LA MOSQUEE DE LA PÊCHERIE
Légeade algérienne.
Il était un jeune homme, à Gênes la Superbe^ Amoureux de sculpture et de vives couleurs.
A trente ans, dégoûté de mordre un fruit acerbe De l'arbre de sa vie, autrefois riche en fleurs, Il s'embarqua pour Rome avec un camarade ; Il voulait voir Saint-Pierre au dôme aérien!....
Mais son navire est pris en rade
Par un corsaire algérien.
Mis en vente au marché d'al-Djezir la Barbare, — A l'endroit où l'on voit le Passage Juba, — Il dût courir, pressé par les coups d'une barre. Et, ployant sous un faix, près d'un arbre il tomba. Sans acheteurs il glt nu, sur la terre infecte, L'encanteur en grondant le ramène en prison,
Ignorant qu'il fut architecte
Et qu'il pût payer sa rançon.
On revêtit son corps d'un sarrau de campagne, On riva sur sa jarabe un large anneau de fer.
Au Palais-des-Lions, bazar servant de bagne, Un caveau renfermait, la nuit, comme en enfer. Et quand, au point du jour, on criait aux esclaves : — « Allons au travail, chiens !» — Il suivait jusqu*au port
Le troupeau délivré d'entraves.
Dont un chaoux réglait le sort.
Sous le bambou plombé de ce soldat immonde, Aux travaux les plus durs il lui fallait courir. Ce fut là qu'il sentit tout ce que dans ce monde Un mortel peut de Thomme endurer sans mourir. A son retour, le soir, il recevait pour vivre, — Sans espoir de voir naître un meilleur lendemain, —
Un noir pain d'orge d'une livre,
Et des olives dans la main.
Les miasmes épais du souterrain empire
Que soulevaient du sol l'haleine des captifs ;
Les insectes rôdeurs, émules du vampire,
N'étaient pas de ses sens les tourments les plus vifs.
A ces poignards vivants échappait par le somme
Son âme revoyant son épouse et son fils....
Et les rêves qui charment l'homme ,
Étaient pour lui de pleurs suivis.
Il avait délaissé ces deux êtres fidèles ; Il maudissait l'essor de sa légèreté,
Il regrettait surtout la plus belle des belles
Trop aimée autrefois.... sa jeune liberté!
Oh! courir sur les monts de la verte Italie,
Des «^yons dans sa trousse, un Pétrarque à la main ! Puis, voir une ville remplie Des hauts ouvrages du Romain!....
S'il avait adoré ces idoles d'albâtre
Qui peuplent chez les rois Fombre des grands jardins,
Il s'était enivré des concerts qu'au théâtre
Exaltent les bravos s'élevant des gradins.
Certain soir, il chanta, — ténor d'une voix rare, —
Chez le kaouadji l'air d'un grand opéra;
On se moqua de sa guitare
En lui préférant la kouïtsra.
Plus blessé du dédain de son talent frivole Que du mépris de l'art qui suspend les frontons; Plus froissé dans son cœur, d'où le charme s'envole, Que malade en son corps rongé d'affreux boutons, Il forme cent projets pour s'arracher du bagne, — Pense aux vains protecteurs de son espoir frustré ,
Et, pour écrire à sa compagne,
Se procure un vélin lustré. *
Il confesse, en ce pli, ses erreurs et leurs suites, — Parle d'un oncle riche, au sujet de rançon....
Et dans Téptire il met deux pâles clématites Qui végétaient, grimpant aux murs de la prison. Il avait employé, pour encre qui pénètre, La rouille de ses fers mêlée avec ses pleurs... Il ferma... puis rouvrit la lettre Pour baiser encor les deux fleurs.
Il joignit son confrère, en ces lieux de soufiFrance; Son cœur pour s'épancher avait besoin d'un cœur. — « J'écris à Gêne, ami! » dit-il, plein d'espérance, Au jeune Italien se mourant de langueur.
Et voyant qu'il pâlit... que sa lèvre se sèche, A ces mots le jetant dans un étrange émoi...
— « Ami I compte sur ma dépêche.
» Je ne partirai pas sans toi. »
Une réponse arrive à l'hôtel de Sardaigne.
Il accourt, prévenu ; rien ne retient ses pas. Il embrasse en sa joie un drogman qui dédaigne Son exaltation, qu'il ne partage pas.
On l'admet, on lui sert de la polente, à table , Dans un vase où l'azur peint un site chinois...
Sa fenmie en avait un semblable...
En pleurs éclata le Génois.
Il ouvre la missive... A la première ligne
Il reconnaît la main d'un de ses vieux parents.
Dieu! Son enfant se meurt!... Ciel ! Sa femme s'indigne Qu'un époux la réclame après des torts si grands ! II est blâmé de tous, et le mentor trop sage Lui dit que les mortels font toujours leur destin;
Que notre vie est un voyage,
Et finit.... par un vers latin.
Le malheureux s'en fut s'asseoir sur le rivage Où soufflait, comme un homme, un zéphir étoufifant. Une femme chantant, — servante au noir visage, — Non loin baignait l'amour d'albâtre... un Maure enfant. Le Génois croit revoir le fils de sa tendresse... Le petit, en riant, vient à lui sans soutien, Et, par l'ordre de la négresse, Crache aux yeux en pleurs du Chrétien.
Dans son cachot, navré d'une intime torture,
Il rentra vers le soir; mais un captif suédois,
Géant au poing de fer, voyant la nourriture
Qu'il tient faible et pensif... l'extorque de ses doigts.
Alors, seul, saturé d'une infortune amère,
Privé de tout appui, d'espoir pour se leurrer,
Comme un homme qui perd sa mère
Il se mit sans honte à pleurer.
Il pleurait; dans son cœur s'affaissait le courage; Il appelait, la mort, et. saisit un poinçon...
Quand, au cadiot voisin, ses frères d'esclavagr Entonnèrent te chant du Christe eleison. * Sa main, par vague instinct, dessina sur la pierre... Il y traça la croix, en Tarrosant de pleurs. **
Au travail mêlant la prière,
H ne sentit plus ses douleurs.
Il s'endormit. Dès lors sans regrets il put vivre. La paix du ciel tombant, accueillit son réveil. Et, <:omme de fraîcheur l'éponge aux flots s'enivre, Au port il bénit Dieu, pénétré du soleil.
Étendu sur la plage il oubliait ses chaînes, Libre d'esprit, sans voir le chaoux s'approcher.
Au sol son doigt désignait Gènes,
Sa cathédrale et son clocher.
— <• Que fais-tu là? » lui dit le Turc, montrant le sable.
— « C'est l'ombre d'un beau temple, œuvre de mes ayeux.
— « Pourrais-tu sur ce bord en bâtir un semblable?
— « J'en ai construit plus d'un qui peut-être étaient mieux! » L'esclave au dey conduit, promet un édifice, Mosquée où, sur Alger, planeront les chanteurs.
11 sera libre, et prend l'office De chef de tous les constructeurs.
Bientôt, le long des flots de la porte Pescade, Courut la galerie, apparut le portail;
- 326 ~ Un dôme, épais turban, du faîte orna l'arcade. Un minaret dressa huit médaillons d'émail.
De créneaux à fleurons une vaste couronne Sur les murs en blanc stuc étendit son pourtour.
Coupée en deux par sa colonne,
L'étroite ogive admit le jour.
Un malin, le Génois se promenait à Tombre Du lambris achevé qu'on revêtait d'émaux; Survint son compagnon, travailleur au front sombre, Se plaignant que l'argent ne charmait point ses maux.. —«L'argent?... ah I dit l'artiste, arts, plaisirs, rien sur terre » Ne console, sinon le Christ en qui je crois! » Lui vouant un amour austère, » J'ai bâti la mosquée en croix. »
Un espoir s'est offert au confident perfide... Son œil grandit... Sa main lâche, avec des frissons, La gaule dont il chasse en çscadron rapide Mille petits baudets qui servent les maçons.
En vain par l'amitié du trop franc architecte Il ramasse de l'or on cet obscur emploi ;
Du beau sentiment qu'il affecte
Il enfreint la première loi.
Il s'en va dire au Prince : — « Hélas ! Seigneur mon maître? » Votre mosquée... ciel! Vi*<is n'en jouirez paî^î
^ Elle est faite en église; elle est l'œuvre d'un traître!
« Seuls, des Chrétiens bottés y porteront leurs pas.
» Tout est fini; demain, le captif libre échappe,
• Mais reviendra de Rome, ici guidant les rois. » En leur disant : — pour votre Pape » J'ai bâti la mosquée en croix. ♦»
— « Yaldineck I » — Le Chrétien qu'à grand bruit on arrête,* Entend parler de glanche et de temples souillés. La porte Babazoun hérissait sur sa crête, Au talus du rempart, mille harpons rouilles.
Des membres palpitants y pendent : c'est la glanche î Souvent le lait de chaux crépit cet appareil, En laissant mainte goutte blanche Aux corps sanglants cuits au soleil.
Sur ces dards le captif, au dos les deux mains jointes,
Par un créneau jeté déroula tout-à^coup.
Un lambeau de son sein d'abord se prit aux pointes,
Puis un croc déchira sa chair des reins au cou.
Un fer crevant ses flancs termina son martyre.
Son œil, voyant au ciel les minarets étroits, S'éteignit calme en semblant dire :
« J'ai bâti la mosquée en croix. »