêque Turpm , a fourni les détails légendaires du poème. La tragédie de Roland ébauchée par Vigny supposait, de bonne heure, Olivier à côté du héros carolingien. Deux vers énergiques, dans les brouillons du poète, se rapportent sans doute à la défense suprême du guerrier :
Trois fois il l'a dans l'air tourné comme une fronde.
Et ses genoux [ont crié] criaient comme un arbre courbé.
Vigny a, dans l'album de Marie Nodier, transcrit avec une répétition négligente, corrigée depuis, les premières strophes du Cor :
Que de fois, seul dans l'ombre, à minuit demeuré. J'ai souri de l'entendre, et quelquefois pleuré.
La Sérieuse, écrite «à Dieppe, en 1828» (ou en 1827, cf. plus haut?), fait bonne mesure à l'ardeur navale du poète et tente de rivaliser avec les grandes constructions lyriques de Victor Hugo dans ses Odes et ses Orientales. Sans doute son mouvement initial lui vient-il du Chant des Pirates, de Fontan (^Mercure de France au XIX' siècle, 1826, t. XIII, p. 573) :
Qu'il était beau, notre navire, Sur son chantier semé de fleurs!
Peut-être aussi Vigny a-t-il connu, dans le grand port normand, une ballade populaire nautique, telle que le Combat de « la Surveillante» , et le désir de donner une réplique à des poèmes comme les «odes navales» de Campbell, The Battle oftbe Baltic ou The mariners of England , que connaissent ses nombreux amis anglais, lui a-t-il suggéré le dessein de ce poème. Il est douteux qu'il ait pratiqué l'ode de Saint-Amant sur le passage de Gibraltar et que le germe de ses vers se trouve dans ce «poème burlesque», ainsi que l'alléguait Jay [Conversion d'un romantique, manuscrit de Jacques Delorme, p. 86). Faut-il noter ici, en revanche, que le 3 septembre 1782, «le chevalier de Vigny, capitaine de vaisseau, sort de Saint-Malo avec la frégate l'Hébé, qu'il est malheureusement obhgé de rendre à un vaisseau anglais qui lui donne la chasse» (^Gazette de France du 4 octobre 1782)?
Pour les détails militaires, Vigny a consulté l'Histoire de l'expédition d'Egypte et de Syrie d'Ader (Paris, 1826). Le feu Saint-Elme est un phénomène électrique qui lait apparaître, par un temps d'orage en mer, de petites flammes le long des mâts et des cordages. La tour des Arabes, près d'Alexandrie, est la «vieille tour» de la strophe xiv : Vigny a jugé bon de le dire dans une note expresse. On sait que, présentée par Vigny, la Sérieuse «fit naufrage» dans le salon de M""" d'Agoult le 20 avril 1829.
Un séjour à la Briche, en Beauce, en mai 1828 (?), aurait permis à Vigny d'écrire MADAME DE SoUBISE, Ce «conte du X\l° siècle» utilise un épisode donné par J. Le Frère, La vraie et entière histoire des troubles et guerres civiles..., Paris, 1574, sans doute dans sa troisième édition de 1584. «De Leyran sujet au Roy de Navarre, eschappé d'un nombre de coups, qui lui faisoient rendre le sang de tous costez : gagne la chambre de la Roine de Navarre, qu'il vit ouverte fort à propos : où il trouva salut en la douceur des dames. Le Baron du
Pont en Bretagne, surnommé de Soubizc. .. avoit jà esté renversé corps sans âme par mi autre corps de garde, comme il vouloit aller trouver l'Amiral (p. 558).» 11 semble que, dès janvier 1828, Vigny invite ses intimes à entendre la lecture de son poème, ce qui reporterait sa composition à une date antérieure. Le Pas d'armes du roi Jean, la fameuse ballade d'Hugo, porte la date de juin 1828.
Même en admettant, chez Vigny, le désir de donner une expression directe aux tentatives de réorganisation sociale qui occupèrent si vivement les esprits après 1830, il est assez malaisé de reconnaître rien qui rappelle sa manière accoutumée dans le Chant d'ouvriers publié par le Journal d'un poète ;
La vie est un vaste atelier Où, chacun faisant son métier.
Tout le monde est utile. . .