L'ORGUE
Les églises du Christ jour et nuit sont ouvertes;
Mais les piliers sont seuls, les stalles sont désertes.
Le marbre bleu des morts est tumide, et chez nous
Personne ne sait plus l'essuyer des genoux.
L'étranger n'y vient voir que les lignes du cintre ;
Les tableaux des martyrs n'ont devant eux qu'un peintre
Qui, debout, l'œil en flamme et la main sur le cœur,
Adore saintement la forme et la couleur;
Et l'Eglise sans foi , ce triste corps de pierre Qui dans l'autre âge avait pour âme la prière , L'Eglise est bien heureuse encore qu'aujourd'hui Les lévites de l'art viennent prier pour lui.
Après avoir pris possession, en septembre 1838, du petit manoir du Maine-Giraud , le poète exhale ses sentiments dans ce début d'invocation :
Silence des rochers, des vieux bois et des plaines. Calme majestueux des murs noirs et des tours , Vaste immobilité des ormes et des chênes. Lente uniformité de la nuit et des jours! Solennelle épaisseur des horizons sauvages , Roulis aérien des nuages de mer ! . . .
La Colère de SamsoN , datée de Shavington (7 avril 1839) peut assez légitimement être attribuée au cycle des Elévations. C'est le 6 octobre 1838 que Vigny écrit à Pauline Duchambge, l'amie intime de M"' Dorval : «Tout est fini. » Les derniers fragments du Journal pour 1838 (or Vigny part pour Londres en novembre) témoignent du sentiment complexe d'une liberté douloureusement conquise, et un projet de Milon de Crotone apparaît. «O femme méchante! ton esprit est pareil à ce Milon. Sans pitié il déchirait le chêne pour se jouer. Mais cet arbre sait bien qu'on l'appelle le chêne... A présent, les animaux vils vont te dévorer...» Mieux que l'antiquité classique, la Bible
Fac-siiiiilc réduit du manuscrit de La ColÈKE DE SaMSON.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. ^6y
fournit au poète l'image nécessaire, et le chapitre xvi des Juges fera passer dans ses vers son acre orientalisme. Le Samson agonistes de Milton, éclatant en reproches contre Dalila quand il s'arrête de tourner sa meule dans Gaza, a pu préciser l'amertume misogyne et splendide du héros vaincu : mais le Paradis perdu, aux chants IX et X, évoquait incidemment la prostituée philistine au «giron lubrique», et faisait maudire la femme perverse et fragile par l'homme séduit et déçu (cf Lesans, Rev. d'bist, litt., 191 1, p. 885). Le Journal inédit mentionne, dès le 27 novembre 1835 (?), un projet de Dalila, «symbole redoutable de la femme , maîtresse perfide qui livre à ses ennemis celui qui l'aimait, livre les secrets de sa conscience ou de son génie, le vend à ses adversaires, lui si grand, si fort qu'il n'était vulnérable que par elle». Et le 7 avril 1839 : «Depuis longtemps j'avais le sentiment de la conception de ce poëme dans la tête, mais le dessin ne me satisfaisait pas. En voyageant et en passant à Tours, j'ai écrit dans une auberge, au mois de décembre, une esquisse en prose dont le mouvement était bien jeté. Je l'ai crayonnée et je l'ai oubliée en portefeuille. Un jour à Londres je l'ai regardée comme un peintre regarde l'esquisse d'un autre peintre et, la jugeant comme œuvre d'art, je l'ai approuvée et me suis donné l'autorisation de peindre le tableau. Hier ici j'ai pris la toile et je l'ai peint en deux jours. C'est une bonne manière de faire. »
Un manuscrit entièrement recopié à une date tardive corrige : J'adorerai les pieds en : Qu'ils seront beaux (v. 107) et barre au vers 28, avant la leçon actuelle, cette première rédaction :
Comme ceux des grands Dieux d'Egypte d'Anubis Comme ceux d'Anubis...
Le même manuscrit donne au vers 59 la leçon : «Sous son bras, sous son cœur». Enfin la diérèse ti-èdes est bien fournie par ce texte.
Plus abstraite à vrai dire que philosophique, une pièce de vers de \'igny célébrait, en 1841, l'intuition géniale d'un enfant prodige, le mathématicien Henri Mondeux. La livraison du 1" mai 184.1 de la
Revue des Deux Mondes donne, en une sorte de post-scriptum hâtif, cette courte pièce «écrite hier» — exactement le 28 avril, — après une présentation de Mondeux. Il est curieux de comparer l'interprétation que fait Vigny de ce don arithmétique avec le Rapport sur les procédés de calcul imapnés et mis en pratique par un jeune pâtre de la Touraine , rédigé par Cauchv au nom de la commission de l'Institut qui examina Mondeux (^Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 14. décembre 1840).