V. 33. [Leur forme] L'allure était semblable
Dans une lettre à son ami Léon de Wailly, le 2 avril 184.3, ^'g^J lait allusion à La Flute «telle que vous la connaissez» : il s'agit de la publication de ce poème dans la Revue des Deux Mondes du 15 mars 1843. II est probable que le souci que l'infortuné Lassailly, depuis quelques années, donnait au poète précisait pour lui un douloureux problème. « Il y en a qui sont malheureux et se plaignent sans cesse , lui, il était laborieux et faisait l'heureux pour ne fatiguer personne, mais je le devinais. II a été jusqu'à ce que la force lui ait manqué. La
fatigue l'a abattu comme un taureau qu'on assomme. . . Voyez donc encore cette aflVeuse chose de la vie : quand le malheur est décent il s'empêche lui-même d'être secouru à temps.» (Lettre à M'"^ de Lagrange, 23 mai 1840.) La proposition de Bonald : 0 L'homme est une intelligence servie par des organes» amenait le poète, toujours préoccupé de l'énigme de la «justification» — par les œuvres? par la foi ? par la bonne volonté ? — à se demander quelles fâcheuses imperfections matérielles empêchent souvent une belle âme de se manifester. Chose curieuse, il rejoint dans son évocation du pauvre flûtiste, heureux de la mélodie qu'il porte en lui et que trahit l'indiscret instrument, La Bruvère et cette pensée des Caractères, chap. De l'Homme ; «Le sot ne meurt point... il gagne à mourir... [son âme] rougit de son propre corps et des organes bruts et imparfaits auxquels elle s'est vue attachée si longtemps , et dont elle n'a pu faire qu'un sot et qu'un stupide; elle va d'égal avec les grandes âmes, avec celles qui font les bonnes têtes ou les hommes d'esprit.» L'histoire de Malebranche, «à demi idiot jusqu'à dix-sept ans, il fait une chute, on le trépane, il devient homme de géme », illustrait la thèse de Vignv. Le Journal inédit mentionne de même, le 15 décembre 1861, Beethoven sourd, Grétrv avant le trépan, à l'appui de l'Mégalité des âmes».
Quant au svmbole même du poème, c'est une image que le prince Hamlet emploie coup sur coup (lll, 2) : «Bienheureux sont ceux qui ont le sang et l'esprit si bien entremêlés qu'ils ne sont pas une de ces flûtes sur lesquelles le doigt de la Fortune jouerait n'importe quel air...» «...Parbleu! crovez-vous qu'il soit plus aisé de jouer de moi que d'une flûte? Appelez-moi l'instrument que vous voudrez... vous ne pourrez pas jouer de moi.»
Certains projets d'« élévations» ou de poèmes, dans le Journal inédit, font prévoir — dès 1830 — Le M ONT DES OLIVIERS. Bien qu'Auguste Callet [Nation du 9 février 186.^) se souvienne d'avoir lu cette pièce «aux environs de la révolution de 1830», il ne semble pas qu'on puisse en placer la genèse véritable avant 1839 ou 184.0, quand Vignv, lecteur de Strauss, fait tomber «la herse» entre la Divinité et l'Homme, 11 a vu chez lady Blessington le tableau de Mantegna, L'Agonie au jardin; il connaît Le Songe, de Jean-Paul, morceau fameux dont lesromantiques français ont ressenti le funèbre fantastique; les évangiles, surtout celui de saint Matthieu, chap. xx\i, lui restent familiers. Ce cadre émouvant lui permettra de concentrer, en un instant unique d'angoisse auquel la Terre et l'Humanité s'associent, toutes les inquié-
tudcs qu'un miracle eût pu éclaircir alors. Le 2 avril 1862 (ou 1863?), la strophe du «Silence» dégagera orgueilleusement la conclusion agnostique opposée à cette fin de non-recevoir. Dans l'intervalle, les vers avaient paru, et Vigny avait pu écrire, le 24 novembre 18^3 : «Qu'ils soient imprimés ou non, cela m'importe peu. Mon cœur est un peu soulagé quand ils sont écrits...»
Un manuscrit de sept pages dont la première a été récrite à l'encre bleue, et qui est une copie antérieure à 1862, offre peu de variantes. Vigny, qui cite ses sources bibliques comme dans certains brouillons de sa jeunesse, note l'indication des évangiles, avec cette mention expresse : «Saint Luc est le seul (v. 43) qui parle de l'ange qui fortifia J. C.» Pas d'intervalle entre les vers 13 et 14,; beaucoup de majuscules et peu de virgules :