LA POÉSIE DES NOMBRES
Les Nombres, jeune enfant, dans le ciel t'apparaissent
Comme un mobile chœur d'Esprits harmonieux
Qui s'unissent dans l'air, se confondent, se pressent
En constellations faites pour tes grands yeux.
Nos chiffres sont pour toi de lents degrés informes
Qui gênent les pieds forts de tes Nombres énormes.
Ralentissent leurs pas, embarrassent leurs jeux.
Quand ta main les écrit, quand pour nous tu les nommes,
C'est pour te conformer au langage des hommes;
Mais on te voit souffrir de peindre lentement
Ces Esprits lumineux en simulacres sombres,
Et, par de lourds anneaux, d'enchaîner ces beaux Nombres
Qu'un seul de tes regards contemple en un moment.
— Va, c'est la Poésie encor qui dans ton âme
Peint l'algèbre infaillible en symboles de flamme.
Et t'emplit tout entier du divin élément :
Car le Poète voit sans règle
Le mot secret de tous les sphinx.
Pour le ciel il a l'œil de l'aigle.
Et pour la terre l'œil du lynx.
Si les «symboles» et les «paraboles» occupaient depuis longtemps la pensée du poète, c'est à présent que son activité s'approprie avec confiance la forme du poème philosophique. Et il pourra observer (^Journal inédit, 6 octobre 1843) que «tous les grands problèmes de l'humanité peuvent être discutés dans la forme des vers. Je l'ai prouvé, je le démontrerai dans les poèmes quand le volume sera complet.»
Publiées, en partie, de son vivant dans la Revue des Deux Mondes (voir plus loin, p. 399), ces pièces se présenteraient dans l'ordre chronologique suivant, si l'on admet que leur forme connue leur a été donnée en vue de cette publication.
La Sauvage. — La question des «races inférieures» et des fatalités dont les menace la civilisation européenne préoccupe Vigny dès la conquête de l'Algérie. Un fragment de manuscrit (183 1?) porte, à ce sujet, les réflexions suivantes, analogues à quelques détails d'un article sur les Français en Afrique, et où subsiste une influence maistrienne :
L humanité a les mêmes droits sur elle-même qu'un homme sur son corps pour le guérir. [Comme la vie est essentielle] Si l'on préfère la vie à la mort on doit préférer ia civilisation à la barbarie. Nulle peuplade dorénavant n'aura le droit de rester barbare à côté des nations civilisées. [Le mahom...] L'Islamisme est le culte le plus immobile et le plus obstiné, il faut bien que les peuples qui le professent périssent s'ils ne changent de culte. — Les générations présentes sont à plaindre et leur guerre semble juste. Mais les générations futures seront à féliciter et leur paix sera heureuse; ils [célébreront ia brav. ..] honoreront ia bravoure de leurs pères précisément comme les Anglais honorent celle des Saxons tout en vivant dans la civilisation normande.
La lecture des livres élogieux où de modernes enquêteurs aux Etats- Unis, Tocqueville dans sa Démocratie en Ame'riqite {1836; cf. surtout 1,39; II, 226; III, 108), Michel Chevalier dans ses Lettres sur l'Amérique du Nord (1836; cf surtout I, 174. et 288; II, 226) rendaient hommage à l'effort civilisateur des Anglo-Saxons du Nouveau Continent, semble amener Vigny — ancien lecteur de F. Cooper — à glorifier la loi d'Europe sous sa forme britannique, et à justifier ses rigueurs. Vigny a aussi lu de prés Marie, par G. de Beaumont, «roman mal conçu... avec quelques bonnes observations». Ainsi, malgré des méprises dans le détail de la description et de l'ethnographie, sa manière de poser le problème des «races supérieures» s'appuie sur des garants réputés. Et désormais Joseph de Maistre, avec son explication des déchéances sauvages, se trouve rejeté. «J'ai voulu prouver, écrit le poète à M"° Maunoir le 31 janvier 1843, que la civilisation pouvait être chantée ainsi que la raison et que les races sauvages étaient coupables envers la famille humaine de n'avoir pas su vénérer la Femme, la culture, fhérédité, former une société durable, et qu'il était juste que l'Europe les forçât d'en recevoir une. Quoique j'aime J.-J. Rousseau, ma conscience m'a forcé de prendre le thème contraire au sien.» De sa lecture de Marie, il garde des impressions que traduisent ses notes, «Industrie, cœur glacé de l'Amérique», «Société et civilisation des choses distinctes», «traversée de la forêt très bien». Beaumont, qui citait Tanner et ses Mémoires. . . ou Trente années dans les déserts de lAmé-
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riquc du Nord, a sans doute incité Vigny à lire aussi ce voyageur (cf. J. Giraud, Rev. d'bist. litt. , janvier I9i4). «Sagamité, pâte de maïs», dit une note du poète.
La Mo ht du Loup. — Vigny intitulait ainsi, vers 1836, un épisode important d'un roman chouan auquel il travaillait (chap. ix : «Timoléon blessé est pris par les grenadiers... il refuse de marcher... fusillé»). Un souvenir byronien fournissait au poète cette saisissante image : «Le chameau marche muet sous les plus lourds fardeaux; le loup meurt en silence. Profitons de l'exemple qu'ils nous donnent. Si des animaux d'une nature inférieure et sauvage savent souffrir sans se plaindre, nous qui sommes formés d'une argile plus noble, sachons souffrir comme eux; ce n'est d'ailleurs que pour un jour.» (^Cbilde Harold, IV, XX ). 11 est peu probable que Vigny doive un supplément d'inspiration à la Louve romaine évoquée par Macaulay dans ses Lays of ancient Rome (cf. Revue d'bist. litt,, 1909, p. 350) : les dates seules s'y opposeraient. Il semble qu'il ait pu lire cette pièce à M"° Maunoir assez longtemps avant sa publication en 1843, puisqu'il rappelle alors «l'estime que vous en faites». En tout cas, il pourra dire à son ami de Lagrange : «C'est une saignée pour moi, que d'écrire quelque chose comme La Mort du Loup.» C'est en effet la «courageuse résignation», le «désespoir calme» accompagné d'effort désintéressé, qui trouve son symbole dans ce poème. Un manuscrit où Vigny a écrit «bon à imprimer» offre quelques diflérences de ponctuation , et cette variante au vers 19 :
Le plus vieux des chasseurs...
A regardé le sable, attendant, à genoux, Qu'une étoile jetât quelque lueur sur nous; Puis, tout bas, a juré que ces marques récentes Annonçaient. . .