REVELATION
[Ange de la pensée] Esprit venu du ciel, où portez-vous mon âme?
Pour soutenir l'éclat de ces astres de flamme
Qui suis-je? — Ai-je reçu comme un don précieux
L'œil de l'aigle inspiré que saint Jean vit aux cieux?
Dans les ravissements d'une extase imprévue
Pourrai-je voir le ciel sans mourir de sa vue?
C'est en parlant à Dieu que Moïse autrefois
Sentit fuir de son cœur son âme avec sa voix.
[Oserai-je entr'ouvrir une faible paupière?]
Daignez, Esprit divin, soutenir mes paupières.
[Que n'aura pas d'avance affermi la prière?]
J'épurerai ma lèvre aux vases des prières !
Que vois-je autour de moi? Jamais rien de pareil
Ne se [montre] présente à nous au-dessous, du soleil
[Et content de veiller quand tout est au sommeil
J'ai toujours cherché l'ombre et gémi du soleil ]
Quand la nuit m'amenait l'heure de mes pensées
Seul mais environné des images passées,
J'aimais à les parer des grâces de leur temps,
Et rendre la patrie à ses vieux habitants.
Là, tels qu'ils ont vécu je les voyais paraître.
Reprenant leur chagrin en même temps que l'être.
Comme les vêtements de tout homme qui nait
Et les seuls sous lesquels l'histoire les connaît.
Je demandais alors à leur foule éplorée
L'aventure par moi le plus souvent pleurée,
Et j'écoutais surtout par mon cœur emporté
Ceux dont le cœur saignait par le même côté ,
[Nos deux cœurs ont saigné nar le même côté]
Comme un soldat blessé qui dans les saints hospices
Sur les bancs ombragés aux longs récits propices
Choisit dans les guerriers parmi les plus anciens
Ceux de qui les malheurs sont semblables aux siens.
Mais tout le firmament s'ouvre au bruit de tes ailes.
Esprit, je vous suivrai dans [les] vos routes nouvelles,
Dussé-je retomber d'où je suis élancé.
Tel suivant dans [le ciel] les airs son chemin commencé, L'aéronaute aspire au trône des étoiles. L'Ether monte en gonflant la rondeur de ses voiles, Déjà le bruit du monde expire confondu,
L'orage à ses pieds passe et tourne inentendu,
La terre s'aperçoit sous les vapeurs profondes
Comme une tache obscure au [milieu de ses] sein des pâles ondes.
L'homme alors, seul au ciel, de [son] mon destin vainqueur,
D'une joie insensée enorgueillit son cœur.
Mais, ô terreur, sorti de la sphère natale,
11 tente sans l'entendre une hymne triomphale,
L'air échappe à son cœur et l'espace à ses yeux :
C'est le vide partout, ce ne sont plus les cieux.
En vain un cri muet sort de sa voix mourante.
Il vole évanoui dans sa nacelle errante.
Des choses ineffables étaient donc révélées au poète visionnaire. Sa dépendance à l'égard du Paradis perdu de Milton s'affirmait dès le seuil de son œuvre; une page non numérotée du manuscrit porte ceci, écho du récit de l'archange Raphaël, qui a retrouvé place au v. 97 de l'actuel poème :
Un jour (comment oser nommer du nom de jour
Ce qui n'a pas de fuite et n'a pas de retour?
Des langages humains [dépassant] défiant l'indigence
L'Eternité se voile à notre intelligence.
Et pour nous faire entendre un de ses courts instants
Il faut chercher pour eux un nom parmi les temps).
Un jour un Ange vint où commencent les ombres.
Et [riant s'arrêta] suspendit son vol sur ces nuages sombres.
Son beau front [était] est serein et pur comme [les] un beau lys,
Et d'un voile [transparent l'entourait de longs] d'azur il soulève les plis.
Ses cheveux [dénoués en tresses vagabondes]
partagés [tels que] comme des gerbes blondes, Dans les vapeurs de l'air perdaient leurs molles ondes, [Comme] Tel on voit la comète errante dans les cieux Fondre au sein de la nuit ses rayons gracieux; La rose [que rougit l'aurore] [touchée] [sous les feux] [qu'embellit |
à la lueur de l'aube matinale N'a pas de son teint frais la rougeur matinale.
La naissance d'Eloa a pris la place de ce développement initial : on sait qu'un souvenir de la Messiade de Klopstock (I, 298), passage donné par le Génie du Christianisme , sans doute aussi la hantise du personnage d'Abbadona, le démon repentant cher à notre romantisme, sont les points de départ actuels de la destinée d'Eloa : un brouillon ancien, on l'a vu, la faisait surgir d'un pas secourable de Dieu même.
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Fac-slmile réduit du manuscrit à'ÈtOA.
Sur la naissance d'Eloa et les premiers conseils qui lui sont donnés , les projets initiaux ofl'raicnt de curieuses ébauches :
Créateur, Créateur! pourquoi tant de miracles?
Ces nouveaux nés frappes par d'antiques oracles?
Ces mondes imparfaits [qui naissent] [tous créés] inventés pour mourir
Et toutes CCS beautés qui doivent se flétrir?
Comment Dieu n'a-t-il pas des œuvres sans mélange?
[Une femme a paru sous les ailes d'un ange?]
Sagesse du Très Haut qui vous pénétrera?
Une larme a causé la naissance d'un ange ,
Toujours quelque douleur [future à son] partout se montrera,
Sagesse du Très Haut qui vous pénétrera?
A leurs transports d'amour les séraphins fidèles
L'accueillirent longtemps par le bruit de leurs ailes,
Mais troublant [de leur voix] à l'écart les sons harmonieux
De l'hymne créateur que chantèrent les cieux,
Des chérubins savants le chœur toujours austère
Répéta gravement l'œil baissé vers la terre :
Prends garde, ô Vierge ailée, à la douce pitié.
Car des vertus du ciel [ô notre sœur] tu n'as que la moitié.
Sagesse du Très Haut qui vous pénétrera?
[A la pitié tu mo. ..] Sans la main du Seigneur l'étoile tombera.
[Pourquoi l'élevez-vous celle qui tombera?]
Sitôt que l'urne sainte eut fait naître Eloa, Pour le triste univers l'heureux ciel espéra.
[La terre aura peut-être un bienfait de ses mains :
Quand on naît dans les pleurs, on ressemble aux humains.]
La terre est son berceau : qu'elle soit dans ses mains.
Puisque les pleurs de Dieu coulaient pour les humains.
Ainsi le ciel chantait et priant pour la Terre
Voulait qu'en sa faveur s'accomplît le mystère.
Mais Dieu souvent nous trompe et ses profonds desseins
Ne sont pas mieux connus des anges ni des saints.
Ces chastes habitants de l'immortel empire
Imprudents une fois s'unissaient pour l'instruire.
[ Ils lui disaient un jour]
Eloa, disaient-ils, ô veillez [toujours] bien sur vous...
[. . . Et sa couronne d'or aux magiques merveilles N'ornera plus son front [lors de ses saintes veilles] la nuit pendant ses veilles.
Sous la main du Seigneur, à peine épanoui ,
L'arc-en-ciel pâlira dans l'air évanoui.
Fuyez l'antique orgueil , créature nouvelle.
[C'est au fond de parfums [de l'encens] que îe feu se révèle]
Sous le myrrhe et l'encens la flamme se révèle.
Qui naît parmi les pleurs peut être infortuné
Ainsi que sur la terre est l'tomme nouveau-né. . .
Elle enchante la femme et peut égarer l'ange. . .
Eloa, mise en garde contre les séductions de Satan, est plus apitoyée que scandalisée : son \isage témoigne de sa pitié :
[Nul mépris n'y jeta son flétrissant nuage] Et le premier désir qui s'y montra visible [Elle ne sentit pas la volonté de fuir] Ce ne fut pas celui qui conseille de fuir.
L'efiroi n'altéra point son paisible visage,
Et ce fut pour le ciel un alarmant présage.
Son premier mouvement [ce] ne fut pas [de fuir] de frémir.
Mais plutôt d'approcher comme pour secourir.
Quand l'ange commence à connaître le vague à l'âme :
[Il fut pour [les] un esprit[s] comme pour les humains
Une mélancolie et [sur] de secrets chemins]
Un ange eut ces ennuis qui troublent les mortels
Et poursuivent nos cœurs jusqu'au pied des autels.
Dans sa course hors du ciel, Eloa faillit accomplir sur la terre une oeuvre de rédemption et de paix, conforme à son rôle initial de puissance médiatrice et secourabie.
Quelques vers dans le voyage d'Eloa oii elle voit la terre et s'arrête à y penser : j'y suis née, ils ont l'air triste.
Sans doute quelque puissance inconnue était en elle, car à son passage tes mondes tressaillirent de joie. Toutes les infortunes furent un moment suspendues, les ennemis s'embrassèrent, les jalousies, les haines s'éteignirent, les Rois descendirent de leurs trônes, les conspirateurs jetèrent leurs poignards, les armées se reposèrent, les lions s'endormirent. Hélas! pourquoi n'arrivas-tu jusqu'à nous, ange du bonheur et de la paix?
De même qu'il a fallu à Vigny la publication des Amours des Anges de Thomas Moore (fin décembre 1822; traduction Belloc quelques mois plus tard) pour donner à son Paradis plus d'éclat et de couleur, il semble qu'un retour à Milton (^Paradis perdu, II, 890 et suiv.) ait détermmé le «chaos» traversé par l'ange fugitive. Certaines corrections en témoignent :
Jusqu'[aux lieux où du mal l'obscurité]
à l'ombre éternelle où le cliaos commence [Lors] Sitôt qu'un ange a [quitté] fui... [L'air du ciel est] Il tombe un air moins pur...
La copie retravaillée du second chant a été signalée par M. de Régnier (^Journal des Débats du 12 septembre 191 1) : elle avait été précédée par une élaboration oii se marque plus de farouche indépendance, chez Satan, que de cette voluptueuse séduction qui l'a emporté dans la rédaction actuelle; l'ennemi de Dieu était un «libérateur» plutôt qu'un «consolateur» (correction du v. 502).
Vas-tu donner [la vie] à quelques mondes un mouvement qu'ils n'ont plus, ou [bien] renouveler l'amour de deux amants? Non, Je le vols à l'uir noble de tes yeux, tu es plus indépendant, tu cherches à t'afFranchir comme je l'ai Fait, du joug que t'avait imposé ton maître; tu cherches à découvrir s'il n'est pas ailleurs des êtres, sinon plus heureux, plus libres du moins. Tu sens que tu dois te reprocher [d'avoir] de participer à lu vie de ces mondes si malheureux qui furent créés pour manifester la puissance de Vautre et non pour leur bonheur comme il le dit.
Apprends qu'il est mille millions d'Esprits semblables à mol, qui ont osé se séparer de i'beurcux. Il l'est lui seul et nous nous souffrons. Tout ce qu'il a fait souffre. Mais notre empire est du moins plus beau que le sien en ce que nous pouvons gémir du moins et dire nos souffrances sans nous incliner perpétuellement.
La transition était faite par cette objection notée sur le manuscrit : «J'ai entendu qu'on t'envoyait porter le bonheur à la terre. Eh! ne le lui ai-je pas donné?» Suivra nia nuit terrestre».
Les couleurs dont Vigny a revêtu son dessin sont plus hétérogènes peut-être dans ce second chant qu'ailleurs, puisqu'Ossian et Chateaubriand, le Moine de Lewis et le souvenir d'un tableau de Baigneuse y ont contribué en même temps que de plus coutumiers inspirateurs, Milton, Moore, Byron.
NOTES ET ECLAIRCISSExMENTS. 3 3 5
De tous les arguments invoqués par le réprouvé, !'« ennui du ciel» semble avoir été l'un des plus essentiels dès i'origuie :
Puis soulevant ses veux comme un voile des flots , Parce qu'il entendait répondre à ses sanglots, Et voyant d'EIoa la [blancKeur] forme décevante Descendre vers sa coucte avec moins d'épouvante :
Fuis-moi, s'écria-t-il , comme font les humains
Fuis, de celui qui pleure évite les chemins;
Mais où vas-tu passer tes heures éternelles?
Vers tes anges encor tourneras-tu tes ailes?
Je sais l'ennui des cieux, [j'apprenais] j'entendis ces accens
Qu'à l'inconnu [vous tous] ta vois ofiFrait avec l'encens;
Tu vas t'asseoir encor aux lieux où je t'ai vue
Un jour où pour créer quelque plaie imprévue
Le Seigneur de [tes cieux] ta vie assembla son conseil;
[J'y siégeai] J'v parus devant lui comme un sombre soleil;
— coïncidence inattendue de Satan et d'EIoa dans les cieux, que Vigny reprendra au vers 5^0 et qu'il justifie en marge par un extrait de Job ,1,6: « Or les enfants de Dieu s'étant un jour présentés devant le Seigneur, Satan se trouva aussi parmi eux. » Le manuscrit continue en prose :
Je te cherchai depuis autour des étoiles et dans les rayons du soir, etc. Que pouvais-tu faire dans ces lieux où règne l'immobilité ? Je leur ai ôté tous les charmes. Ecoute [autrefois] et donne-moi ta main.
Le trouble d'EIoa était associé de bonne heure à une image :
Elle rougit et devina la pudeur, premier effet du mal. Alors elle descendit, remonta, descendit encore, ainsi une perdrix qui veut recueillir du blé pour ses petits descend, remonte et descend encore, car elle aperçoit le chien d'arrêt qui la regarde avec des yeux fixes et brillants.
que développait sans discrétion un fragment connu (cf. Les Lettres, 6 juin 1906) :
Dans les prés inconnus l'alouette imprudente
Vient du miroir [trompeur] tournant voir la facette ardente.
Des mines de la terre élancé promptement,
Le fer emprunte une âme aux ordres de l'aimant.
[Le tourtereau privé de sa compagne blanche]
La tourterelle en vain dressant sa plume blanche
Aux regards du serpent tombe de branche en branche.
[Tels s'étaient [réunis] rapprochés les habitants des cieux]
Telle elle descendait l'habitante des cieux,
Les yeux [pleins] lourds de langueur [recherchèrent]
regardèrent les yeux.
La séduction est sur le point d'opérer :
Et la pauvre Eloa prête à se dérober
Au formidable attrait qui la faisait tomber
Commençait à lever ses ailes engourdies,
Entr'ouvrant pour crier des lèvres enhardies,
[Comme un] Ainsi qu'un jeune enfant [étouffé sous les eaux]
s'attachant aux roseaux [Se noie avec des cris] Tente de faibles cris étouffés sous les eaux. [H sentit son danger] [péril] Il la vit prête à fuir et répandit des larmes. [Ce sont, il le savait, les plus puissantes armes] O pur amour, ainsi le mal te prend ses armes! II pleura longuement, comme un homme exilé. Comme une veuve aux pieds de son fils immolé, Comme un amant qui rêve à sa fureur jalouse [Après qu'il a] [Mourant] Triste d'avoir frappé son adultère épouse...
La v^byant tombée il sourit tout à coup et s'écrie avec les feux du soleil dans les yeux :
(?)... se cachait sous mon aile Et brûlant d'un bonheur qu'il paraissait rêver Souriait à la nuit que nous allions trouver...
La chute, la chute matérielle des deux êtres est un des détails les mieux «vus» par le poète. Un brouillon en conserve la première ébauche :
Elle tourna encore deux fois vers le ciel des yeux qui ne le voyaient plus et sa tête tomba sur la tête de l'Archange maudit. Sitôt que les boucles des cheveux noirs furent confondues avec les tresses blondes comme deux fleuves, on ne vit plus rien qu'un nuage de lumière où s'agitaient quatre ailes rapides.
Longtemps ils tombèrent, [longtemps ils descendirent] et ces mots furent entendus : Mais n'est-ce pas moi qui te sauve? — Non, c'est moi qui t'entraîne. — Mais pourquoi parler ainsi, ne suis-je pas ta Reine, ton Dieu? —
Fac-similc réduit du manuscrit d'ÉlOA.
Tu es mon esclave, >na victime. - Mais du moins es^tu heureux? - Plus ;nalheureux que jan>a,s. - O ciel, qui donc es-tu? - Satan.
Cf. ms. Bartliou :
V 7,4 [niais nous voit-on des cieux?] mais que diront [pensent] les cieux? [Un nuage où parmi des chants et des louanges] [Un de ces chœurs divins où parmi les louanges] Un des célestes chœurs où parmi les louanges On entendait ces mots que répétaient les anges : «Gloire dans l'univers, gloire au ciel, à celui Oui s'immole à jamais pour le salut d'autrui.» Les cieux [parlaient ainsi] semblaient parler : c'en eta.t trop pour elle.
[Cependant aussitôt qu'en boucles vagabondes Des cheveux blonds tressés s'écoulèrent les ondes, Ainsi qu'au front d'un Roi s'unit Tébène à l'or...]