‹ Poèmes algériens et récits légendairesChapitre 40 sur 67 · LE DISCIPLE DE BABA YOUSSOUF TALEB · texte numérisé non relu

LE DISCIPLE DE BABA YOUSSOUF TALEB

Légende de la Porte-Neuve (à Alger).

— « Qu'avez-vous, maître , à gémir par saccades?

» Du citronnier le fruit à demi vert

« Prend des couleurs moins jaunes, moins malades,

» Que votre front de sueur tout couvert !

» — Mes écoliers formaient comme une grappe...

» Collier rompu qui s'égraine et m'échappe ,

» Ce troupeau fuit quand souffre son pasteur !

n De mes leçons sois le répétiteur ! »

Du vieux Youssouf l'intelligent élève

Court rassembler, en plaignant ses douleurs,

Les écoliers aux leçons faisant trêve ,

Les réunit comme un bouquet de fleurs.

L'école étroite est la triste corbeille,

Où la fraîcheur de leur troupe vermeille

Vient s'entasse/, quand tout bas court ce bruit :

« Le maître absent a la peste!... » -- et tout fuit.

-. ■— Maître 1 — au Régent rapporte le disciple. D'un de ses pieds se frottant le mollet, » Des déserteurs le nombre hélas ! est triple... - Et le vieillard flattant le yaoulet :

») — Que nul dégoût, cher enfant, ne te lasse, » Devrais-tu , seul , te parler dans la classe ! > La Tuche est vide un jour, mais tout l'essaim » Suit le retour d'une abeille en son sein. »>

Bientôt Tenfânt, de sa voix argentine Animant seul le classique local, Eut pour écho l'harmonie enfantine D'un nouveau cours, nombreux concert voc^l.

D'abord, ce fut une moqueuse troupe.

Puis, dans la ruche où le travail se groupe, La jeune foule et son bourdonnement Revint au miel d'un pur enseignement.

Laissant le cercle où l'enfant se balance Et chante , assis sur ses jambes en croix , Le saint verset que , lourd àe somnolence.

Redit un maître épelant par endroits, L'étudiant, qui supplée à ce rôle.

Pour un instant suspendant son contrôle, Franchit l'amas des pantouffles et sort, Allant soigner Youssouf ^ — qu'il trouve mort !

Sur le cadavre il exhale sa plainte :

« — Je viens trop tard d'un instant... malheur!

» L'œil est sans flamme, et son front, lampe éteinte,

» Conserve encore un reste de chaleur!... »

Le professeur roulé dans une toile,

Sur un brancard, qu'un tapis riant voile,

Par ses amis supporté tour-à-tour,

Au cimetière entre à la fin du jour.

Le lendemain, l'inconsolable élève,

Au tertre frais posant son front en pleurs.

Crut distinguer sous terre... était-ce un rêve...?

La voix du maître à ses accens trembleurs.

« — Toi qui ne crains le moqueur ni la peste,

» Pour que sa classe au pauvre taleb reste,

») Disciple ami, tu dois être héritier

») De mon emploi, de mon art tout entier.

Oui, de Youssouf l'organe où siffle un asthme,

Ainsi résonne au fond du tombeau creux.

Son souffle en sort comme un tiède miasme, —

Une vapeur aux arômes terreux!...

L'enfant se dresse... il est muet... l'œil terne...

Il veut fuir... faible il tombe, il se prosterne;

La voix d'en bas lui redit, s'élevant :

— « Viens chaque nuit! je te rendrai savant. >

~ 1 i8 — Quand de l'oiseau Tâme en chantant s'exhale.

Montrant ses airs à ses petits, le soir, — A la môme heure, et chaque nuit plus pâle, Vient le jeune homme au blanc tombeau s'asseoir. De la science, à prix d'or, par des courses Il ne chercha désormais d'autres sources.

Qui, de son puits tirant des ruisseaux purs, Va des torrents chercher les flots obscurs?

Doux précepteur, dont l'œil parfois se mouifle.

Il donna l'âme au classique local,

Et comme un nid autour de lui gazouille

Le nouveau cours, en nombre à l'autre égal.

En le suivant, chacun revoit la trace

Du vieux docteur qu'il imite et surpasse;

El le muphti, surpris de son savoir.

Des droits d'Iman se plaît à le pourvoir.

» — Or apprenez quel est tout le mystère )) De ce savoir si prompt, seigneur Muphti!

» Mon maître est morti... L'oreille contre terre » J'entends sa voix; soyez-en averti.

» Il m'apprend tout, tout ce que je répète; >) La bouche ainsi fait chanter la trompette. » De l'astre en moi c'est un reflet qui luit... • La lune ainsi supplée au jour qui fuit. «

Ee jeune iman garda pour domicile L'humble gymnase, en ses mains fructueux.

Prouvant qu'Allah paye à Tenfant docile D'uti noble prix, ses soins respectueux.

Baba Youssouf, près de la Porte-Neuve Avait sa tombe; il y parlait. — - Pour preuve, Son vieux compère Hassein, encor vivant^ Peut bien le dire; il l'entendit souvent.

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