LE TRAPPISTE
POEME
C'était une des nuits qui des feux dé l'Espagne Par des froids bienfaisants consolent la campagne : L'ombre était transparente, et le lac argenté Brillait à l'horizon sous un voile enchanté; Une lune immobile éclairait les vallées Où des citronniers verts serpentent les allées ; Des milliers de soleils, sans offenser les yeux. Tels qu'une poudre d'or semaient l'azur des cieux, Et les monts inclinés, verdoyante ceinture Qu'en cercles inégaux enchaîna la nature, De leurs dômes en fleurs étalaient la beauté, Revêtus d'un manteau bleuâtre et velouté. Mais aucun n'égalait dans sa magnificence Le Mont-Serrat, paré de toute sa puissance : Quand des nuages blancs sur son dos arrondi Roulaient leur flots chassés par le vent du Midi, Les brisant de son front, comme un nageur habile. Le géant semblait fuir sous ce rideau mobile; Tantôt un piton noir, seul dans le firmament, Tel qu'un fantôme énorme, arrivait lentement;
Tantôt un bois riant, sur une roche agreste, S'éclairait, suspendu comme une île céleste. Puis enfin, des vapeurs délivrant ses contours, Comme une forteresse au milieu de ses tours. Sortait le pic immense : il semblait à ses plaines Des vents frais de la nuit partager les haleines. Et l'orage indécis, murmurant à ses pieds, Pendait encor d'en haut sur les monts effrayés.
En spectacles pompeux la nature est féconde;
Mais fhomme a des pensers bien plus grands que le monde.
Quelquefois tout un peuple endormi dans ses maux
S'éveille, et, saisissant le glaive des hameaux,
Maudissant la Révolte impure et tortueuse.
Elève tout à coup sa voix majestueuse :
Il redemande à Dieu ses autels profanés,
II appelle à grands cris ses Rois emprisonnés;
Comme un tigre il arrache, il emporte sa chaîne;
Il se lève, il grandit, il s'étend comme un chêne,
Et de ses mille bras il couvre en liberté
Les sillons paternels du sol qui l'a porté.
Ainsi, terre indocile, à ton Roi seul constante,
Vendée, où la chaumière est encore une tente,
Ainsi de ton Bocage aux détours meurtriers
Sortirent en priant les paysans guerriers :
Ainsi, se relevant, l'infatigable Espagne
Fait sortir des héros du creux de la montagne.
Sur des rochers, non loin de ces antres sacrés
Où Pelage appela les Goths désespérés.
D'où sort toujours la gloire, et qui gardent encore.