SUZANNE
Vigny lui-même, au crayon bleu, a inscrit sur un de ses manuscrits : Fragment, projet d'un poème de Suzanyie, 1820. II s'agit d'une composition déjà fort poussée, dont les trente-six vers du Bain ne sont qu'un infime vestige et ne font guère soupçonner la première intention de l'écrivain.
Le poète y suit de très près l'apocryphe Histoire de Suzanne de l'Ancien Testament : il tire de cette histoire d'innocence accusée et de fraude dévoilée le scénario d'un poème mi-lyrique et mi-descriptif, se terminant comme La Femme adultère par une sorte de jugement de Dieu. C'est Daniel enfant mais inspiré qui sait confondre, ici, l'infamie des deux vieillards d'Israël, «Il ne faudra pas plus de temps pour l'action que pour la lecture de l'ouvrage», observe le poète, qui s'est assigné cependant la matière de quatre chants. L'Ancien Testament, les dissertations de Dom Calmet et l'abbé Fleu'ry alimentent à leur ordinaire l'orientalisme de Vigny, qui donne comme épigraphe à son poème un verset des Proverbes, ch. xxxi, v. lo-ii : «Trouvez une femme vertueuse ! car son prix surpasse de beaucoup celui des perles. Le cœur de son mari s'assure en elle.» La séduisante figure de Daniel, l'adolescent justicier, le tente d'ailleurs en même temps que la voluptueuse aventure de la belle Juive et des deux vieillards.
C'était quand le palmier, de sa pluie odorante,
Distille du sKetar la liqueur enivrante,
Le doux mois de Nisan qui souffle les chaleurs
Semait sur les gazons la £;râce de ses fleurs;
Babylone aux cent tours que le sable environne
[Suspendait ses jardins , verdoyante couronne,]
[Des jardins dans le ciel suspendait la couronne]
Suspendait [les] ces jardins [qui semblaient sa couronne]
[comme une ample] [ainsi qu'une couronne] [pareils à] qui forment sa couronne
Et l'EupIirate en ses murs lentement épancbé
Roulait l'or de ses flots sous le saule penché.
Mais le peuple de Dieu ne levait plus sa tête.
Le printemps [pour] à ses yeux n'était plus une fête,
[Les guerriers de Saûl ne domptaient plus de rois]
[Silencieux] [fuyant pour leurs conseils l'ombre du seuil des rois]
Les soldats de Saùl avaient perdu leurs rois.
Les chantres de David avaient perdu la voix
Car ils étaient captifs. Sous le deuil et la cendre.
Souvent dans les tombeaux on les voyait descendre.
Les saules balançaient leurs luths silencieux,
Ils s'asseyaient ensemble, et toujours de leurs yeux
Des pleurs constant'- tombaient dans l'onde passagère.
Hélas! on pleure tant sur la terre étrangère!
Or dans les vastes murs que le peuple entourait
[S'égarait] [demeurait] se baignait une femme en un jardin secret.
C'était près d'une source à l'onde pure et sombre.
Le large sycomore y répandait son ombre :
[ La suite comme dans le texte actuel ; puis , Suzanne de'vêtue : ]
A travers les gazons [sa suite] son escorte fidèle
Au geste de sa main se retira loin d'elle
Comme à travers le ciel passe l'essaim nombreux
Des cygnes de Java''' qu'admirent les Hébreux.
Aussitôt s'appuyant sur la rive inclinée,
Elle y toucha la lyre à sa voix destinée.
Mais elle s'arrêtait lorsqu'un arbre agité
Venait de quelque effroi glacer sa nudité.
Et quand ses cheveux noirs et leurs tresses humides
Tombaient sur le cinnor et sur ses mains timides.
On aurait cru revoir le bel ange des eaux
Que la création fit sortir des roseaux.
[Et cependant voici] Israël a gardé l'hymne tendre et pieuse
Que chantait doucement sa voix harmonieuse :
Ici se place l'adaptation du Cantique des Cantiques, publiée par Vigny dans la Muse française d'avril 182.^ (10° livraison; dans la réédition de J. Marsan, t. II, p. 188) et dans les Annales romantiques de 1826 :
De l'époux bien-aimé n'entends-je pas la voix? [Ainsi qu'un blanc] [Comme le blanc] Oui, pareil au chevreuil, le voici, je le vois [Qui fuit] [vient] [Joyeux] II reparaît joyeux sur le haut des montagnes. Bondit sur la colline et passe les campagnes.
''' La Grèce s'appelait ainsi chez les Hébreux. (Note de Vigny.)
rf^l^/Û^i^ ,
Fac-simile du manuscrit de SU2ANNE
[Mes sœurs, soutenez-moi] O fortifiez-moi, mêlez des fruits aux fleurs Car je languis d'amour et j'ai versé des pleurs. J'ai cherché dans les nuits à l'aide de la flamme •»
Celui qui fait ma joie et que chérit mon âme.
O comment à [m»s amours] ma couche est-il donc enlevé? Je l'ai cherché partout et ne l'ai pas trouvé. Mon époux est pour moi comme un collier de myrrhe. Qu'il dorme sur mon sein, je l'aime et je l'admire.
Il est blanc entre mille et brille le premier,
Ses cheveux sont pareils aux rameaux du palmier,
A l'ombre du palmier je me suis reposée.
Et d'un nard précieux ma [lèvre] tête est arrosée.
Je préfère sa bouche aux grappes d'Engaddi Qui trempèrent dans l'or le soleil du Midi. Sa voix passe en douceur la voix des tourterelles [Ses paroles des fleurs [qu'unit la soie] que l'or pur lie entre elles,] Et les femmes [souvent] [du Roi] [de SaronJ [de la plaine] souvent se le sont dit entre elles.
Son front est comme un Ivs dans les champs, et ses yeux
Sont comme [l'eau d'un fleuve] un double lac où se mirent les cieux
Qu'à [me lier] m'entourer d'amour son bras gauche s'apprête,
Et que de sa main droite il soutienne ma tête.
Car, égale en éclat aux tentes de Cédar
[Dont] Que l'or brode en festons [les] sur un sonibre[s] étendard[s],
Regardez, je suis noire et pourtant je suis belle,
Et jamais à sa voix mon âme n'est rebelle.
Je sais que la sagesse est plus que la beauté, Je sais que le sourire est plein de vanité; Je sais la femme-forte et veux suivre sa voie; «Elle a cherché la laine et le lin et la soie,
«[Sa main ingénieuse] Ses doigts ingénieux ont travaillé longtemps,
«Elle partage à tous et l'ouvrage et le temps,
« Ses fuseaux ont tissu la toile d'Idumée
«[Et la nuit en passant] Le passant dans la nuit voit sa lampe allumée;
«Sa main est pleine d'or et s'ouvre à l'indigent.
« [ Elle a de la bonté] De la clémence elle a le langage indulgent;
«[Tous ses enfants l'ont dit d'un grand bonheur douée]
«Ses fils l'ont dite heureuse et de [vertu] force douée,
«Ils se sont levés tous, et tous ils l'ont louée.
a Sa bouche sourira lors de son dernier jour. »
Lorsque [je dis] j'ai dit ces mots, pleins d'un nouvel amour,
De ses bras parfumés mon époux m'environne ,
II m'appelle sa sœur, sa gloire et sa couronne.
Ainsi disait Suzanne; mais tout à coup, ô Dieu d'Israël, la lyre échappe de ses doigts et tombe dans les flots : qu'a-t-elle entendu? une voix impure semble sortir du creux d'un chêne et lui dit : «O Suzanne, Suzanne, je t'amie, oublie ton époux, etc.))
Ainsi [chantait] disait Suzanne, et du roi Samuel
Unissait à son chant le chant habituel,
Comme le sage Hiram , qui de la Maison sainte
Vint de Tyr à Sion orner la riche enceinte.
Unissait le porphyre au bronze noir des bains
Et l'or à l'olivier [formant] [couvrant] manteau des Chérubins.
Sous ses beaux doigts encor tremblaient les cordes jaunes , Lorsque d'un jeune chêne entouré de longs aulnes, Elle entendit sortir une flatteuse voix Qui la venait troubler pour la première fois.
«[O Reine des] Reine entre les Beautés, [que tant d'éclat]
l'éclat qui te décore Te vaut le nom des Lys et les [surpasse] efface encore. Ainsi qu'un pur encens tu parfumes les airs. Tu viens comme l'Aurore au milieu des déserts. Mais ceinte de splendeur tu marches ignorée. Sans savoir de quels yeux tu dois être adorée. Quelle âme tu remplis, ou quels cœurs ont blessés Tes cheveux noirs voilant tes regards abaissés. Ne lèveras-tu pas ta tête en vain confuse?
Ce que ta solitude [avec orgueil] aux yeux [mâles] mortels refuse Ce trésor demi-nu [ce trésor] de grâce et de beauté , Que l'onde en soupirant baigne avec volupté. Qu'un flot imitateur double à notre espérance En trahissant deux fois [pour nous] ta pudique ignorance. Cette bouche entr'ouverte à des baisers absens.
Ainsi que la grenade, [aux soleils languissants] ou la fleur de l'encens; Ces [deux] bras [se rencontrant] [rencontrés] [confondus]
[renfermant ta har. . .] enlacés sur le luth que tu presses [Crois-tu que] [Comme] Tels que deux cygnes blancs unis par [leurs]
des caresses , Ces biens, crois-tu qu'un seul [amant] les doive tous aimer Ou que tous pour un seul se doivent animer?
[Ah!] Non, beau lys d'Israël, [fais qu'Israël t'admire] [te voie]
tu t'élèves sans tache, Comme le ciel des nuits [que nul] qu'aucun sable ne cache. Comme le ciel aussi laisse chacun de nous Devant l'astre choisi s'arrêter à genoux; Un regard de tes yeux est [entre dans] l'âme de mon âme. Peut-être un autre est là, brûlé d'une autre flamme, Qui de ton col de neige admire la beauté; Tels, de la blanche lune adorant la clarté, Les peuples de Madaï'"' permettent que les Mages [De leurs] Des Rois dans d'autres feux adorent les images, Et tous viennent en paix lorsque le jour s'enfuit
[ D'un chant mystérieux] Avec des chants divers chanter la niêiuc nuit. De tes faveurs sur nous partage la rosée. [Après] Quand sous la Pyramide elle s'est reposée. L'hirondelle est heureuse aux sommets de l'Hermon, Et sous les lambris d'or des tours de Salomon, Fais comme elle, et comme elle incertaine et légère, Apprends la volupté riante et passagère; Viens, foulons sous nos pieds ces populaires lois Par qui ton cœur jamais n'entendit qu'une voix. Par qui tes yeux n'ont vu qu'un inflexible maître Te cachant l'univers qui voulait te connaître. Et sous un mur farouche enfermant tous tes pas.
Qu'auraient [tant adorés] semés de [fleurs] lys ceux qu'il n'égale pas; Tandis qu'en ce moment où ta bouche le chante. D'un amour étranger, lui, sans doute, il s'enchante. Et [sur la rose éparsc] des feuilles de rose et des parfums brûlés Couvrant ses [beaux] blonds cheveux par [dans] [tes chants] tavoixadulés, A vingt jeunes beautés de Lud et de Palmyre Demande quelque danse ou le chant qu'il admire. Et prodigue à longs flots r[amour et le] [indiff'érent] cet indolent bonheur Dont ton hymne [lointain] perdu regrette enfin l'honneur, m Ainsi qu'un jeune enfant, qui, seul et sans alarmes. Pour la première fois entend le bruit des armes, D'abord reste immobile et regarde efi'rayé L'amas mouvant des [fers] dards, de mille feux rayé. Mais découvrant sous l'or des figures sanglantes,
Fuit [au sein maternel] dans la ville en paix les plaines turbulentes; Telle d'abord Suzanne immobile [et sans voix] écoutait Ces mots insidieux dont [l'art doux] l'encens la flattait. Jamais la voix d'un homme en ces vastes retraites N'avait osé troubler ses actions secrètes,
•'' En surcharge ; Pharas, avec ce renvoi ; nom hébreu de la Perse.
[Même] Nul homme [jamais] à sa beauté n'avait jamais souri.
Si ce n'était son frère et son jeune mari.
Aussi [rougissant] rouge et brûlant d'une chaste colère
Et s'entourant des plis d'un voile tutélaire
Orné d'un beau dessin d'or pur et qu'autrefois
Aux heures de la nuit avaient tissu ses doigts
Quand son époux près d'elle et prolongeant les veilles
Des pasteurs d'Orient lui contait les merveilles,
Les deux mains sur [ses bras] son cœur, n'osant plus s'arrêter.
Sur la rive opposée elle voulut monter.
Mais là, sous un lentisque, insultante et sonore,
Une seconde voix vint l'implorer encore ,
Et la fit se plonger dans ses flots favoris
Comme l'oiseau de mer qu'un orage a surpris.
«N'espère pas nous fuir, belle et fière imprudente,
Trop de soins ont aidé notre amour trop ardente,
Nous avons su troubler les regards des humains,.
Et ta beauté ne peut échapper à nos mains.
Ta main imprévoyante a chassé tes esclaves
Les nôtres t'ont tissu de prudentes entraves.
N'espère pas, Suzanne, épouvanter nos fronts.
Plus forts que tes refus, inutiles affronts,
lis portent ce bandeau des juges de la terre
Qui sur les veux du peuple impose le mystère.
La terre ne voit pas, et [la voix d'un mourant] le faible souffrant
N'a jamais attendri le ciel indifférent.
[En vain donc] [Ecoute donc] En vain tu traîneras, suppliante, alarmée ,
Ton innocence en pleurs contre nous deux armée,
En vain ton désespoir à ses pieds abattu
Jetterait au Dieu sourd les cris de la vertu.
Devant le peuple entier pâlira ton excuse.
Si notre témoignage en gémissant l'accuse;
Pour ton Dieu, que sait-il de ce qu'on fait ici?
Son regard [par un voile] par lui-même est toujours obscurci :
Caché sous le manteau d'un dédaigneux nuage,
\bilant aux chérubins son [orgueilleux] rapide passage.
Il va d'un pôle à l'autre et marche dans ses cieux
Sans que jusqu'à la terre il abaisse ses yeux.
Viens donc, et [moins craintive] plus facile, aimant celui qui t'aime.
Puiser ta sûreté dans ta faute elle-même. »
Malheur, trois fois malheur à la faible beauté. . .
Quand le Serpent [rusé] damné, sur l'herbe triste et pâle, Roulant ses anneaux d'or, d'émeraude et d'opale.
S'attacLant au pied d'Eve ainsi qu'un bracelet,
Engourdissant son pas qui déjà chancelait,
Par sa molle éloquence, hélas! trop bien suivie.
Porta la mort au sein qui nous donna la vie,
[Ses mots étaient empreints [imbus] d'un art]
L'art de ses doux propos était moins séducteur
[Tel fut] [En ces [mots s'exprima] termes parlait]
Car ainsi s'exprima l'mvisible imposteur
Dont la voix, tour à tour enjouée ou plaintive.
Arrêta dans les eaux sa victime attentive,
[A demi s'efFrajant] Qui, ne respirant plus, de son impur discours
D'un geste ni d'un cri n'osa troubler le cours.
Ici, d'après le principal scénario esquisse par le poète, «les deux sages vieillards ouvrent au peuple et s'écrient que cette femme a été surprise par eux». Or Daniel enfant a déjà, hors des murs, commencé d'ameuter le peuple israéllte.
Mais sous trois grands palmiers près du fieuve plantés
Tous, des femmes surtout, sont bientôt arrêtés.
Là s'asseyait rempli d'une tristesse amère
Un enfant dont aucun n'avait connu la mère.
Jusques à ses pieds nus sa tunique de lin
Couvrait de [ses longs] larges plis [ce nouvel] [ce naïf] [l'innocent]
le timide orphelin, Il ne paraissait pas aux traits de son visage
Qu'il eût vu douze fois [ la cigogne en voyage] les oiseaux de passage, Ses cheveux blonds, sans nœuds, sur son front partagés, Roulaient sur son épaule en longs flots étages. Pareil à Samuel quand l'esprit prophétique Le remplit efl'rayé àe son premier cantique, II et l'on voyait les cieux
Resplendir égarés dans l'azur de ses yeux. Et cependant un jour la foule des Hébreux [Des portes d'un palais sortant à flots nombreux] S'écoulant d'un palais à flots lents et nombreux. Des platanes obscurs suivait la longue voie [Et leurs fronts souriaient et se peignaient de joie] Et tous le front serein [s'environnaient] se couronnaient de joie, Ils élevaient aux cieux des bras admirateurs.
[Des groupes s'arrêtaient [autour des orateurs] où d'ardents.. . docteurs Vantaient ces deux vieillards dont la bouche dorée Faisait [chérir de tous] bénir à tous leur justice adorée;
«Us marcKent avec Dieu, disaient-Ils, Israël
[Voit dans tous leurs] Trouve dans leurs propos k sagesse du cicl.
Ils sont vêtus de force, [et l'aube matinale] et c'est d'eux que le livre
[Moins que leur âme encor est [pure] blancKe et virginale]
Dit : Ecoute, Israël, que leur voix te délivre.
Ils sont l'œil de l'aveugle et le pied du boiteux.»
«Allonger le tableau et l'éloge», a écrit Vigny en marge de son manuscnt; mais il ne paraît pas avoir exécuté son dessein. En revanche, les ébauches en double ne manquent point à la présentation du prophète enfantin :
Il tremblait, rougissait, et l'azur de ses veux
Portait [dans ses rayons] avec des pleurs quelque chose des deux;
Il tenait des discours [tout remplis de] [pleins] remplis d'un saint mystère
[Dont les mots enchaînaient]
Q.ui semblaient entraîner sa voix involontaire.
Mais un jour sur le bord des saules argentés
(Dieu le voulut sans doute) ils s'étaient arrêtés.
Là s'asseyait rempli d'une tristesse amère
Un enfant dont aucun n'avait connu la mère.
Jusque à ses pieds nus la tunique de lin
Couvrait de larges plis le timide orphelin.
Il ne paraissait pas aux traits de son visage
Qu'il eût vu douze fols les oiseaux de passage.
Ses cheveux étalent blonds, il regardait les deux
[Et des larmes roulaient] Et l'on voyait des pleurs dans l'azur de ses veux.
Il tenait des discours remplis d'un saint mystère
Qui semblaient entraîner sa voix Involontaire.
[C'est moi qui vais parler, c'est moi, dit le Seigneur, Pauvre Jérusalem, vierge sainte et captive, A la voix de ton Dieu rends ton âme attentive il peut te couronner d'honneur.]
II disait, dans un chant mollement cadencé, Joseph fils de Jacob, chaste et récompensé. Roi, sous les Pharaons, de l'Egypte féconde. Et par eux surnommé maître et sauveur du monde; Puis l'Ange conducteur se voilant aux Hébreux Et laissant sur leurs pas le désert ténébreux Parce que dans leur joie au Seigneur insultante Des filles de Moab Ils habitaient la tente;
Il raconte David prosterné, gémissant, Traînant [son psaume honteux] [triste]
la pénitence aux pieds du Tout-puissant, Pleurant [Urie absent] le sang d'Urie et sa femme tombée Et [pleurant] la mort d'un fils né du bain de Bethsabée. Là, s'cffrayant lui-même et comptant douze fois D'un doigt mystérieux [sur le bout de] [ses flexibles]
qui parcourait ses doigts.
Comme si les tableaux de quelque horrible histoire En foule, malgré lui [déchiraient] venaient à sa mémoire, Il redit le lévite arrivant de Marpha Avec un serviteur et deux [ânes] chameaux d'Epha, Sa femme et tout son bien [chargeant] couvrant leur dos robuste. Bientôt dans Benjamin, [assis] couchés sous un arbuste. Un vieillard les accueille et comme vient le soir AGabaa, chez lui, rentre et les fait asseoir. Mais [s'élèvent les cris d'un populaire]
le peuple élevait sa voix comme un orage. L'épouse par l'époux est livrée à l'outrage. Elle meurt. Le jour vient. De ses membres épars
Chaque tribu reçoit les dégouttantes parts.
Levé comme un seul homme et gémissant ensemble.
De Dan à Bersabée Israël se rassemble.
Consulte le Seigneur, marche et le iendemam
Le glaive d'Israël efface Benjamin.
«C'est ainsi, s'écria le jeune solitaire.
Que des iniquités [il faut purger] Dieu [purgera] balaiera la terre.
Vieillis dans l'impudeur, dans la faute endurcis,
Les prévaricateurs pour juger sont assis.
[Prends garde à la fontaine] [O fille du Seigneur],
Vois la source oii tu bois, Israël [ô ma] notre mère!
Plus qu'au désert de Sur tu puises l'onde amère,
[Et] [Sur ton repos oisif] Autour de ton repos plane la trahison,
L'ombre des deux palmiers t'endort dans son poison.»
«Le peuple s'en prenait ù Daniel, mais il dit : Dieu se venge à présent, entendez-vous ce cri?» Deux leçons différentes ont développé parallèlement cet épisode :
Mais le peuple élevait sa voix impatiente Et balançant les flots de sa foule bruyante . S'écria : «S'il est vrai que Dieu vous ait parlé, S'il est vrai qu'à prédire il vous ait appelé, [Désignez parmi nous les hommes qu'il réprouve. Dites si dans ce lieu [le coupable] quelque maudit se trouve,
Que nous le connaissions afin qu'il soit puni,
Ou [bien de notre sein] du peuple de Dieu vous serez seul banni.
Car vos discours, enfant, sont ceux d'un téméraire.
Et [le frère en son cœur] chacun dans son âme accusera son frère.»]
L'enfant baissa la tète et se mit à pleurer.
Deux [vierges] femmes s'avançaient voulant le rassurer,
[II dit alors avec sa voix [douce et] pleine de larmes]
[Mais] il dit d'une voix faible et pleine de larmes :
«Je sonderai [les] leurs cœurs d'un regard de mon œil.
Et je les montrerai nus et sans leur orgueil;
[Jetés] Lancés comme une balle, ils mourront sans mémoire.
Et là [sera réduit] se réduira tout le char de leur gloire. »
Mais le peuple élevant sa voix impatiente
Et balançant les flots de sa foule bruyante.
S'écria : «S'il est vrai que Dieu vous ait parlé.
S'il est vrai qu'à prédire il vous ait appelé.
Est-ce pour de vains airs et des larmes frivoles?
Veut-il des actions ou de faibles paroles?»
L'enfant baissa la tête et se mit à pleurer.
Deux femmes s'approchaient voulant le rassurer.
Mais il dit d'une voix faible et pleine de larmes :
«Ce n'est pas moi qui peux élever tant d'alarmes.
Je suis seul, sans parens, triste, et ce n'est pas moi
Qui du Seigneur mon Dieu [vous rappelle] pourrais dicter la loi.
Sa voix, sa propre voix vous assemble et vous touche,
Car dès qu'il a fini de parler par ma bouche ,
De tout ce que j'ai dit je ne me souviens pas.
Dieu me tient par la main et dirige mes pas.
Il vient de m'amener [et son esprit m'enlève], c'est le ciel qui m'enflamme
[A chacun des regards que vers le ciel je lève.]
[Mes yeux puisent au ciel la force de mon âme]
Et je n'ai pas toujours les [regards] forces de mon âme.»
Et le peuple se tut comme se tait la mer,
Lorsqu'au sein de la pluie et de l'orage amer
Passe un ange de Dieu [portant] qui porte un saint message
Et du bout de ses pieds la touche à son passage.
Il se tut attentif [à des discours absents] [même à des mots]
à ces mots menaçans.
Le peuple [morne] [encore] morne en cherche et la suite et le sens. Un murmure [confus] craintif sortit du long silence. Ainsi, quand d'Hésébon le doux vent se balance, [Les lentisques épais du bois d'Eléalé Rendent un son plaintif à la harpe...
Ont un son faible au son de la harpe [des fleuves] égalé].
Les bois d'Elcalc s'inclinent un moment
[Et ia voix du désert] Et le désert muet soupire longuement.
[Autre fragment.) [«Hélas! s'écriait-il, l'innocent est victime, Israël, Israël! télas, je vois un crime. Le palais est maur'.it, ses arbres criminels, Son onde empoisonnée et ses gazons cruels.»]
H s'écriait : «Hélas! que dira Daniel ?
La sagesse a quitté les vieillards d'Israël;
O, détournez, Seigneur, ces tableaux de mon âme!
Quelle est cette victime? Elle est faible, elle est femme,
Et moi je suis enfant. Pourquoi me réserver
Puisque je ne peux rien encore pour la sauver?
Avez-vous aux vautours livré la tourterelle?
J'irai , je parlerai , je pleurerai pour elle.
Peuple, je vois un crime, un malheur m'est prédit,
Ces arbres parleront [sont témoins], ce palais est maudit.»
Le peuple disait : « Croirons-nous ce jeune insensé plutôt que les sages de Juda?» Pendant les préparatifs du supplice, l'enfant les suivait criant : «Je me lave les mains du sang de cette femme.» Mais l'enfant s'avance et dit : «Séparezles, j'ai douze ans, dit-il à l'un des vieillards, et je ne sais quel crime vous reprochez à cette femme parce que je suis un des fils de Dieu , mais un crime doit être caché, or elle était dans un jardin, quel était donc l'arbre qui la cachait?» (il faut que ces vers soient charmants d'innocence et de grâce, et très courts pour être répétés). Le peuple se récrie quand le vieillard dit sans hésiter : un lentisque, et s'élève contre Daniel. Le vieillard parti, l'autre survient (répétition de Daniel), il dit : un chêne, aussitôt tout le peuple jeta un grand cri , et Suzanne et sa famille et tout Juda
la foule satisfaite Adorait à genoux l'adolescent prophète.
En dépit d'une préparation assez poussée , et de vers déjà «amorcés» :
Ah! le trait appuyé sur l'arc de Jehova Fait déjà reculer la corde impatiente. . .
J'ai dit : Mon pied chancelle et Dieu m'a soutenu...
L'étranger eût cru voir l'une de ces statues Que l'immobile Egypte asseyait dans les airs, ■ Morts à figure humaine imposés aux déserts. La nuit succède au jour lorsque le jour s'enfuit. Mais toi, jour de mes yeux, tu n'auras pas de nuit...
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^^^t-^Qu- f^uu^fà^ /rvl^^ yjg^lr^4M^ /*^. '^ /yii^i^ Fac-simile du manuscrit de SUZANSE.
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2 8o NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
Vigny n'avait développé qu'une partie de ce «jugement» :
L'enfant cherchant [le ciel] les deux y retrouve sa voix;
Je vous le dis, hélas! pour la seconde fois,
Avant que le soleil ombrage l'heure entière.
L'impie élèvera ve.'s vous sa voix altière;
L'insensé dans son cœur dit qu'il n'est pas de Dieu,
Mais la voix du Seigneur lui répond du haut lieu :
«Je suis celui qui suis, plus de miséricorde.
Je vous ceindrai les bras et les reins d'une corde,
Allez, princes du peuple, [ainsi qu'un vil] attachés en faisceau,
Tombez, à ma fureur [mettez ainsi] [allez mettre] vous y mettrez le sceau ;
Où donc est-il caché, celui dont l'âme attente
A la main qui tendit le ciel comme une tente...»
Les anciens d'Israël dirent qu'en leur enfance,
Quand de [son peuple] ses fils encor Dieu prenait la défense,
Il inspirait ainsi le [prophète] sage Ezéchiel.
[Et l'enfant ayant dit qu'il se nommait Daniel]
Ce jeune homme ayant dit : Mon nom est Daniel,
[Les plus prudents] Quelques vieillards doués [de l'esprit]
du savoir qui devine Expliquèrent ce nom : la justice divine [force] [grâce et vertu divine]. [ Et chacun résolut d'attendre encore une heure] On [remarqua] [se souvint] s'aperçut aussi que [l'enfant] [Daniel]
l'enfant, quand ses jeux Cessaient de s'élever humides vers les cieux. De Suzanne en tremblant regardait la demeure, Et chacun résolu de voir s'écouler l'heure
[S'assied, suit le soleil [et suit le cercle] qui la couvre [montre] à demi] Suit le cercle où déjà l'ombre tourne à demi. [ Le Prophète innocent venait de s'endormir] Pour le jeune Prophète, il s'était endormi.
Au bas du dernier de ces courts feuillets presque carrés , Vigny a écrit : «142 vers» — et cette addition concerne seulement les fragments de cette ébauche qui lui semblaient suffisamment bien venus. II ne s'est d'ailleurs ménagé ni les coups de crayon soulignant des rimes médiocres, ni les traits de plume supprimant un passage tout entier. Les sources bibliques de certains détads sont, comme d'ordinaire, indiquées en marge ou en note. II est particulièrement significatif de voir cette glorification de la «femme vertueuse» tourner surtout à l'éloge de l'adolescent prophète. A tous égards d'ailleurs, cette longue
ébauche, prolixe souvent, est caractéristique de la manière du «lévite» Vigny, le Jeune officier- poète qui s'absorbe, à ce moment:, dans l'étude des Livres sacrés de l'Orient.
La Fille de JephtÉ, dont les Mélodies hébraïques de Bvron ofi'raient un bref précédent, emprunte au XP livre des Juges l'essentiel de sa matière, nombre de ses détails historiques aux Mceurs des Israélites de Fleur>' et aux Commentaires de Dom Calmet. Les exigences inouïes du Dieu d'Israël — auxquelles s'était déjà opposée la «langue aux hommes étrangère» de Jésus dans La Femme adultère — se sont révélées ici dans toute leur cruauté, car Vigny admet, contrairement à certains théologiens, que la fille de Jephté est oflérte réellement en sacrifice. M. Morize propose avec grande vraisemblance [Modem Language Notes, décembre 1913), pour certaines analogies d'allure et de mouvement, le précédent de a La Fille de Jephté, poème», publié en 1729 dans la Continuation des Mémoires de Littérature et d'Histoire du P. Desmolets et de l'abbé Goujet.
Le Malheur, qui est daté de 1820 et paraît avoir son point de départ dans un chœur désespéré de la Fiancée de Messine qu'avait cité M"' de Staël dans l'Allemagne (II, Xix), doit peut-être aussi quelque chose au poème et à la préface de Gabriel de Moyria, Le Malheur (Paris et Lyon, 1820), œuvre anti-révolutionnaire et pessimiste au plus haut point. «L'homme à sa naissance est voué au malheur. Il suffit d'avoir fait quelques pas dans la vie pour être convaincu de cette triste vérité... II nous presse de toute part; c'est en vain que nous nous débattons sous sa serre cruelle ; le reste de notre existence lui appartient... A défaut dé souflrances positives, il s'empare de notre imagination; il y jette de vagues inquiétudes... Rêver que l'on soufl're, c'est souffrir... L'image du bonheur touche peu; on n'y croit pas; celle du malheur intéresse vivement, parce que chacun de nous y retrouve plus ou moins sa propre destinée. . . »
Le manuscrit de La PeisoN est une mise au net partielle, vingt-deux petits feuillets numérotés suivis de l'indication : du i" au 8 avril 1821. L'épigraphe, empruntée au hvre de Job (lll, 17-18), marque le rattachement biblique et l'intention première : « C'est dans la tombe qu'on est à couvert du bruit qu'excitent les impies. . . C'est là que ceux qui étaient enchaînés ne souffrent plus , et qu'ils n'entendent plus la voix
de l'cxacteur.» Mais une question de casuistique se pose sous l'affabulation historique : la prison perpétuelle du Masque de fer, par exemple, n'a-t-elle pas maintenu le prisonnier dans un état d'innocence — ou de non-culpabilité — qui réduirait à néant toutes les exigences d'une théologie rigoureuse? Des préoccupations suscitées par Joseph de Maistre ont dû, après l'apparition des Soirées de Saint-Pétersbourg, en mai 1821, incliner de ce côté une œuvre fondée d'abord sur le «cas» du Masque de fer et sur le précédent byronien du Prisonnier de Cbillon. Vigny, en garnison à Vincennes, a pu s'inspirer du pittoresque du château, de ses fossés et de son donjon; il retrouvait enfin dans le Lai du dernier ménestrel, de W. Scott, un moine ascétique et ému. Un fragment de brouillon primitif donne ce début :
«Hâtons-nous, pour qu'au moins celui qui va finir
N'entende pas [chanter le monarque] à venir.»
Tels sont les vains discours qu'un vieux prêtre prononce,
Mais on marche toujours, et toujours sans réponse.
[Il se plaint] Il parle de son âge, il se plaint du bandeau
Dont on a sur ses yeux noué l'épais fardeau.
Mais un mot seul et dur le condamne au silence.
[Il sent qu'on a franchi]
Et, au crayon :
Mais [un mot] de ses conducteurs redoutant l'insolence, [S'efforçant de les suivre il] Il s'efforce à les suivre et garde le silence. On l'entraîne, on le perd en des détours savants, Tantôt crie à ses pieds le bois des ponts mouvants...
La forme, dans le manuscrit complet, est toute voisine du mode delillien d'expression; les corrections, dans les parties retouchées , vont vers plus de netteté et une forme plus concrète :
V. 10. Ces mots et d'autres cris [demeurent] se taisent sans réponse.
D'un escalier rapide on avertit ses pas...
D'un mur qui le conduit tâte l'obstacle humide.
Ses sombres conducteurs [à sa vue incertaine] le lui firent entendre
[Expliquaient...]
N'ont jamais [pénétré] résonné
[II n'est plus de cachots] dans l'asile des morts V. 67. Et de plaindre nos maux nous croyons avoir lieu
V. 79. Au creuset [du malheur] douloureux tout notre être épuré
S'envole en bienheureux vers le séjour sacré. V. 8j. Sur le front du [vieillard] vieux moine
[L'enflamma] Fit [paraître] renaître une ardeur [qui semblait]
à son âge étrangère V. 96. Un front [défiguré] décoloré
V. 121. Que de [grâces] vertus c'était [le plus parfait] un céleste mélange. V. 136. [Qui répandus] Nés captifs et jetés V. 1.^0. [O] Vieillard, [à mon aspect vous restez]
vous abaissez votre front interdit.