‹ PoëmesChapitre 104 sur 136 · PIECES DE CIRCONSTANCE ET SONNETS · texte numérisé non relu

PIECES DE CIRCONSTANCE ET SONNETS

C'est vers le même temps que les derniers vers cités, et quand il est le plus engagé dans la campagne romantique et les fraternités d'armes entre artistes et poètes, que Vigny adresse à David d'Angers — auteur de son médaillon en 1828 — ces vers inscrits sur un exemplaire de Cinq-Mars, publiés par le Vert -Vert du 17 août 1837 et recueillis par L. Séché dans Victor Hugo et les artistes (t. II, p. 25; il faut les comparer à la pièce des Feuilles d'automne (juillet 1828) dédiée à David, statuaire) :

A vous qui soufflez une âme Sur les flots du bronze en flamme, Vous dont la puissante main N'eut jamais d'étreintes vaines, Vous dont le marbre a des veines Où coule le sang humain...

Après la publication d'Othello en librairie, en janvier 1830, l'adap-

tateur mettait ces vers en tête de l'exemplaire qu'il adressait à sa principale interprète, Marie Dorval :

Quel fut jadis Shakespeare ? — On ne répondra pas. Ce livre est }. mes yeux l'ombre d'un de ses pas, Rien de plus. — Je le fis en cherchant sur sa trace Quel fantôme il suivait de ceux que l'homme embrasse, Gloire — fortune — amour — pouvoir ou volupté!

Rien ne trahit son cœur, hormis une beauté Qui toujours passe en pleurs parmi d'autres figures Comme un pâle rayon dans les forêts obscures, Triste, simple et terrible, ainsi que vous passez. Le dédain sur la bouche et vos grands yeux baissés.

Commencée par une dédicace, l'année 1830 finit sur une poésie : le poète date du 31 décembre des ïambes que la biographie de M"" Dorval par E. Coupy a reproduits sans exactitude , et dont Vigny a fait la pièce finale d'un petit album richement relié où il a transcrit aussi Paris et Les Amants de Montmorency :

A vous les chants d'amour, les récits d'aventures,

Les tableaux aux vives couleurs, Les livres enchantés, les parfums, les parures.

Les bijoux d'enfant et les fleurs; A vous tout ce qui rit aux yeux, qui plaît u l'ùme

Et fait aimer l'instant présent; Vous qui donnez à tous une vie, une flamme.

Un nom tout jeune et séduisant; Vous que l'illusion couronne, inspire, enivre

De bonheur ou de désespoir; Reine des passions, qui deux fois savez vivre.

Pour vous le jour, pour tous le soir; Pensive solitaire, ou tragique merveille,

Cœur simple, esprit capricieux, Riant chaque matin des larmes que la veille

Vous fîtes tomber de nos yeux ; Des chants inspirateurs respirez l'ambroisie.

Loin du vulgaire âpre et fatal, Vivez dans l'art divin et dans la poésie

Comme un phénix sous un cristal.

Un peu plus tard, l'envoi du manuscrit autographe et de la brochure de La Maréchale d'Anae était accompagné de ce sonnet, dédié à l'artiste qui aurait dû être la principale interprète de la pièce :

Si des siècles mon nom perce la nuit obscure. Ce livre, écrit pour vous, sous votre nom vivra. Ce que le temps présent tout bas déjà murmure, Quelqu'un , dans l'avenir, tout haut le redira.

D'autres yeux ont versé vos pleurs. — Une autre bouche Dit des mots que j'avais sur vos lèvres rangés, Et qui vers l'avenir (cette perte vous touche) Iront de voix en voix moins purs et tout changés.

Mars qa'importe! — Après nous ce sera pire chose; La source en jaillissant est belle, et puis arrose Un désert, de grands bois, un étang, des roseaux;

Ainsi jusqu'à la mer où va mourir sa course. Ici, destin pareil. — Mais toujours à la source, Votre nom bien gravé se lira sous les eaux.

26 j^uillet 1831.

Les vers suivants, datés de 1839 dans le Journal d'un Poète, sont vraisemblablement ceux qu'Ed. Grenier, vers 18^0, put lire «dans l'aibum de deux belles Américaines de Boston», M"" de Prêt :

Comme deux cygnes blancs, aussi purs que leurs ailes.

Vous passez doucement, sœurs modestes et belles,

Sur le paisible lac de vos jours bienheureux.

En langage français, quelques vers amoureux

En vam voudraient vous peindre avec des traits fidèles ;

Vous lirez sans comprendre, et, sur votre miroir,

Comme les beaux oiseaux, passerez sans vous voir!

Delphine Gay, aimée jadis par ^ igny et devenue M"" de Girardm, reçoit l'hommage de ces stances du 15 avril 1848, citées

par D. Stcrn dans ses Souvenirs, et publiées à la suite du Journal d'un Poète :

Page 1