‹ Poèmes algériens et récits légendairesChapitre 58 sur 67 · LES VŒUX DU BEDOUIN · texte numérisé non relu

LES VŒUX DU BEDOUIN

Triste, en Algérie, Loin de sa patrie, Sur sa galerie La Dame rêvait....

Plus rêTeur, et presque Aussi romanesque.

Au balcon mçiuresque L'Arabe arrivait.

— « Quel vent de la plaine » Dans Alger t'amène, » D'un burnous de laine » Bédouin mal vêtu?

>♦ Lorsque tu t'évades » Des tentes nomades, » Sous nos mille arcades « Bédouin que veux-tu?

» Par la ville blanche » Où l'amitié franche » Jamais ne s'épanche,

» Qui te pousse, hélas r >» Laissant tes fontaines, »> Tes forêts de chênes, » Poursuis-tu des haines » Si loin de TÂtlas !

» Viens-tu par bravade

»• Tenter l'escalade,

» Quand la fusillade

») Te menace au loin?

» Traversant les fleuves

» Et nos villes neuves

>) Sans que tu t'émeuves,

» Que veux-tu, Bédouin?

— » Je veux une femme,

» Un coursier plein d'âme, ') Une bonne lame!

— »> Fuis cette cité!

» Le cheval s'y cabre;

» L'air rouille le sabre,

» Et l'ardent cinabre

') Farde la beauté. »

Le fils du Kabyle Quitte alors la ville.

Du frais péristyle On le suit des yeux..., Il poursuit son rêve :

Houri, coursier, glaive.

Mais sur quelle grève Trouvera-t-il mieux?

UARABE EN FUITE.

L'Arabe errait aux champs.

Des mains ployant sa gaule Comme un joug sur Tépaule, Il soupirait ces chants :

« Moghreb! adieu, patrie, » Qu'on surnomme Algérie.

') Qui viendra secourir

»? Les Croyants dans leur fuite?

' Sans chef, sans pain, sans gîte,

' Ils n'ont plus qu'à mourir.

»' Moghreb! adieu, patrie,

» Qu'on surnomme Algérie.

•► L'aloès du chemin,

»> Comme un perfide incline

») Vers mon ccBur son épine,

•) Semblant m'offrir la main.

» Moghrebl adieu, patrie,

') Qu'on surnomme Algérie,

»> Les puits pleins de lézards

') Sont taris pour ma fièvre,

« Et la figue à ma lèvre

•> Présente mille dards.

» Moghreb! adieu, patrie,

» Qu'on surnomme Algérie.

» J'entends l'Atlas gémir....

»> Le gourbi sanglant brûle;

» Dans le lointain recule

») La tente de TEnoir.

»> Moghreb! adieu, patrie,

» Qu'on surnomme Algérie.

» Au Chrétien le plus fort

>' Amna s'offre sans voile? ;

•> II n'est^ que les étoiles

» Qui pleurent sur mon sort..

» Mogreb! adieu, patrie,

» Qnou surnomme Algr^he.

» La mosquée où j'entrais

» Se ferme à mon approche;

» Le Mouddinn à la cloche

» Céda ses minarets.

»» Moghrebl adieu, patrie,

• Qu'on surnomme Algérie.

» Couché loin des tombeaux »> Où reposent mes pères, »> Les chacals, les vipères » Vont me mettre en lambeaux.

» Moghreb! adieu, patrie, » Qu'on surnomme Algérie. »

Dernier reste gisant D'une famille éteinte, Son âme avec sa plainte S'exhala, redisant :

» Moghreb! adieu, patrie, » Qu'on surnomme Algérie. »

— 2M) — LA JEUNE ARIBE.

Il est nuit mais Tombre pâle

Dans les cactus laisse voir L'aloës, par intervalle Découpant son spectre noir.

Du simoun la tiède haleine Meurt sur la rive africaine; L'oreille y suivrait sans peine Le doux vol d'un moucheron.

Voici qu'à cette heure où Tâme S'assoupit comme une flamme, Aux cris soudains d'une femme Sort de son lit le colon.

* — « J'entends dehors une plainte ! . .

Vient-il dire à ses faucheurs Couchés sur les foins, sans crainte De la fièvre pt des fraîcheurs.

« Ce cri n'a rien qui m'alarme; « Mais, prenez chacun votre arme, (( Et, sans faire de vacarme,

- 2il —

> Fouillons dans l'épais gazon, »' Où l'herbe attend la faucille. »

Le groupe y trouve une fille Dont Tœil noir dans la nuit brille, Et l'amène à la maison.

Elle a douze ans, son enfance Pour l'hymen mûre déjà, Offre un sein, fruit d'espérance, — Primeur de la Métidja.

De cette africaine Armide La tunique est toute humide; D'un burnous son front timide Porte le blanc chaperon.

Gomme on ferait sous la tente On l'accueille... elle est contente...

Sa paupière palpitante Cherche pourtant l'horizon.

— <« Cheick de la tribu française, »> A ta vertu je me rends.

-- « D'oii viens-tu? » — « Ne t'en déplaise, « Les Arib^ sont mes parents. *

— « Et pourquoi quitter ton douaire?

— » Avec l'ami de mon frère » J'avais dormi, sans mystère,

• Près de l'arbre du citron; » La loi veut qu'on me lapide!

» J'ai fui la tourbe homicide. »> Et l'innocente Numide N'implorait point de pardon.

' Dans ma course vagabonde » J'ai teint de sang le nopal, » Et l'Harach m'a dans son onde * » Sauvé des dents du chacal. »

Le colon qui la recueille, Ne dit pas encor qu'il veuille La garder....; sur une feuille Il met son récit, son nom; Et la grand-mère Bastienne Demande que l'on retienne.

Pour en faire une Chrétienne, L'enfant qui ne dit pas non.

Le colon ému sourcille

Et se promène, rêvant

— « Sauvons-la de sa famille » Dans l'asile du couveni! » — C'est l'avis de tous. Leur maître Craignant de se compromettre, A l'heure où le jour va naître,

Quand s'éveille le clairon, Dit à la jeune nomade :

— « Suivez votre promenade!

« Je ne puis, d^une escapade, « Me constituer patron.

Et des hordes meurtrières, Au jour, joignirent ses pas.

Sous un déluge de pierres Elle fuyait le trépas; De THarach gagnant la berge.

Pâle en son hâïck de serge

Un cheick, de la jéuiîe vierge Broya le front, criant: — meurs !..

On Tenterra sous un chêne.

C'est ainsi que l'indigène Maintient, quand rien ne le gène, Ses lois qui règlent les mœurs.

Page 1