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LES DEUX SOEURS

Mohammed Kasnadji, — pour célébrer la fêle

De la naissance du Prophète,

La solennité du Mouloud , — Laissa la Jénina, son Louvre au large faite, Et le jardin de l'Oued, son mauresque Saint-Cloud. Ce fut à la Casba» sa haute citadelle^ Que le vieux Dey traîna les pompes de sa Cour, Conviant à regret, mais aux vieux us fidèle.

Tous les ambassadeurs dans ce royal séjour.

Vingt nègres qui dansaient en battant du tambour, Aux portes du château saluaient leur présence; Des troupes d'enfants turcs, beaux comme on peint Tamour, Portant des flacons bleus qu'avec grâce on balance, Venaient de tous côtés, se pressaient à l'entour, Et des fleurs d'oranger faisaient pleuvoir l'essence Sur leurs groupes épars, arrivant tour à tour.

Les ministres chrétiens, rengorgeant leur stature,

Passent sous le portail au bruit d'un sourd murmure. Leurs épouses qu*admet la Casba dans son sein , Suivent Teunuque noir dans le harem voisin Se liant an palais par de secrets passages, Et cachant dans son centre un jardin, des bocages. Où Todorant jasmin tressait d'épais berceaux. Les nasris au cœur d'or, bordant l'argent des eaux Qu'une coupe d'albâtre en frange humide épanche, Dans ce paisible lac miraient leur rose blanche. Un tente, un abri composé de drapeaux, Laissait filtrer l'étoile ^ côté de flambeaux Éclairant des sofas l'étincelante housse, Au pied du haut cyprès planté par Barberousse. La guitare en ces lieux frémissait seule alors; Le derbouka grondait en mesure aux accords Qu'à son timbre terreux jettaient des doigts 4e rose. . Zahra , beauté montrant toutes ses fleurs écloses, La négresse Nedjma, puissante en noirs attraits, Vingt autres, dont l'amour ferait seul les portraits, Dans ces faux instruments trouvant une harmonie, A leurs sons discordants mêlaient leur voix unie, En pompant la vapeur qui fume au narguilé^ Et la liqueur qu'empreint le noir moka pilé.

Cependant au milieu du groupe d'étrangères.

Et dans le cercle orné des odalisques Aères

Que le Dey dans sa couche admettait tour à tour. Deux visages» pareils de traits et de contour, — L'un brillant de bijoux, de maint joyau bart)are Que l'Afrique répand sur un front qu'elle pare, L'autre se couronnant de ses simples cheveux Que la mode française ornait d'anneaux nombreux, — Étonnés de se voir sous tant de ressemblance , D'un mutuel regard se fixaient en silence. Car ces jeunes beautés, sous des atours divers,, Montraient la même taille avec les mômes airs. On les voit tressaillir comme à la voix d'un ange

Qui vient leur révéler quelque mystère étrange ,

L'une vers l'autre enfin courir soudainement, Comme la paille à l'ambre et le fer à Faimant.

— Yallah ! Non ce n'est pas un songe !

C'est ma sœur!... ma s(»ur... te voilà!

Tu vis f ce n'est pas un mensonge...

(Ml oui! c'est bien ma sœur... Yallah!

Que tu me parais grande et belle !

Je t'ai reconnue, 6 gazelle, A ton œil noir plein de douceur !

Voyez comme elle me ressemble!

Je ne sais pas pourquoi je tremble...?

Élise... embrasse donc la sœur!

— Ma chère Anna... m^ sœur!... Que laïamilh*

— 1«0 - A répandu de larmes sur ta mort 1 Que notre mère... (œil pur qui sur nous brille 1. Pleura mourante en pensant que sa fiUe De Tesclavage avait subi le sort !

— Le forban qui voulait nous nuire, Et par qui Dieu vint nous bénir, M'arrachait de notre navire

Quand il vit deux vaisseaux venir, La frayeur remplaçant la joie, Il laissa dériver sa proie Pleine d'or et de sang chrétien.

La fuite sauva le eorsaire , Et je devins d'un Janissaire L'esclave... Quel sort fut le tien?

— Mon père, Anna, de ses filles jumelles Voulant donner l'une à son chancelier, M'unit à lui, comblant nos vœux fidèles, Quand mon ami, quittant les Dardanelles, Fut à son tour consul et chevalier.

— Moi, je suis la plus jeune épouse

Du Dey Mohammed sombre et vieux

Mes belles compagnes sont douze,

Et c'est moi qu'il aime le mieux.

Ce tigre a pour mes yeux Tœil tendre,

Et sur mon sein ne fait entendre Que les plus doux frémissements.

Il donne tout pour mes caresses, De Tor, des têtes de négresses...

Oh t reste avec les Musulmans !

— Je ne saurais demeurer chez des hommes Ne recherchant que le délire en nous, Semblant toujours ignorer que nous sommes De leur bonheur les sages économes;

Le Chrétien seul peut être un digne époux.

— Sont-ils dignes de tes louanges, Ces hommes de notre pays, Pâles, comme on vous peint les anges, Et féconds en serments trahis l A leurs vains soupirs je préfère Un Turc qui revient de la guerre Tout haletant de son essor, — Semble heureux, me croyant fidèle, Et me surveille en sentinelle, Comme un avare son trésor.

— Ainsi vos ans subissent l'esclavage Dans les harems de ces sombres tyrans.

Quand nous allons, seules, goûter Tombrage^ Courir la ville en un leste équipage.

Ou bien briller dans les fêtes des grands!

— Pourquoi cette licence folle!

N*avons-nous pas la liberté ?

De nos bains la volupté molle y Des noces la vive gaîté?

Gourant aux fêtes qu*on nous donne.

L'amas de nos bijoux résonne Sous mille voiles transparents.

Ainsi la brise de Faurore Agite en leur prison sonore Les perles des pois odorants.

— Quand des couleurs dégradent la nature.

Qu'on teint ses doigts du suc de la henné; Quand de cinabre on farde sa figure, Que Tencre joint des sourcils en peinture.

Par quels tissus le tronX est-îl orné !

— Tuniques de soyeuse gaze Où serpentent mille rubans î Rubis, émeràudes, topazes

De mon front en bandeaux tombants!

Flacons, talismans, amulettes, Caftans de rèlùun à paillétie^; foœ^t d'or ft me^ pieds pmiim; Bftbioudjs Mt mille pi^rridries Scintillent dans des broderies, Otï nm tt*prtsè, ciftpwi8iinl...f

— De vos bijoux la richesse m'éUnuie:

J'admire aussi yos opulents atours...

Mais le linoeul dont on les environne,

Comme un blanc spectre en nos vergers d'automne, Fait envoler tout Tessaim des amoiars.

— De raanour partout sont les traces!

Il a des ailes» Timmortell

Sous vos toits et sur nos terrasses Il descend , cet enfant du ciel !

Celui qui vient nous voir nous aime...

Car il court un péril extrême!

D*amour la mort arme le dard !

Souvent les plus vives délices Naissent à l^aspect des supplices Et s'aiguillonnent d'un poignard.

— Ciel ! d'un jalouxj hormis sur nos théâtres, Voil*on jamais tes excès révoltants!....

Bien que des coeurs se montrent idolâtrés',

Et bien qu'aux champs les mœurs soient plus folâtres,

Sur nos gazons que n'ont pas vos printemps.

— Notre mer d'azur étincelle Quand le ciel s'obscurcit ailleurs.

Comme un cygne, la balancelle Y pièse avec ses oorniHeui-s.

Reste avec nous I De beaux orages Ébranlant parfois ces rivages, Du port font un lac de Tenferl Tout brille ici d'un feu céleste, Et vos printemps... je t'en atteste, Envlraient nos beaux jours d'hiver.

— L'hiver pour nous est la riche guirlande Des bals, des jeux, des grands festins dressés. En notre honneur c'est une faible offrande, Car la beauté dans l'Europe commande!

Viens y jouir d'hommages empressés!

— Moi, je reste sur cette plage ! * Mon destin m'y parait plus doux.

Puisse-t-il t'aimer sans partage , Le beau chrétien , ton jeune époux !

Puissent tes fils grands, forts, superbes.

Comme les palmiers sur les herbes Jeter l'ombre sur ton chemin !

Que ta soif y trouve une source.

Et, pour y reposer ta course, Un tombeau blanc sous un jasmin ! —

Trente horloges en or, vingt gothiques pendules Des colonnes d'albâtre embrassant les modules,

Ornements animés d'un riche appartement,

Se réveillaient en ce moment.

Leur timbre harmonieux sonnait déjà trois heures; Et soixante Mouddinn, chacun sur une tour Des habitants d'Alger dominant les demeures, Annonçaient la prière en saluant le jour.

La fête avait cessé. Les deux sœurs averties, Bans deux groupes divers, suivant leurs sympathies,

Se séparèrent sans retour.

L'une, au sein des honneurs, sous la brûlante zone. Aux bras d'un noble époux mourut longtemps après; L'autre, hélas, bien plus tôt, — quand Omar prit le trône^ N'eut pas même une fosse à l'ombre d'un cyprès. L'épouse du pacha, défiante matrone, Par un crime à son cœur épargnant des regrets, Vint proscrire d'Anna les innocents attraits. Cousue au fond d'un sac, la jeune favorite Par la jalouse envie à son printemps proscrite. Avec tout le sérail victime d'un soupçon, Fut jetée à la mer près du fort Bab Azoun.

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