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LETTRE A EVA

Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie, Se traîne et se débat comme un aigle blessé, Portant comme le mien, sur son aile asservie. Tout un monde fatal , écrasant et glacé ; S'il ne bat qu'en saignant par sa plaie immortelle, S'il ne voit plus l'amour, son étoile fidèle, Eclairer pour lui seul l'horizon effacé;

Si ton âme enchaînée, ainsi que l'est mon âme. Lasse de son boulet et de son pain amer, Sur sa galère en deuil laisse tomber la rame, Penche sa tête pâle et pleure sur la mer, Et, cherchant dans les flots une route inconnue, Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue La lettre sociale écrite avec le fer;

l8o POEMES PHILOSOPHIQUES.

Si ton corps , frémissant des passions secrètes, S'indigne des regards, timide et palpitant; S'il cherche à sa beauté de profondes retraites Pour la mieux dérober au profane insuhant; Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges, Si ton beau front rougit de passer dans les songes D'un impur inconnu qui te voit et t'entend :

Pars courageusement, laisse toutes les villes;

Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin;

Du haut de nos pensers vois les cités serviles

Comme les rocs fatals de l'esclavage humain.

Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,

Libres comme la mer autour des sombres îles,

Marche à travers les champs une fleur à la main.

La Nature t'attend dans un silence austère; L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs, Et le soupir d'adieu du soleil à la terre Balance les beaux lys comme des encensoirs. La forêt a voilé ses colonnes profondes, La montagne se cache, et sur les pâles ondes Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.

Le crépuscule ami s'endort dans la vallée Sur l'herbe d'émeraude et sur l'or du gazon, Sous les timides joncs de la source isolée Et sous le bois rêveur qui tremble à l'horizon, Se balance en fuyant dans les grappes sauvages, Jette son manteau gris sur le bord des rivages. Et des fleurs de la nuit entr'ouvre la prison.

LA MAISON DU BERGER. l8l

II est sur ma montagne une épaisse bruyère Où les pas du chasseur ont peine à se plonger, Qui plus haut que nos fronts lève sa tête altière, Et garde dans la nuit le pâtre et l'étranger. Viens y cacher l'amour et ta divine Ikute; Si l'herbe est agitée ou n'est pas assez haute, J'y roulerai pour toi la Maison du Berger.

Elle va doucement avec ses quatre roues,

Son toit n'est pas plus haut que ton front et tes yeux;

La couleur du corail et celle de tes joues

Teignent le char nocturne et ses muets essieux.

Le seuil est parfumé, l'alcôve est large et sombre,

Et là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l'ombre.

Pour nos cheveux unis, un lit silencieux.

Je verrai, si tu veux, les pays de la neige. Ceux où l'astre amoureux dévore et resplendit. Ceux que heurtent les vents, ceux que la neige assiège. Ceux où le pôle obscur sous sa glace est maudit. Nous suivrons du hasard la course vagabonde. Que m'importe le jour? que m'importe le monde? Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit.

Que Dieu guide à son but la vapeur foudroyante Sur le fer des chemins qui traversent les monts, Qu'un Ange soit debout sur sa forge bruyante, Quand elle va sous terre ou fait trembler les ponts, Et de ses dents de feu dévorant ses chaudières. Transperce les cités et saute les rivières. Plus vite que le cerf dans l'ardeur de ses bonds!

i82 POEMES PHILOSOPHIQUES.

Oui, si l'Ange aux yeux bleus ne veille sur sa route, Et le glaive à la main ne plane et la défend, S'il n'a compté les coups du levier, s'il n'écoute Chaque tour de la roue en son cours triomphant, S'il n'a l'œil sur les eaux et la main sur la braise, Pour jeter en éclats la magique fournaise, 11 suffira toujours du caillou d'un enfant.

Sur le taureau de fer qui fume, souffle et beugle,

L'homme a monté trop tôt. Nul ne connaît encor

Quels orages en lui porte ce rude aveugle.

Et le gai voyageur lui livre son trésor;

Son vieux père et ses fils, il les jette en otage

Dans le ventre brûlant du taureau de Carthage,

Qui les rejette en cendre aux pieds du Dieu de l'or.

Mais il faut triompher du temps et de l'espace, Arriver ou mourir. Les marchands sont jaloux. L'or pleut sous les charbons de la vapeur qui passe. Le moment et le but sont l'univers pour nous. Tous se sont dit : «Allons!» Mais aucun n'est le maître Du dragon mugissant qu'un savant a fait naître; Nous nous sommes joués à plus fort que nous tous.

Eh bien! que tout circule et que les grandes causes

Sur les ailes de feu lancent les actions.

Pourvu qu'ouverts toujours aux généreuses choses.

Les chemins du vendeur servent les passions!

Béni soit le Commerce au hardi caducée.

Si l'Amour que tourmente une sombre pensée

Peut franchir en un jour deux grandes nations!

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