NOTICE BIOGRAPHIQUE. IX
dans mes veines pour y mourir.» Mirage touchant, qui nous a valu de beaux vers et auquel une émouvante destinée emprunte beaucoup de sa fierté et de sa tristesse :
Dans le caveau des miens plongeant mes pas nocturnes, J'ai compté mes aïeux, suivant leur vieille loi. J'ouvris leurs parchemins, je fouillai dans leurs urnes Empreintes sur le flanc des sceaux de chaque roi. Seul et dernier anneau de deux chaînes brisées, Je reste. . .
Mais ni François de Vigny, receveur de la ville de Paris anobli par Charles IX en 1570., ni Em. Baraudini, Piémontais, secrétaire du duc de Savoie, fixé à Loches dès 1^42 avec la quahfication de noble homme, ne rattachaient le poète à une aristocratie bien ancienne : et c'est une foi supérieure aux documents qui l'a ramené si souvent, jusqu'au bout de sa vie, à ses dossiers nobihaires et à une mélancohque contemplation du passé et du présent de sa race.
Son enfance, au Tronchet en Beauce, puis à Pans, fut confinée dans le « cabinet des antiques ». Sans doute , sa mère prétendit lui donner une éducation à V Emile, le soumettre à un régime de fortifiante rudesse, fendurcir pour la vie à la souffrance phvsique. Mais l'enfant qui avait part à la «conversation grave du soir», quand ii n'était pas abandonné à son rêve, restait soumis aux seules influences d'un foyer désuet. Point de camarades jusqu'à huit ans, sa mère étant alors sa seule éducatrice; ensuite, à la pension Hix, des condisciples que choquaient les airs de fille d'un élève trop sage,
X rsOTICE BIOGRAPHIQUE.
mal à l'aise au milieu des écoliers. « Le temps le plus malheureux de ma vie, dira-t-il plus tard avec amertume, fut celui du collège, parce que, devançant mes compagnons dans les études, ils étaient humiliés de se voir inférieurs à un plus jeune et me prenaient en haine. Cela me rendit sombre, triste et défiant.» On ne voit guère non plus, di^^is ces jeunes années si décisives, de cousinages, d'intimités fraternelles propres à dépouiller de son mystère l'image de la femme, aux yeux de l'enfant qui grandit. Sa mère, quand il a dixsept ans, veut être son unique amie. Il semble que toujours, ange ou «enfant malade», l'Eve immortelle ait gardé pour Vigny quelque chose d'alangui, une secrète blessure que la vie réelle menace d'envenimer, que les poètes seuls devinent et savent sonder. Attendrissement inquiet et illusion apitoyée qui régleront bien des démarches de sa sensibilité, et qui introduiront dans son œuvre un ((éternel féminin» reflétant de préférence
... une beauté Qui toujours passe en pleurs parmi d'autres figures Comme un pâle rayon dans les forêts obscures. . . , . . . Le dédain sur la bouche et les grands yeux baissés.
Le goût des vers lui était, d'ailleurs, venu de bonne heure, s'il faut en croire son témoignage rapporté par Aug. Barbier. Des poésies apprises par cœur à sept ans, de précoces traductions de fragments du Tasse ou de Lucain l'auraient initié, enfant encore, à un ordre de jouissances intellectuelles que ses parents n'approuvaient pas beaucoup.